Eschatôn

Eschatôn

Alex Nikolavitch

Finaliste du Prix Exégète 2016

Comme je l’écrivais sur twitter peu après avoir fini ma seconde lecture (en diagonale cette fois-ci) d’Eschatôn, je tiens tout spécialement à ne pas remercier Alex Nikolavitch pour son roman. En effet, et pour la première fois depuis longtemps, j’ai ressenti cette désagréable sensation de manque et de profond mal-être après avoir terminé ledit roman.

J’ai souffert à nouveau du syndrome post-lecture, et ce n’est pas pour me rassurer. La première fois que j’avais ressenti ce syndrome c’était en terminant Le Seigneur des Anneaux, à douze ans et demi, puis une nouvelle fois après avoir lu 1984 à quatorze ou quinze ans. Et depuis, eh bien… même la mort de Dumbledore à la fin du tome 6 d’Harry Potter ne m’avait pas laissé dans cet état. Seul Neuromancien avait récemment réussi à me faire sortir de mes gonds de la sorte, tant son questionnement sincère sur le monde de 1984 – l’année, cette fois-ci, pas le bouquin d’Orwell – avait fait percuter en moi des petits trucs.

Alors forcément, j’ai dévoré Eschatôn, j’ai raté plein de trucs. Du coup, l’article avait du mal à trouver une juste place et il m’a fallu attendre un peu et relancer une lecture diagonale avec un oeil moins acéré pour trouver les mots. Parce que, comme disait Sheryfa Luna – pas à propos d’Alex Nikolavitch, mais bon, c’était seulement parce qu’elle ne savait pas lire, la pauvresse – :

Il avait les mots
M’a rendue accro

A qui le dis-tu, cocotte.

Un auteur qui commence à se faire une petite place dans ma bibliothèque et que j'ai hâte de relire, tant en fictions qu'en essais.

Un auteur qui commence à se faire une petite place dans ma bibliothèque et que j’ai hâte de relire, tant en fictions qu’en essais.

Melchior Asc’qu’il est bon

Bon alors, Eschatôn, c’est quoi ? C’est un grand format sorti au printemps 2016 chez Les Moutons électriques en couverture souple (broché). Il est le premier roman d’un auteur qui a déjà signé de nombreux ouvrages : Alex Nikolavitch.

Nous l’avions déjà croisé, habiles lecteurs, dans deux ouvrages autour des super-héros et de la place des mythes et des résurgences mythologiques dans la narration des comic-books : Les Dieux de Kirby, aux éditions Confidentiel et Mythe et super-héros, chez les mêmes Moutons. Il a également signé Cosmonautes chez l’éditeur ovin ainsi qu’Apocalypse, une brève histoire de la fin des temps. Bref, un gars qu’il en avait du vécu dans le livre, comme on dit quand on est beauf ou quand on est cultivé mais qu’on veut se donner un effet de style pour faire rebondir un propos plat et par trop descriptif.

Chroniqueur régulier dans Fiction, il avait déjà une petite expérience avec la fiction puisqu’il avait écrit quelques nouvelles de science-fiction ici et là (notamment Dédale) – enfin plutôt  puisque je n’ai réussi à mettre la main sur aucune d’entre elle – et avait aussi signé quelques scénarios originaux de bande-dessinées comme par exemple Captain Sir Richard Francis Burton ou encore Crusades ou Kade. Paf. Ouais, ce n’est pas la moitié d’un guignol de foire.

Mais, ce qu’on n’a pas encore dit, c’est que l’ami Nikolavitch a un lourd passif avec le monde du comic-book. Car oui, on ne s’improvise pas essayiste à la pertinence peu questionnable sur le monde spirituel des super-héros comme ça, hein. Alex, de son petit nom, a 45 ans, a été tour à tour conférencier (c’est d’une conférence à Angoulême qu’est tiré Les Dieux de Kirby), auteur de bédés, chroniqueur littéraire mais aussi traducteur de comics. Et ouais ma gueule. Il a fait quoi ? Des séries sur Superman et deux trois p’tits trucs. Genre V pour Vendetta. Ouais, hein, rien de bien fameux. Mais c’est néanmoins grâce à la dernière édition de la bête chez Urban Comics que j’ai pu apprendre qu’Alex Nikolavitch s’appelle Alexis Racunica. C’était l’info inutile à deux balles (trouvable sur wikipedia de toute façon, je n’aurai aucune exclusivité ce soir).

Bon, sinon, le camarade Nikolavitch – ouais, ça sonne bien hein ! Tovaritch Nikolavitch ! Da. – tient également un blog plus éclectique dans ses sujets mais toujours aussi précis dans le verbe : la War Zone. Pour info, j’ai également lu l’ouvrage, comme pour La Fenêtre de Dianepour moitié en numérique et pour moitié en physique.

Ca c’était pour l’auteur, mais on y reviendra. Celui dont il nous faut parler désormais, c’est un autre grand invisible des littératures de l’imaginaire en France. Vous me direz, qu’est-ce qui est plus invisible et transparent que d’être traducteur – voire essayiste ! Monde de merde. – ? Un graphiste ou un illustrateur pardi ! Bah oui, après tout, la couverture c’est la première chose qu’on voit d’un bouquin et comme les choses les plus évidentes ou celles qu’on a sous le nez sont celles qu’on remarque souvent le moins…

Bref, il s’agit bien entendu de Melchior Ascaride, auteur de 33 couvertures dans les collections des Moutons… 33 collections et je ne l’ai jamais croisé ? VéridienneLe Sentier des AstresTechnofaëries… tant d’ouvrages à côté desquels je suis passé sans prendre le temps de m’y jeter. Tristesse ultime ? Ouaip. N’empêche que l’ami Ascaride, qui explique un peu comme il travaille ici, a été récompensé en 2016 pour son travail sur l’identité des éditions les Moutons Electriques par un grand prix du festival des Imaginales d’Epinal. Ce qui ne veut pas rien dire. En gros, ça signifie quelque chose, quoi.

Notamment que le bougre travaille bien et qu’il a réussi, au travers de ses collaborations avec l’éditeur indépendant, à créer une identité reconnaissable entre toutes (bon le format et l’amour du beau livre joue sûrement aussi, comme nous l’expliquait André-François Ruaud en édito). Grâce à quelques couvertures, notamment sur des séries, souvent reconnues et primées par la suite, il a réussi à imprimer une marque invisible mais pourtant si facilement identifiable. C’est fou non ? Ca doit être ça de bosser correctement. Et quand on se dit que cette même année 2016, Prince Gigi (voir) s’était vu sélectionné en finale du Grand Prix de l’Imaginaire pour son graphisme sur Sovok (finalise du Prix Exégète 2015) on se dit que les Moutons savent à l’évidence bien s’entourer.

La couverture d’Eschatôn témoigne également d’un grand sens de l’analyse : on sait bien que les graphiste n’ont pas le temps de lire intégralement chaque bouquin qu’ils doivent illustrer et parfois la solution repose, un peu comme avec Véridienne, à appliquer une identité graphique adaptée habilement. Mais ici Melchior Ascaride nous signe une couverture dédicacée, comme on pourrait dire : tentacules archontesques, terre rouge suintant l’hérésie et lune noire noire en embuscade. Toute l’âme d’Eschatôn est présente dans la menace voilée et la typo-glyphe du titre.

Le frisson que ce bouquin provoque n’est pas feint. A croire qu’ils se sont donnés le mot, ces deux affreux.

Quelques ventouses.

Quelques ventouses.

Eschatologie Saine

Devant ce genre de roman à l’ambition folle – d’autant plus quand la qualité de l’écriture sert parfaitement cette ambition – j’ai toujours une sensation de vertige qui m’enlève les mots d’la bouche, comme on dit. Et ce n’est pas l’illustration de couverture qui me fera mentir, comme vous vous en doutez certainement. Sûrement parce que je viens de vous le dire. Je vois que vous êtes perspicaces, habiles lecteurs, alors passons à la vitesse supérieure.

Dnc c’st prt pr s’msr n p! G! – Comment ? Ha bah faut savoir !. Bon, c’est vrai que passer à la vitesse supérieure, ça bouffe les voyelles, mais fallait le dire avant, les gens. Vous êtes malins aussi.

Bref, je disais : Donc c’est parti pour s’amuser un peu ! Go! Eschatôn prend place dans un futur lointain mi-métaphysique mi-techno-sicentiste. Les Grands Anciens ont commis le crime suprême de s’adonner sans limite à leurs hérésies scientistes et ont fait de leur technologie la raison de leur chute : à force de plier la réalité et de dilater l’espace-temps, ce dernier s’est effondré sur lui-même et le vide a été bouché par des créatures venant d’un autre univers : les Archontes (qu’on appelle aussi Puissance). En cendres, l’humanité scientiste s’est donc relevée dans l’adversité et, face à une menace dont elle était pas mal responsable (après tout, c’est elle qu’a fait la conne avec sa science, hein), elle s’est rassemblée en espaces de discussions en laissant la parole à chacun, écoutant les idées de tous pour qu’une paix durable s’établisse dans un univers économiquement serein…

AHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHA.

Non.

Comme à chaque fois qu’une difficulté dont on est à l’origine survient, l’humanité s’est réfugiée dans la croyance en de nouvelles habiletés mentales qu’elle découvrait avec le cataclysme, organisant cette croyance en un dogme peu perméable aux suggestions et intolérant au possible. Voire même aux possibles. Mais si je dis ça je vous spoile. Héhé. Bref, dans cette nouvelle réalité ultra dogmatique, les individus sont libérés par leur croyance en le Mental, sorte de Grand Tout qui a permis à l’humanité de construire son plus grand empire galactique, et leur adhésion au dogme de l’Ecclesie.

Nous suivons un groupe de personnages qui vont expérimenter tour à tour la foi indiscutable et jamais remise en question, la fraternisation avec l’hérésie et c’est la confrontation avec une réalité nouvelle qui est décrite dans l’ouvrage. Face à cette nouvelle réalité, les comportements sont divers : acceptation, rejet violent, accommodation faute de mieux…

Vous l’aurez compris, Alex Nikolavitch nous propose de nous pencher sur les destinées et les choix de plusieurs individus issus d’une origine commune afin de comprendre ce qui peut, éventuellement, motiver leurs décisions. Au fur et à mesure du récit, ce sont d’autres personnages que la narration va aborder, parfois succinctement, parfois en profondeur. L’un des aspects d’Eschatôn est de donner la même tribune à chacun des points de vue. Maintenant, on ne va pas se mentir. Alex Nikolavitch développe un discours sur le deuil d’un monde et le fait d’en porter les erreurs à bout de bras.

Le titre même, Eschatôn, est dérivé de l’eschatologie, à savoir le discours sur la fin du monde. Pour l’info le Prix Exégète devait s’appeler à la base le Prix Eschatog’, mais j’ai trouvé que ça sonnait moche – comme le précise la page wikipedia du terme : « Ne doit pas être confondu avec Scatologie.« , après tout – et je suis revenu sur l’exégèse, la science de l’analyse approfondie et la glose d’un texte.

A travers une histoire qui se veut aux confluences entre le fantastique, la fantasy classique et ambitieuse à l’anglosaxonne et la science-fiction projectionniste à l’américaine, Alex Nikolavitch nous emmène les yeux bandés sur les bords d’un univers à la réalité inopérante dans notre champ référentiel mais pourtant si touchant. Debout sur le pas de la porte de la métaphysique, nous ne pouvons que rester cois devant le vertige cosmique que l’auteur nous garde bien au chaud. Dans un texte qui se veut très dirigiste dans les sujets à aborder en raisons des contraintes narratives fixant souvent le spotlight sur des personnages clichés mille et mille fois vus (encore une fois, les stéréotypes et autres topoi ne sont pas forcément mauvais, quand ils sont intelligemment mis en places et dynamisés, boum), Alexis Racunica se joue de nos perceptions, sinon manichéennes, du moins arrêtées par des éléments extérieurs évidents et donnés dans les premières pages. Ouvrant des interrogations multiples sur tous les aspects de la pensée et notamment de la pensée spirituelle, Eschatôn porte bien son nom : tout à l’intérieur de ce bouquin tend à la destruction totale des certitudes et veut les remplacer par un questionnement permanent.

Et presque maladif. L’auteur, dans cet ouvrage, utilise un savoir-faire narratif cent fois analysé lors de ses traductions de comic-books, pour faire exulter – exorciser ? – un besoin qu’on sent maladif de remettre en cause toute forme de dogme – un juste retour d’un cadre de vie subi, souvent. La foi dans le Mental n’est qu’a priori opposée à la technologie scientiste et ne l’est qu’intradiégétiquement à l’horreur des Puissances (c’est la guerre entre Puissances et Foi). Parce que le discours tenu est inverse et d’une habileté diabolique : par des parallèles que les personnages réalisent eux-mêmes, Eschatôn nous amène à prendre conscience. Je disais récemment sur twitter – encore – qu’eschatôn me faisait diablement penser à La Quête de Thanos, de Jim Starlin (Ron Lim au dessin) publié au début des années 1990. Dans cet arc narratif dédié au titan violet – créé par Starlin, d’ailleurs – Thanos cherche dans l’Infini les réponses à ses questions, à ses vanités. Il parcourt, en quête de réponses, un cosmos empli de certitudes froides et d’êtres frappés d’une hybris toute classique (grecque, même). J’avais notifié cela à l’auteur dans un tweet auquel il m’avait répondu que le côté Starlin était totalement assumé. Le côté space opera mégalo avec une portée et une ambition cosmique, c’est donc revendiqué. Noté.

Ce qui fait plaisir, notamment, c’est que, non seulement, c’est revendiqué, mais c’est fait avec soin et intelligence. Or les ouvrages (textes, films…) qui proposent une telle qualité sont trop rares et parsèment de loin en loin l’horizon métaphysique : 2001, Odyssée de l’espace2001, Odyssée de l’espace,  InterstellarEschatôn… J’exagère ? Lisez-le, et venez me répéter ça en face.

Vertige cosmique : du père au fils.

Vertige cosmique : du père au fils.

Qu’est-ce que c’est ?

J’en sais rien. Une claque dans ta petite gueule, fiévreux lecteur, peut-être, comme ce fut le cas pour la mienne. Ce n’est rien, et en même temps c’est tout. Ce genre de bouquin qu’on va ranger à côté d’autres grands formats taillés de la même manière. Et ça nous arrange bien parce qu’on ne saurait pas. On ne saurait pas où le mettre : fantastique, fantasy, science-fiction, essais sur la spiritualité, littérature ésotérique… Petit guide du bien-être spirituel peut-être ?

Ce qui est sûr, c’est qu’Eschatôn est un peu comme Louis XIVnec pluribus impar. A nul autre pareil. Et c’est ce qui fait sa plus grande force. Ca et l’intelligence sans borne apparente de l’auteur qui maîtrise exactement son sujet. Chaque petit truc est là à dessein, chaque piste ou quinte juste est là avec la volonté de t’emmener, lecteur fiévreux, sur des chemins sciemment choisis.

Tu es un peu comme ces drones esclaves des Archontes ou ces diacres sous le narcotique sacré du Mascaret du Mental : tu ne choisis rien, tu te laisses porter avec l’espoir, en te réveillant, après coup, que tu en resteras inchangé.

Spoiler alert : ça ne marchera pas.

Vil Faquin

Du même auteur :  Edito, InterviewLes Dieux de Kirby,
Mythe et super-héros.
Sur une thématique semblable : Deus in Machina.
Du même illustrateur : Tout au milieu du monde.

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