Y F’rait Beau Voir – 1984 (Nineteen Eighty-Four)

1984 (Nineteen Eighty-Four)

George Orwell

A lire sur ça.

Il y a quelques années, quand j’étais au collège, j’avais une prof d’histoire, Mademoiselle Barbier, qui confortait, encore et encore, cours après cours, ma passion pour l’histoire. Mais elle me glissait de temps à autre des petites références à des bouquins à lire. J’avais déjà dévoré tout (littéralement) Tolkien mais j’ai encore découvert, par le truchement d’une tante aussi, Le Royaume de Tobin de Lynn FellewingLes Aventuriers de la mer et L’Assassin Royal de Robin Hobb, et plein d’autres…

Mais j’avais aussi, et j’en parlais dans l’article sur Le Feu de Barbusse, la chance d’avoir une prof de français merveilleuse, Madame Dupâquier, qui m’avait fait étudier en classe Dino Buzzati, un peu d’Arthur C. Clarke et de Heinlein et surtout George Orwell.

Pour coller au programme d’histoire sur la deuxième guerre mondiale, on s’était tapé une masse d’uchronies et de dystopies comme Pauvre petit garçon ! (dans Le K) de Buzzati ou encore La Ferme des Animaux d’Orwell. Et elles voyaient bien que j’adorais, les bougresses.

Et c’est pourquoi elles sont venues m’annoncer, un jour, qu’il fallait que je lise un certain bouquin, qui sonnait comme une année de quand je n’étais pas né. Paraissait même que ça me plairait. Et paf, le meilleur livre de tous les temps.

Si je m’y attendais.

“If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face—for ever.”

“If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face—for ever.”

Initialement publié en 1949, Nineteen eighty-four a été traduit en français en 1950 par Amélie Audiberti pour Gallimard et est aujourd’hui disponible dans la collection Folio. Oui, Folio tout court. A croire que la reconnaissance publique fait d’un des meilleurs romans de science-fiction anticipatrice de tous les temps un classique littéraire adoubé. La couverture de ma version est signée Georges Rohner et représente L’homme et la machine et m’a laissée une vision de la science-fiction bien particulière. Magnifique, quoi. Voici 5 bonnes raisons pour le lire, le relire ou l’offrir à un/e ami/e :

  1. J’ai aimé ces dystopies-là parce qu’elles offraient une écriture comme on en voyait peu dans les cycles scolaires d’alors. Une écriture engagée, partisane, mais sans pour autant être d’une qualité moindre. Orwell avait écrit pour la Catalogne, les révoltés, les révolutionnaires (Hommage à la Catalogne), était parti à la rencontre du prolétariat anglais et d’ailleurs, après avoir servi un Empire Colonial qu’il ne comprenait pas réellement. Membre du Parti Travailliste Indépendant, libertaire et idéaliste, résolument matérialiste, il démissionne de ses différents ouvrages pour aller sur place rendre compte des situations de guerre, d’abord civile en Espagne, puis totale en France et en Allemagne. Il en ressortira profondément marqué et livrera plusieurs ouvrages à la réflexion du monde à ce propos dont l’excellent La Ferme des Animaux.
  2. 1984 fait date dans l’histoire et pas seulement dans la littérature. Orwell, ou Eric Arthur Blair de son vrai nom, livre un véritable pamphlet dont la lecture a été biaisée années après année. Il nous montre, dans un style différent de ce qu’on avait pu voir en France avec Zola par exemple, comment un état peut dériver vers un régime totalitaire et en donne le mode pratique. Page après page, suivre le héros du roman revient à suivre un Manuel de la parfaite petite dérive totalitaire. L’omniprésence dans son texte de son expérience en Espagne et en Allemagne rend ce dernier d’une puissance inégalable. Tout dans l’oeuvre de l’auteur rend palpable l’angoisse et l’oppression.
  3. Deux choses ont particulièrement marqué mon expérience de lecture collégienne. La première était sans conteste la volonté de détruire le langage des citoyens par le pouvoir qui contrôle le monde de 1984. Cette volonté puissante de priver le peuple de son moyen de compréhension, de réflexion, d’échange et d’argumentation m’avait profondément touché et j’avais bien conscience que la novlangue était un moyen de contrôle aussi efficace que les forces de police. “If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face—for ever” écrit Orwell, ou encore : “It’s a beautiful thing, the destruction of words.” Philosophiquement parlant, la portée d’un tel choix est absolument passionnante et effrayante et c’est, encore à l’heure actuelle une réalité froide qui ne peut laisser dubitatif quant à certaines propositions de nos députés de droite radicale bien zélés en ces temps de trouble.
  4. L’autre chose notable était bien évidemment l’omniprésence de l’écran. Big Brother is watching you comme on dit. L’écran était partout. Dans vos habitations, à votre travail, dans la rue… Les citoyens ne pouvaient pas éteindre d’eux-mêmes leur télécran et s’il était par malheur en incapacité de fonctionner… bonjour les emmerdes ! Big Brother (invention d’Orwell) était partout et surveillait tout. Le Ministère de la Vérité y veillait. Cette façon de mettre une chape de pression constante sur les épaules des citoyens avait rendu ma lecture haletante, presque furtive. Je lisais avec une petite lampe de poche jusqu’à très tard le soir, dissimulé sous mon édredon et je veillais à ce que mes parents ne me surprennent pas. Comme Winston, j’essayais moi aussi d’échapper à Big Brother – Maman, si tu me lis… “Reality exists in the human mind, and nowhere else.”
  5. Si à l’époque on ne pouvait pas éteindre son télécran, le problème est aujourd’hui tout autre : souhaite-on seulement l’éteindre ? #TouchePasAMonTélécran Mais 1984 a été une source d’admiration et d’inspiration sans fin pour des dizaines d’auteurs et a permi à la littérature comics et au cinéma d’accoucher de deux chef d’oeuvres avec V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd (et traduit depuis 2009 par un certain Alex Nikolavitch) et They Live (Invasion Los Angeles, en français) de John Carpenter. Et rien que pour ça, merci.
"The Ministry of Truth [...] was an enormous pyramidal structure of glittering white concrete, soaring up, terrace after terrace, 300 metres into the air. From where Winston stood it was just possible to read, picked out on its white face in elegant lettering, the three slogans of the Party: WAR IS PEACE FREEDOM IS SLAVERY IGNORANCE IS STRENGTH" [photomontage Jordan L'Hôte]

« The Ministry of Truth […] was an enormous pyramidal structure of glittering white concrete, soaring up, terrace after terrace, 300 metres into the air. From where Winston stood it was just possible to read, picked out on its white face in elegant lettering, the three slogans of the Party: WAR IS PEACE FREEDOM IS SLAVERY IGNORANCE IS STRENGTH » [photomontage Jordan L’Hôte]

Je ne l’ai jamais relu depuis. J’ai découvert un monde merveilleux (pas celui du bouquin, hein, mais celui de la science-fiction) et cette lecture m’a marqué à vie. Une claque telle. Aujourd’hui je trépigne, je n’en peux plus, j’ai envie de le relire… Ha quelle chance j’ai eu !

Alors vous imaginez bien que, quand pendant quelques temps j’ai été professeur en lycée, j’ai pris un malin plaisir à, moi aussi, faire profiter des classes entières du meilleur de la science-fiction intelligente. Le programme portait sur la construction européenne ? Ha bah parfait !

Vous me lirez les 5 premiers chapitres de La Zone du Dehors de Damasio pour la semaine prochaine et on se fait un topo sur la gangrène sociale-démocratique dans les institutions européennes ?

D’accord, faisons comme ça !

Vil Faquin.

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11 commentaires

  1. Comment ! Il y aurait donc de vils révolutionnaires dissidents au sein même d’un corps d’élite de notre Mère Patrie ! Des terroristes qui détournent les pensées de nos innocents chérubins ! Qui plantent en douce la graine de la discorde ! Au bûcher !

    Blague à part, je suis verte de jalousie : quelle chance d’avoir eu des professeurs de si bon goût… 🙂

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