Des Contre-cultures épiques contemporaines #3

Ou comment assimiler le romantisme anarchiste.

Vil Faquin

Partie 1 / Partie 2

IV – Quelles anarchies entendre ?

Ces nouvelles formes fictionnelles d’anarchies – comprendre : de soulèvement ramené à ses principes les plus simples – s’adressent à une population assez restreinte – fiction pseudo historique, sur une chaîne pas réellement grand public – et méritaient un autre biais d’expression. Comme toute mutation sociétale d’envergure et trans-culturelle – le phénomène ne se limitant pas à tel ou tel pays -, la poétique du soulèvement va rapidement trouver son cheval de bataille.

C’est à travers un courant d’adaptations cinématographiques de romans de littérature young adult qu’elle va pouvoir s’exprimer. Vers le milieu des années 2010, ce sont pas moins de trois franchises majeures qui vont voir le jour : Hunger Games (2012), Divergente (2014) et Labyrinthe (2014), toutes issues d’ouvrages dystopiques destinés aux jeunes adultes. On pourrait même rajouter The Giver (2014), qui remplit les mêmes conditions. Sans qu’ils traitent tous du soulèvement (Labyrinthe, notamment) ils développent tous un imaginaire très codifié de l’insoumission et de la rébellion. Dans chacun des films – ou dans chacune des séries de films -, on observe que les jeunes protagonistes vont, quand ce n’est pas le cas dès le départ (Hunger Games), peu à peu s’éloigner des normes sociales (Divergente, The Giver) en vigueur. Dans un premier temps ils se contenteront d’y désobéir avant de suivre un chemin beaucoup plus radical.

Quand l’exposition des points de vue et opinions ne suffisent plus, c’est bien souvent une sédition en règle auquel on assiste : on rejette en bloc une société dont on ne veut plus et on part essayer autre chose. Cet « ailleurs », c’est celui du soulèvement. Ce soulèvement se traduit à l’écran par un durcissement des visages des personnages, des actes plus tranchés et également, la plupart du temps et quand l’histoire le rend possible, une évolution dans les tenues : finies les combinaisons blanches ou rouge de Divergente et Hunger Games, place aux tenues noires dans les derniers épisodes. Une couleur qui, évidemment, dans des épisodes où les révoltés sont légions, n’est probablement pas anodine.

Ce que l’on remarque surtout, c’est le branding autour du soulèvement. Toute une esthétique est mise en place notamment dans la série des Hunger Games. Entre les signes de reconnaissance clandestins qui se mettent en place, les trois notes sifflés, les signes publics1 de soutien à la révolte, la chanson2 de l’héroïne, l’habillage visuel (montage, effets, plans) et audio des moments clefs… Le soulèvement, La Révolte – puisque c’était le sous-titre français des troisième et quatrième films – est porté à l’écran pour créer un élan, chez le spectateur. Tout est fait pour saisir aux tripes. La preuve peut-être en serait que la chanson interprétée à cette occasion – The Hanging Tree – est devenue un véritable phénomène de la pop-culture. Dans Divergente, le discours est beaucoup plus flou et maladroit. C’est cette fois l’image même des révoltés qui est superposée à celle des Résistants de la Seconde Guerre mondiale (brassard, équipement, postures…) où ils sont qualifiés de troubles à l’ordre par leurs adversaires.

Le cas de la littérature et du cinéma young adult quant aux représentations de l’anarchie est donc celui de l’engouement, de l’exaltation, de la hype3, ce qui colle tout à fait avec le public ciblé. Mais il existe d’autres formes de représentation des lieux communs de l’anarchie dans le spectacle vidéo-ludique pop-culturel actuel, qui aborde le phénomène de façon totalement à contre-pied.

L’univers cinématographique de chez DC Comics commence à peine à se développer (trois films, à l’heure où j’écris cet article), mais cela fait plusieurs années que sur le petit écran s’installent ses personnages – la première de leurs séries, Arrow, a été diffusée pour la première fois en 2012. Depuis plusieurs ont vu le jour sur lesquelles on va revenir rapidement, et notamment The Flash, Supergirl et Legends of Tomorrow.

Avant de développer, empruntons encore une fois les mots de Laurent Aknin4 : « […] les films post 11 septembre montre[nt] la grande crise d’identité des Etats-Unis : « où va-t-on ?» Quand le peplum s’est remis à aborder des sujets religieux […] il [a] montré le conflit qui existe entre les deux Etats-Unis : c’est un pays complètement fracturé entre des films complètement réactionnaires […] et d’autres qui reprennent la mythologie grecque pour montrer la mort des dieux et la mort de la spiritualité. […] Il y a un gros souci aux Etats-Unis par rapport à la spiritualité et c’est ça que ces films explorent. » DC Comics et ses productions s’opposent sur ce plan à Marvel – la première est ultra-libérale et conservatrice, voire réactionnaire, quand la deuxième est libertaire et progressiste -, l’autre grosse écurie éditoriale et cinématographique, et ses productions contribuent à « montrer les lignes de failles aux Etats-Unis à ce sujet, mais aussi dans tout l’Occident. »

La gamme sérielle de chez DC Comics se pose donc dans une logique assez opposée aux fondamentaux même de l’Anarchisme et donc de ses représentations pop-culturelles. Plusieurs fois, on voit apparaître dans la série Arrow une représentation de l’anarchie urbaine crainte par les créateurs de la série avec des explosions, des pillages et des casseurs encagoulés qui détruisent tout… bref une ville qui sombre dans l’anarchie – mot ici pris dans sa connotation péjorative évoquée plus haut. L’image persiste à travers les différentes séries – dont les univers s’entrecroisent régulièrement lors de crossovers – de la gamme avec notamment une anarchie nommée et crainte dans The Flash et Supergirl et même vécue dans le futur de la série Legends of Tomorrow et figurée comme un monde à la Mad Max, ultraviolent, gris, sale et où il ne fait plus jour. Allez savoir pourquoi. Toujours est-il que l’image collée à l’anarchie n’est plus l’absence d’ordre mais celle du désordre, selon une rhétorique – certes très simplifiée pour l’écran et le public visé – bien connue des opposants théoriques et philosophiques de l’Anarchisme.

Une autre vision possible de l’anarchie, quoique le mot ne soit là encore jamais prononcé, à la même période et encore sur petit écran, est celle proposée par la série Mr. Robot (2015), crée par Sam Esmail. On y suit les aventures d’un hacker ayant des troubles mentaux et sociaux qui, avec sa bande de collègues hackers, va faire chanceler tout le système économique mondial en faisant s’écrouler l’un des plus gros conglomérats du monde. La série nous invite à réfléchir sur l’effondrement du système et sur l’imaginaire impliqué au travers d’un propos d’actualité ciblant l’activisme numérique : lanceurs d’alertes comme Snowden, Sony qui se voit hacké et forcé de laisser fuiter des tonnes d’informations clients confidentielles, la Corée du Nord qui interdit la sortie d’un film grâce au cyber hacktivisme5, Apple qui collabore avec le FBI pour localiser le téléphone d’un terroriste en mettant des centaines de milliers de citoyens sur écoute… Le parti pris de la série, plutôt que de tenir un discours sur la rébellion, le soulèvement, l’anarchie en général, est celui de nous inviter à réfléchir sur les causes et les conséquences d’un tel effondrement, en nous donnant des éléments concrets pour essayer d’évaluer quelle serait notre place dans un tel chamboulement : le personnage principal s’adresse directement au spectateur, la question du refus de l’autoritarisme est posée, là encore de façon directe, des solutions sont présentées. L’image ici est sous-jacente et subtile ce qui la rend d’autant plus efficace. Pour preuve la série rencontre un succès public et d’estime incroyable.

Dans ces trois exemples, nous avons trois façons récentes, contemporaines même, de traiter le romantisme arnarchiste à l’écran. D’une part, un certain courant cinématographique s’empare de la poétique du soulèvement et en fait son fonds de commerce. D’une autre, un mouvement télévisuel, qui rencontre un succès public assez conséquent, essaie de détruire la forme théorique et mythique de l’anarchie en l’illustrant barbare et violente. Enfin, le dernier cas présente une autre façon de concevoir la pensée anarchiste via la projection directe du spectateur et la réflexion induite.

Et si un personnage va trop loin dans la colère, le soulèvement, l’anarchie ? Rendons-le indigne de confiance, perdu dans une folie noire.

Conclusion

J’aurais tendance à penser que nous ne changerons pas et que, d’ailleurs, rien ne changera. Je m’explique.

Prenons l’exemple d’une société qui n’a pas pu payer ses fournisseurs. Le patron peut décider de mettre un terme à son activité et donc de supprimer la société puis, s’il ne veut pas abandonner son activité, il peut recréer une société. Cette fois-ci il changera la dénomination administrative mais pourra garder le même nom public d’usage afin de ne pas perdre sa clientèle. Les fournisseurs, d’abord déroutés, auront tôt fait de se rendre compte de la supercherie et de faire le rapprochement.

Je pense qu’il en va de même de l’anarchisme, ou de l’anarchie, si l’on veut. On en a tellement entendu parler que même lorsque l’on nous explique les origines de la théorie politique, qu’on nous présente trois approches possibles depuis la même poétique initiale, on en revient toujours à continuer le méli-mélo à-peu-près-isque comme avec The Big Bang Theory, crée par Chuck Lore et Bill Prady, dans la scène qui introduit l’épisode 17 de la saison 2 (2008-2009), The Terminator Decoupling :

Howard: Okay, Raj, hand me the number six torque screwdriver.

Sheldon: Stop. We can’t do this, it’s not right.

Raj: Sheldon, you have two choices. Either you let him put a bigger hard drive in the TiVo, or you delete stuff before we go out of town.

Sheldon: But once you open the box, you’ve voided the warranty. The warranty is a sacred covenant we’ve entered into with the manufacturer. He offers to stand by his equipment, and we in return agree not to violate the integrity of the internal hardware. This little orange sticker is all that stands between us and anarchy.

L’utilisation du terme par Sheldon – un personnage atypique par son intelligence supérieure et par le fait qu’il souffre d’un syndrome d’Asperger (une manifestation du spectre autistique) qui lui fait parfois considérer des situations vécues comme normales par le reste des personnages comme dramatiques – n’est pas anodine. Elle est symptomatique de la persistance des idées reçues dont on peut s’enrober sur un sujet précis. Alors qu’il reprend en permanence tous les autres personnages sur leurs imprécisions de langage, il commet lui-même, sous le coup d’une émotion (en l’occurrence la rupture d’un contrat moral, ce qui l’affecte particulièrement), l’imprécision d’utiliser ce terme.

J’y vois un reflet de notre propre capacité à passer outre et à se départir de préjugés profondément enracinés. Une mise en exergue des limites que ces termes imposent à la vulgarisation de la pensée originelle. Un empirisme qui, peut-être, pointe du doigt des impossibilités inhérentes à pouvoir réutiliser ces termes dans leur forme première.

Alors d’autres formes apparaissent pour déformer – ou reformer – l’anarchie pop-culturelle. La chaîne Carrefour n’hésite pas à utiliser, en 2016, à utiliser les mêmes codes que ceux du cinéma young adult mentionné plus haut dans sa publicité Je suis l’Optimisme6 où l’on voit de jeunes gens, brassard noir sur le bras, habillés de noir, le poing levé au son de : « je suis l’optimisme, je nourris l’espoir et j’inspire la résistance. » Le mouvement Nuit Debout a recourt, toujours cette année, à ce que l’on pourrait appeler du retro-branding avec le slogan September is coming, allié à Perturbe ta ville, invitant à reprendre les manifestations contre la Loi Travail. Il pratique ainsi un processus inverse aux éléments observés avant : la fiction n’est plus celle qui utilise la théorie politique, mais c’est bien l’inverse (référence à Game of Thrones7).

Ces deux derniers exemples sont significatifs d’une chose : le phénomène que j’ai tenté de présenter et d’expliquer est un phénomène ultra récent et n’est pas encore révolu. Il est amené à évoluer, à continuer d’exister ce qui tend à modérer la pertinence de cet article. Mais c’est aussi cela, étudier les phénomènes sociaux récents : c’est parfois se mouiller avant d’avoir toutes les clefs en main tout en essayant de livre une pensée qui n’est pas trop anarchique, sans mauvais jeu de mot.

PS : et que dire de ce clip merveilleux de Depeche Mode, dont je n’avais pas connaissance au moment où ces lignes ont été écrites, intitulé Where is the Revolution et qui s’ouvrent par le trio grimé avec des barbes dignes de Karl Marx.


1 Trois doigts en l’air, bras tendu, un symbole qui n’est pas sans emprunter à d’autres (on se souvient du poing ganté de noir des Black Panther).

2 La chanson est The Hanging Tree (https://www.youtube.com/watch?v=r-Oi43EsQNU), composée pour l’occasion, qui évoque la brutalité étatique et la volonté de fuite et de résignation du conteur, a dépassé largement les 50 millions de vues sur Youtube (score cumulé entre les différentes vidéos postées). On peut donc parler d’un phénomène important.

3 On aurait aussi pu, dû !, parler de V pour Vendetta, le film (2006) de James McTeigue adapté du roman graphique de Alan Moore et David Lloyd, qui a participé à la hype de l’insoumission radicale au cinéma à grande échelle, mais mon petit doigt me dit que d’autres le feront mieux que moi.

5 Des notions et des enjeux également présents dans le dernier volet de la saga cinématographique Jason Bourne réalisé par Paul Greegrass et sorti également en 2016. De là à parler de tendances…

7 Série télévisée crée par David Benioff et D.B. Weiss en 2011 d’après les romans de George R. R. Martin.

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