Edito 4.17 / Alex Nikolavitch

Courroies de transmission

[ou des rouages de la translatio studii]

Certaines choses sont tellement évidentes, tellement ancrées qu’on ne les questionne plus. Des noms, des mots, de constructions verbales ou visuelles qui se sont transmises sans trop bien qu’on sache comment et qui ont fini par se sédimenter tranquillement dans les habitudes mentales.

On connaît par exemple le cas du pouce levé ou baissé des empereurs romains. C’est pour nous un signe évident et connoté historiquement. Qui n’a, pour ce qu’on en sait, jamais été employé par les romains mais qu’on peut faire remonter aux peintres dits « pompiers » (notamment Gérôme) qui avaient besoin d’un élément visuel directement explicite et compréhensible pour leurs toiles représentant des combats de gladiateurs. Par la suite, les films du genre peplum ont recyclé l’image, et elle fait désormais partie de notre boite à outils de clichés, au même titre que le supplice de la planche chez les pirates (oui, ça n’a pas existé non plus) ou le roi qui se balade en permanence avec sa couronne sur la tête pour qu’on sache que c’est le roi. On n’évoquera qu’en passant le parler médiéval façon Jacquouille La Fripouille, fabrication de romanciers ayant vécu cinq à huit siècles après leurs personnages.

D’ailleurs, puisqu’on parle de langage, il en va de même avec nos habitudes dans ce domaine. Beaucoup de nos expressions sont arbitraires et tellement courantes qu’on ne les remet plus en question. Vous savez « sabler le champagne », vous ? Moi, pas. Par contre, « sabrer le champagne », oui. Mais c’est la première expression qui s’est imposée, Dieu sait pourquoi. Sans doute que la deuxième faisait trop cosaque (et donnait de mauvaises idées à des maladroits. J’avais un copain qui arborait une cicatrice très virile au visage à cause de ce genre de plaisanteries).

Dans le même ordre d’idée, le mot prophète ne signifie pas « voyant », au départ, pas plus qu’apocalypse ne veut dire fin du monde. Je vous laisse chercher le sens réel de ces mots.

Cachez ce pouce que l’on ne saurait voir. #cépahisto

Les personnages célèbres ont aussi leurs déviations de ce genre. J’ai longtemps cru qu’Alexandre Dumas (celui de « On peut violer l’Histoire, à condition de lui faire de beaux enfants ») portait la lourde responsabilité du sobriquet de « Robin des Bois » accolé de ce côté-ci de la Manche à l’Anglais Robin Hood, mais il s’avère en fait que non : il l’écrit bien « Robin Hood », lui, et la formulation « Robin des Bois » date probablement de plus tard, et d’une traduction d’un bouquin de Howard Pyle. (en vrai, de toute façon, c’était probablement Robyn Hood, voire Robehode ou Rabunode)

Jésus, Jules César et Charlemagne ne se reconnaîtraient pas dans la manière dont nous avons pris l’habitude de les nommer. Pire encore, la plupart d’entre-nous sommes surpris par la phrase précédente.

Vous allez me dire, et à raison, « quelle importance du moment qu’on comprend de quoi ce qu’on cause ? » et de fait, vu que Yeshuah Ben Yossef ne viendra pas se plaindre (à moins de parousie inopinée) que nous l’appelions Jésus Christ et que nos voisins d’outre Pyrénées prononcent ça « rhéssousse », c’est vrai que ce n’est pas un problème absolument urgent.

Mais ça vaut néanmoins le coup, parfois, d’interroger ce genre de représentations, juste pour dépoussiérer tout le bazar en passant.

C’est fou comme des bêtises restent, par exemple. Ce qu’il y a en face de la Tour Eiffel ne s’appelle plus « Trocadéro » depuis longtemps, mais on l’appelle encore comme ça dans le langage courant. Et ne me dites pas que c’est la faute à la station de métro, parce que dans ce cas on dirait « Place Charles de Gaulle » alors qu’on dit toujours « Place de l’Etoile ». Et gageons qu’on dira encore longtemps « Bercy » à la place de « Machin-truc Arena ». Je continue ?

C’est épatant de voir comment les choses se déforment en passant d’une culture à l’autre, et ça date pas d’hier. Ou comme des noms absurdes restent. Vous parlez d’Egyptiens et de Grecs ? Eux-mêmes ne se sont jamais donnés ces noms-là, pas plus que les Celtes, d’ailleurs. (mais nous appelons les Egyptiens « Egyptiens » parce qu’il y a 2500 ans, les Hellènes… pardon, les « Grecs » les appelaient comme ça. On pourrait continuer des heures sur des exemples dans le genre, je vous jure.

Et je digresse d’un coup : cette accumulation d’exemples probants pour donner l’idée d’une direction, c’est ce que feu Richard Feynman appelait « la méthode babylonienne de la science », par rapport à une méthode grecque (encore eux) qui cherchait avant tout les lois fondamentales et sous-jacentes aux phénomènes considérés. Accumuler les exemples pour créer un ressenti d’unité, cela ne fait pas appel à la construction logique, mais à quelque chose de plus profond, à une perception brute.

Et le langage est affaire de perception brute plus que de logique, quoi qu’aient voulu nous faire croire les Gre Hellènes en collant le mot « logos », qui signifie parole, à toutes les sauces scientifiques.

Je parle de tout ça parce que par profession, je traduits les textes des autres et parfois j’en commets aussi des bien à moi. Et que tout en étant sûr de ce que je mets dans mes bouquins, je rencontre souvent des gens qui y voient des choses que je ne crois pas y avoir mises. Qui a raison, dès lors, de l’artisan des mots ou du lecteur qui les reçoit ? Et des siècles, voire des millénaires après la mort de l’auteur, a-t-il son mot à dire ?

Non, mais y’a quelque chose quand même. Je dirais que c’est au niveau des yeux.

De ce qui précède, vous aurez sans doute compris que je me garderai bien de trancher en imposant un théorème quelconque. Ou alors c’est que vous m’avez mal lu. Ou que je me suis très mal exprimé.

La notion clé, là-dedans, c’est celle de « tradition textuelle ». Une version s’impose à un moment donné pour une raison quelconque, puis elle est propagée et se verrouille. Christophe Colomb croit être arrivé aux Indes, et le qualificatif d’indiens qu’on accole aux indigènes a tellement bien pris que quand on dit « les indiens ! » on ne pense pas immédiatement à des enturbannés. La raison de cette méprise (outre les chiffres bidons que Colomb avait tenté de refourguer à la reine et à l’université de Salamanque), c’était un bouquin qui lui-même peut servir d’illustration définitive à notre propos du jour (pour peu que l’on sache encore -moi y compris- quel était notre propos) (ami lecteur, c’est à toi d’en décider). Vous avez tous entendu parler d’un certain Marco Polo, parti en Chine et revenu avec de merveilleux récits qui ont été pris en note quelques années après son retour en Europe. Et là, attention, c’est vertigineux : un vénitien, 30 ans après les faits, raconte ses souvenirs à un génois qui les note en (mauvais) français, parce qu’il est auteur de romans de chevalerie et qu’à l’époque, ça s’écrit en français, comme la pop de nos jours se chante en anglais. D’où déjà, à ce stade, trois langues différentes qui se télescopent. Mais ces souvenirs, quels sont-ils ? Outre ceux de ses propres aventures (gonflées et dramatisées par le romancier qui avait déjà une sale mentalité de producteur hollywoodien), il y a la restitution de ce que des marchands croisés en route ont pu lui raconter. Des marchands chinois parlant de ce que leur avaient raconté des confrères indonésiens, malais ou ou persans, par exemple. Ou des habitants de Zanzibar. Et qu’ils narraient entre la poire et le tofu à un vénitien qui a tenté de s’en souvenir 30 ans plus tard quand un pisse-copie a tenté de le faire parler.

Et c’est à partir de là que Colomb a eu l’idée de son expédition, et qu’il a tenté de la faire financer par un état à partir de chiffres foireux (la Terre, selon Colomb, avait une circonférence de 16 à 18.000 kilomètres, et à ce jour personne ne peut dire s’il croyait sincèrement à ces chiffres, auquel cas il était dingue, ou s’il les avait arrangés pour essayer d’arnaquer ses interlocuteurs).

Terrible responsabilité que celle du passeur, qu’il traduise ou raconte. Elle est minime quand il s’agit de rendre « Hogwarts » par « Poudlard », et pourtant elle a un énorme impact. Elle devient écrasante quand les contresens textuels des Septante ou de Saint Jérôme finissent par acquérir la valeur de dogmes au nom desquels des peuples entiers vont s’entre-massacrer.

Responsabilité écrasante mais, si ce qui précède nous a appris quelque chose, c’est que celui qui se retrouve investi de cette responsabilité historique n’est qu’un minuscule rouage d’une grande machine à transmettre, une petite courroie de transmission plus ou moins fiable dont les erreurs ou approximations se trouvent transmises à leur tour, et modifiées parfois, par d’autres courroies du même genre.

Alex Nikolavitch
5.12.16

A lire : Eschaôn, Les Dieux de Kirby,
InterviewMythe et Super-Héros.

Alex Nikolavitch participera au Colloque du Héros les 29 et 30 avril 2017.

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