Edito 3.15 / André-François Ruaud

Imprimeur et Editeurs

(ou de l’amour des livres et de leur fabrication)

Je ne sais plus trop comment ça a débuté, en tout cas c’était devenu une conversation en commentaire d’un papier de Vil Faquin… Je m’étais mis à parler d’impression, de reliure, de papier, d’imprimeurs français et d’imprimeurs étrangers, de toutes ces sortes de choses dont, très curieusement, il me semble que l’on ne parle presque jamais. Et pourquoi, avouez que dans l’amour que nous pouvons avoir pour les livres, c’est bien l’objet-livre lui-même qui nous séduit, c’est bien ces étonnants pavés de papier que nous alignons sur nos étagères (ou que nous entassons dans notre logis, il y a là deux écoles, mais c’est un autre sujet, me lancez pas là-dessus).

Espagne, France, République Tchèque, Chine, Slovénie... Ainsi, parlons-en.

Espagne, France, République Tchèque, Chine, Slovénie… Ainsi, parlons-en.

Oui, oui, les textes, la littérature, le style, les idées, tout ça tout ça… Mais franchement, si seuls les textes nous importaient, nous lirions déjà tous sur une liseuse, non ? Nous aurions déjà dans un seul et vaste mouvement abandonné l’univers du papier pour dévorer des fichiers — et à considérer la part du numérique dans le marché du livre en France (un  misérable 3% actuellement), le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est toujours pas le cas. Outre qu’il faut bien reconnaître que les liseuses, petites et grisâtres, et le format epub, ultra limité et pauvrement pensé, semblent avoir à peu près autant de glamour qu’un Minitel — les tablettes, elles, sont déjà infiniment plus séduisantes, mais le rétro-éclairage pose quantité d’autres problèmes… Bref, la lecture numérique me semble avoir pas mal de handicaps et je le regrette sincèrement, car malgré tout je me suis très vite mis à ce nouveau mode de lecture, appréciant à la fois la légèreté de la liseuse et la possibilité, ô combien confortable, de pouvoir agrandir les caractères. Mais avant tout, ce que j’entends dire le plus souvent, c’est tout de même que c’est le papier que l’on aime, le toucher, l’objet, l’aspect même du livre. Dans l’amour qu’une majorité de lecteurs portent au livre, c’est bien le livre, l’objet, le volume, plus ou tout autant que les textes, qu’ils apprécient. Je soupçonne d’ailleurs que les « ebooks » ont été mis au point plus par des informaticiens que par des amoureux des livres, ce qui expliquerait le manque de rapport à l’objet que je peux ressentir à l’heure actuelle face à une liseuse.

Petit aparté : les gens de chez Ikea sont-ils des ânes ? Tout d’abord ils ont annoncé que puisque le numérique arrivait, les bibliothèques allaient devenir inutiles, et ils voulurent supprimer les bibliothèques — ou séparer la fonction « bibliothèque » de la notion de « ranger des livres », ce qui semble être un sacré non-sens. Et maintenant, les voici qui proclament dans leurs rayons que les bibliothèques sont pour ceux qui « aiment tellement les livres qu’ils les collectionnent ». Eh, mais non bande d’illettrés, on peut aimer les livres sans être atteint de collectionnite, les livres ça prend de la place, les livres c’est beau, les livres on en a vite, euh… plusieurs, quoi !

Mais je m’égare. Je disais donc que nous aimons les livres en tant qu’objet. Et je m’étonne qu’il soit si peu, et si peu souvent, question de leur fabrication. Personnellement, en tant qu’éditeur, ça me passionne, la fabrication. Et si j’ai pris un « chef de fab » (on appelle ça un « imprimeur en chambre », un freelance qui se charge de trouver les imprimeurs, de trouver les solutions techniques, et qui surveille le tout) ce n’est pas pour me délester de ces question-là, oh que non, mais bien au contraire pour les approfondir avec comme partenaire quelqu’un qui aime ça, qui vit de cela. Car soyons clair : je veux que mes livres soient les plus beaux possibles. Je ne veux pas qu’il s’agisse juste de bêtes pavés de feuilles en papier, un sot rectangle de pages massicotées, je veux qu’il s’agisse chaque fois d’un objet en lui-même. Mais pour cela, j’ai fait tout un long parcours, semé d’embûches… Parce que figurez-vous qu’au tout début je faisais confiance aux imprimeurs, et des imprimeurs français, en plus. Quelle erreur !

Je vais me faire plein d’amis, tiens, moi. Et je ne voudrais pas faire d’injustes généralités… mais disons-le tout de même franchement : je n’ai eu que des problèmes avec les imprimeurs français. Et je suis parti faire imprimer mes livres à l’étranger, n’allez pas croire que c’était pour de basses raisons d’économie — d’ailleurs, mon premier imprimeur étranger, un Espagnol, était aussi cher que les français. Mais lui, primo il avait un commercial ultra compétent, pas un vendeur de saucisses (la preuve : il est devenu mon « chef de fab » quelques années plus tard), et secundo il avait un réel savoir-faire. Du genre qui ne me sort pas que « les rabats c’est ‘achtement trop compliqué » (et trop coûteux) à faire ; du genre qui ne change pas ma chartre esthétique sans m’en parler (un imprimeur français nous glissa un jour d’horribles pages de garde en grosse carte blanche, comme ça, sans raison) ; du genre qui imprime bien sur le papier pour lequel j’ai payé (et pas sur un atroce bouffant verdâtre, comme me le fit un imprimeur français) ; du genre qui ne transforme pas les images en mauvaises photocopies ; du genre qui sait gérer les vernis sélectifs, qui sait faire des découpes, qui sait faire des ouvrages cartonnés avec tranchefil et signet, qui sait faire un rainage sur la couverture, qui gère des colles fines et invisibles et non de gros pâtés, qui cale les cahiers plutôt que de les assembler à l’arrache ; du genre qui fait un Bon à Tirer sur papier et même un Bon à Fabriquer… Enfin quoi, un imprimeur, un vrai. Avant d’aller chez cet Espagnol puis, à la vente de cette entreprise familiale et grâce aux recherches techniques de mon « chef de fab », de m’adresser à des imprimeurs tchèques etc. j’avais fait quoi ? Cinq ou six imprimeurs en France, avec tellement de galères, de mensonges, d’incompétences, des cartes trop fines, des papiers pas les bons, des images trop sombres, des dos plissés, des pages à l’envers… et toujours, toujours, la mauvaise foi et l’arrogance comme seuls interlocuteurs. Beaucoup de tristesse, tout ça. Alors que travailler avec mon « chef de fab » est un tel plaisir : son excitation à me présenter de nouvelles solutions techniques — et si l’on faisait une couverture comme ça ? Et tu as vu les nouveaux signets possibles ? Et regarde la jaquette allemande que j’ai prise à l’impression l’autre jour, si tu faisais quelque chose du même genre ? Nous cherchons d’autres papiers, d’autres découpes, d’autres cartonnages, on discute tranchefil, signet, coupe franche, bouffant, encres, toile, calque, fil de couture, embossage, gaufrage, fer à chaud… Tout simplement de quoi faire des livres : notre passion.

Quelques ouvrages de la collection Bibliothèque Voltaïque. Les hardcovers sont les plus grands.

Quelques ouvrages de la collection Bibliothèque Voltaïque. dont Wastburg, Un éclat de Givre ou encore Porcelaine.

Imprimeur et éditeur, ce sont des savoir-faire : complémentaires, normalement. Et il me semble que plus que jamais avec l’avènement du numérique, nos livres en papier doivent justifier leur statut de papier, c’est-à-dire n’être pas des supports « neutres » d’un texte mais bel et bien des objets, offrir une considérable plus-value par rapport à un fichier informatique. Par exemple, j’ai toujours déploré que la France paraisse être l’un des rares pays à ne pas connaître ce que les anglo-saxons nomment le « hardcover », le roman en grand format relié-toilé sous jaquette. J’en ai vu dans les librairies anglaises, américaines, allemandes, néerlandaises, espagnoles… mais quasiment jamais en France ! Pourquoi donc ? Une absence regrettable à la fois d’un point de vue esthétique… et d’un point de vue économique, car justement les « hardcovers », avec leur qualité de « présentation de luxe mais pas trop chère », sont devenus une valeur-refuge du livre anglo-saxon, sauvant pour une bonne part les librairies. Et en France, on en a pas ? Ah ben c’est bête, hein ? Pff. Alors voilà, moi j’en fais, des romans « hardcovers », tellement plus beaux et pas plus chers. Et puis mes amis de chez Mnémos se sont mis à en faire également, et ActuSF en prévoit, et Critic en a fait un… Les littératures de l’imaginaire comme fer de lance de l’esthétique du livre, face à la dictature morose du livre blanc-souple de la littérature dominante ? Voilà qui me fait sourire. Continuons : un livre, ce doit être beau.

André-François Ruaud
Le 24/02

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16 commentaires

  1. Magnifique ! Les points de détail sur l’imprimerie française sont sacrément plaisants. 🙂

    Les « hardcovers » des Moutons électriques valent en effet bien le coup, mais j’aime aussi quand on revient à des « soft » justifiés, les romans de Cédric Ferrand étant de bons exemples, ou même le tout neuf Or et Nuit il me semble.

      1. Je te remercie du compliment ! On essaie d’être bon, c’pas toujours le cas (ouais, l’article sur Bordage, je me suis bien gaufré), mais en général ça va !
        La bise, l’ami !

  2. Oooh un édito d’André-François Ruaud ! Joie !! 🙂
    Ce que j’aime (entre autres) chez les Moutons, c’est le soin apporté à l’objet livre. Cet édito confirme ce que je pensais déjà, à savoir que chez les Moutons, on aime les beaux livres.
    Bref, bravo, continuez, et si le virus se répand, c’est encore mieux ! 🙂

    1. Tu m’étonnes Simone ! Les Indé en général font de beaux bouquins. Ensuite, c’est vrai que c’est aussi un des problèmes que je vois à Hélios, la collection Poche des Indé. Pour moi ce sont de « trop beaux » objets pour être des poches. Les poches Folio ou J’ai Lu ou Le Livre de Poche, je les tords dans tous les sens, les trimbale dans les transports, dans ma poche de jean, ils mangent. Un hélios, ça me fait chier parce que j’ose pas, du coup il traîne sur une étagère et ne vit pas. La tristesse quoi.
      Mais globalement, ils font un boulot formidable.

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