Sovok

Sovok

Cédric Ferrand

Finaliste du Prix Exégète 2015 !

L’article promis arrive enfin. J’avais dit qu’il arriverait avant résolution du Prix Exégète, mais j’ai pris 20 jours complets de vacances. Et ce n’était pas un luxe. D’ailleurs vous savez bien ce qu’on dit dans le milieu : « Les critiques du Vil Faquin ne sont jamais en retard, ni en avance d’ailleurs. Elles arrivent toujours précisément à l’heure prévue. » C’est fou non ? Non ? Bon.

On reprend donc, après cet intermède de vacances et de votes foufous le train de nos exercices bi-hebdomadaires. Et on reprend avec drôle de train, justement. Ce train, c’est celui de Sovok, signé d’un certain Cédric Ferrand. Et le monsieur, pour ceux qui suivent La Faquinade depuis quelques temps déjà, vous en avez déjà entendu parler à l’occasion d’un billet sur Wastburg et d’une interview de Go@t, qui a commis l’extension majeure du JDR tiré, justement, de Wastburg.

Ceux qui s’en souviennent, ou qui vont relire les articles avant celui-ci, savent déjà que Wastburg avait en son temps fait grande impression à l’amateur blasé de fantasy que je suis et que le jeu de rôle était immédiatement devenu mon univers de prédilection pour animer les soirées perdues. Alors autant vous dire que quand le mec qui a commis ces deux choses revient, chez le même éditeur, avec un nouveau roman présenté comme acéré et à la couverture d’enfer, je n’ai pu que mouiller mes panties.

Sovokception. Parce que parfois, quand on aime, on ne compte pas.

Sovokception. Parce que parfois, quand on aime, on ne compte pas.

Aux éditions heureuses

Et ces éditions ce sont Les Moutons Electriques. Pourquoi dire cela ? Peut-être parce que leur catalogue pour la rentrée de septembre s’annonce des plus incroyables et qu’avant ça ils ont commis pas mal d’autres trucs glorieux. Mais surtout, surtout, parce qu’ils peuvent se targuer d’avoir signé des auteurs, parfois sortis de nulle part, qui on une sacré plume et qui, même s’ils ne seront probablement jamais des best-sellers, offrent au lecteur et à l’éditeur de fort belles heures ; et on le sait, chez les Moutons, on aime faire du beau avec du beau.

Nous en avions discuté dans les commentaires de l’article sur Un Eclat de Givre d’Estelle Faye – lui-aussi finaliste du Prix Exégète, finalement remporté par La Route de la Conquête de Lionel Davoust, chez Critic – avant qu’André-François Ruaud, directeur des Moutons, ne nous en livre un édito de qualité intitulé de l’amour des livres, mais l’éditeur des Indés de l’Imaginaire aime fournir de beau objets. Des livres de qualité, à la reliure et à la confection soignée.

Bien entendu, Sovok, figurant au catalogue de la Bibliothèque Voltaïque, ne déroge pas à la règle. Si je fais un petit reminder de tout cela c’est déjà pour relancer les rotatives après cette longue inactivité et aussi parce qu’il y a une particularité amusante entre la première édition et le premier retirage de Sovok. On se souvient que les Moutons cherchent des imprimeurs capables de réaliser leurs ouvrages comme ils le souhaitent et s’exportent pour cela dans des pays divers. Souvent, du premier coup d’oeil, dans les rayons de vos librairies ou bibliothèques préférées, on ne distingue pas un ouvrage imprimé en République Tchèque d’un autre imprimé en Espagne ou en Estonie.

Pourtant, en plaçant les deux éditions de Sovok côté à côté, on peut observer les variations : l’un est imprimé en République Tchèque, l’autre en Lituanie. L’un fait 0.7 cm de plus d’épaisseur que l’autre. La couverture de l’un donne plus dans les tons jaunes alors que l’autre fait dans les bleus-gris (voir photographie précédente) alors que la sensation au toucher est identique. Tout ça pour montrer sous quelles proportions le travail de tel fabricant peut différer du travail de tel autre et donc avoir un impact sur le rendu final de l’objet-livre que l’éditeur souhaite commercialiser. Dans ce cas, bien entendu, l’impact est moindre, mais on comprend mieux quand un éditeur grogne sur le rendu d’un ouvrage. On imagine que dans ce cas, les documents envoyés avant fabrications devaient être plus ou moins identique et, si le rendu global est plutôt similaire, on voit certaines disparités apparaître. Intéressant, non ?

Comment ça, non ? Moi je vous raconte ça uniquement parce que je l’ai acheté deux fois, en pensant ne pas l’avoir encore et qu’en mettant le deuxième dans la bibliothèque, j’ai pu apprécier la différence de taille du dos. Vous vous en foutez de ma vie ? Ouais j’comprends. Mais vous m’aviez manqué.

Malgré les anodines différences de colorimétrie sur la couverture, Sovok, quel que soit son tirage, jouit d’un énorme avantage : son illustration de couverture. On ne va pas se mentir, jeunes gens : quand je suis tombé sur la couverture au hasard sur le site de l’éditeur, j’ai de suite cliqué. Ce n’est qu’ensuite que j’ai vu avec délectation que c’était du Ferrand. Pourquoi cliquer ? Parce qu’une âme s’en dégage, parce que le cadrage choisi est plein de sens, le véhicule va pour sortir de la couverture, donnant plus une impression de fin que de continuité sereine, de même pour l’état de l’usine à l’arrière plan ou celui de la rue. Rajoutons à cela le design de la Jigouli (le modèle d’ambulance volante présent sur la couverture), les rares touches de rouge et cette étoile à la pointe du V de Sovok et vous pouvez être sûrs que les premiers mots qui viennent à l’esprit du lecteur qui découvre cette couverture seront : Union Soviétique.

Cet excellent travail, que nous devons à Prince Gigi, qui est le pseudonyme de l’illustrateur Thomas Girard. En parcourant un peu son site internet, on peut s’apercevoir qu’il a eu l’occasion de travailler sur pas mal de projets différents mais que cette illustration pour Les Moutons Electriques est la première dans ce style moins chatoyant et plus réaliste, froid, industriel et si… soviétique. Il s’agit de mon point de vue d’une des couvertures les plus réussies de ce début d’année chez les Moutons, tant sur l’esthétique que sur la justesse du ton par rapport au roman. Une vraie réussite.

Enfin, pour terminer sur l’objet en lui-même et enfin dire du mal du contenu, précisons que le quatrième de couverture présente une mention : « Livre numérique disponible. » Mention spéciale aux Moutons pour la mise à disposition du livre numérique en même temps que le format papier classique !

De même, on ne l'a pas dit, mais la reprographie de l'illustration de couverture ne jouit pas du même contraste dans les deux tirages.

De même, on ne l’a pas dit, mais la reprographie de l’illustration de couverture ne jouit pas du même contraste dans les deux tirages.

Austère lit

Après un jeu de mot aussi minable, je ne sais pas réellement comment enchaîner. Du coup, plutôt que de tenter un truc bancal je préfère faire cela à sec.

Sovok est austère. Ce n’est pas qu’il soit inconfortable, c’est juste qu’il est austère. Et cela, normalement, ne devrait pas vous surprendre à la lecture, si vous êtes un peu sensible à l’illustration de couverture. Sovok, ça pue le froid, le métal grinçant et l’huile de moteur renversée. Sovok, ça vous donne l’impression de tremper vos moonboots dans la gadoue d’une neige fondue et mélangée à la crasse des rues. Rien que ça, ça devrait vous rappeler Wastburg.

Mais si les thèmes abordés ne sont pas si éloignés, bien qu’ils diffèrent malgré tout par la façon dont ils sont traités,  la narration et la façon de présenter l’ouvrage, elles, innovent et mettent en condition. En effet, dans Wastburg, on pouvait lire un roman composé d’une succession de chapitres courts présentant chacun des histoires différentes appartenant toutes à la même trame et faisant progresser la même intrigue. Cette fois, l’ouvrage, d’une longueur comparable, propose une approche véritablement différente. Le livre est divisé en 5 chapitres, chacun divisé en un nombre aléatoire de parties, le tout précédé d’un prologue et conclu par un épilogue. Présenté comme cela, rien de bien novateur, convenons-en.

Le prologue, puisqu’il faut bien commencer par quelque part, se présente comme une annonce d’emploi telle qu’on peut en voir partout, notamment chez Pol’Pote Emploi, pour les habitués : type, employeur, profil, horaires, salaire (en euroubles, siouplé) et contact.

Ensuite, ce sont les 5 jours ouvrés de la semaine qui tiennent lieu de chapitres, du lundi au vendredi, correspondant à chacune des nuits de travail (22 heures – 6 heures) réalisées par le personnage central, Méhoudar, que l’on suit de son engagement par le patron de la boîte d’ambulances (Blijni) et les événements du vendredi soir. Chaque nuit de travail est découpée par des indications d’horaires auxquelles se passent des choses qui rythmes la vie du personnage et de ses compagnons : 4h07, 6h02, 22h23, 0h07… Chaque nuit, l’une après l’autre, on intègre la nouvelle routine de ce mec lambda, en galère de boulot, qui se lance dans celui-ci faute de mieux et qui découvre, en même temps que nous, à la fois la Moscou dépeinte et la société qu’elle semble abriter, en même temps que le métier d’ambulancier, qui dépasse sur le terrain très largement les attentes.

Sur le quatrième de couverture, on peut lire :

« Après la cité médiévale déliquescente de Wastburg, Cédric Ferrand revient avec une surprenante fiction qui allie la force de l’uchronie et le choc du rétro-futurisme avec le suspense du roman noir, pour une intrigue au rythme crescendo. »

S’il y a bien une chose avec laquelle je ne peux qu’être grandement d’accord, c’est que le rythme de l’ouvrage, ou plutôt la tension de celui-ci, explose sur les dernières nuits de la semaine. La découverte du paysage de l’uchronie moscovite de Ferrand par les yeux de Méhoudar nous laisse, sur les premiers chapitres, relativement occupés à essayer de comprendre le fonctionnement de la société – mais aussi de la Jigouli, de l’entreprise Blijni, de la société, la concurrence avec Last Chance, les magouilles et la corruption – pour avoir le temps de se pencher sur une intrigue plus profonde.

La narration, favorisée par une ambiance féroce (en cela qu’elle vous agresse, que vous le vouliez ou pas), n’en est vraiment une qu’à partir de la troisième nuit. Dans les deux premières, tout ce que l’auteur nous présente, c’est l’adaptation sans faire de remous, discrète, de Méhoudar à ses collègues – l’inverse est également vrai – et cette adaptation, c’est la nôtre, également.

Il est vrai que sur la fin, comme le dit l’éditeur, Cédric Ferrand nous embarque dans les rapides incontrôlables d’une intrigue qui a tout du roman… disons de société, plutôt que noir. Car c’est bien là un des enjeux globaux de l’ouvrage : par la narration, par le rythme, par les thèmes, par l’ambiance, soulever le public des artères bondées qu’il arpente quotidiennement pour étendre sa perspective à toute la société à laquelle il appartient.

Et voilà les dos des deux tirages.

Et voilà les dos des deux tirages.

Nostalgie et rétro-futur

La Société, la voilà la véritable héroïne, le véritable personnage central. Un peu comme dans Wastburg, c’est vrai. Disons dans ce cas qu’il s’agit d’un trait de caractère de l’auteur. Est-ce qu’on va se plaindre ? Non. Pour rester un peu plus avec Wastburg, si la société wastburgeoise était de facto la véritable héroïne du roman – parce que tous les personnages mouraient, déjà, et aussi parce qu’on ne les suivait souvent que l’espace de quelques pages, sans réellement prendre le temps de s’y attacher -, le discours général de critique était un peu noyé dans l’humour ultra-présent. Ce n’est pas un problème, puisque c’est précisément là-dessus que repose le livre.

Dans Sovok, c’eût été dérangeant, pour le coup. L’ambiance, dès les premières pages, est très sérieuse et ancré dans un réel de tous les instants. La monnaie déjà, l’eurouble, la mixité sociale – le héros étant originaire d’une communauté juive de l’Est du pays, à la frontière chinoise -, les questions politiques – la communauté du héros a gagné son indépendance -, les questions financières pragmatiques et primordiales – payer le loyer, aider une personne démunie et incapable de payer. Et réapparaît ce thème qui transparaît tellement dans l’oeuvre de Ferrand (roman ou jeu de rôle d’ailleurs) : la corruption, quand ce n’est pas la collusion.

Derrière le côté train-train d’un prolo lambda, on évolue dans un monde en permanente lutte pour trouver un équilibre entre l’honnêteté simple et les arrangements nécessaires pour améliorer un quotidien dont l’Etat se fout royalement. A tous les niveaux de la société apparaissent des moments aussi rares qu’importants où l’équipage de notre Jigouli rencontre dans leur misère des citoyens encore plus mal lotis qu’eux, doivent se battre pour les faire accepter dans des hôpitaux…

« Les turbines cessent enfin de hurler quand la Jigouli se stationne sur le toit d’un bâtiment administratif. De ce nid d’aigle, les urgentistes surplombent une grande partie de la ville. Certains quartiers sont totalement plongés dans le noir, et c’est normal : c’est à leur tour de participer au black-out rotatif. Cela fait longtemps déjà que le réseau électrique ne peut plus alimenter l’ensemble de Moscou.
Peut-être s’agit-il seulement d’une illusion d’optique, mais les quartiers où les maisons sont éclairées semblent briller encore plus que d’habitude. Comme si le fait d’avoir de l’électricité incitait les habitants à allumer toutes les lampes, histoire d’en profiter un maximum. Et tant pis si cela va à l’encontre de l’effort collectif. »

Et si, par ces manifestations d’égoïsme, vous vous sentez visés, c’est tout aussi normal. Par l’emploi de certains artifices et procédés, Cédric Ferrand nous dépeint un XXIème siècle que l’on connait déjà sans encore le connaître en l’état.

Un moyen. Voilà ce que représente le recours au rétro-futurisme. Un moyen, non pas une nostalgie perverse, mais bien un moyen de porter un discours qu’il eût été moins efficace de présenter autrement.

Avant de poursuivre, arrêtons-nous un instant sur le titre de l’ouvrage et citons-en la définition qui est en préface de l’ouvrage :

« Sovokadj. Arg. Qui désigne les individus et les idées qui sont profondément imprégnés de réminiscences nostalgiques de l’ex-URSS. »

Vous la sentez, donc, la puissance évocatrice sus-citée du rétro-futurisme et la pertinence de son emploi ? Une fois encore, l’auteur a en effet cherché à utiliser la force narratrice des littératures de l’imaginaire, ici la science-fiction anticipatrice en lieu et place de la fantasy d’un Wastburg, afin d’être le vecteur d’idées, de convictions et de messages.

Les parallèles ainsi dressés entre notre société et le monde de ce Moscou du demain du passé reflètent ainsi nombre des inquiétudes qu’on peut lire ou entendre ici et là depuis quelques temps et qui sont en permanence d’actualité : la perte de confiance envers les politiques, la corruption à tous les niveaux de la société, la perte de confiance dans les institutions et l’Etat, le manque de volonté des citoyens pour poursuivre un effort collectif, l’individualisme grandissant, les poches de résistance sociale qui se bâtissent et dans lesquelles les citoyens s’entraident, l’insignifiance des individus face aux gros bonnets, les problèmes d’intégration, de logement, le racisme ordinaire, le communautarisme et les déséquilibres économiques, le mode d’économie libérale, le capitalisme non encadré, la précarité de l’emploi, le non respect des droits du travail quand ce n’est pas l’absence totale d’iceux, la peur, l’impuissance, l’incompréhension, la désillusion et, en fin de compte, l’abandon.

Ce sont tous ces thèmes qui sont violemment arrachés des immeubles voisins de chez vous et intégrés à coups de chevrotine dans les pages fébriles de Sovok. Je reviendrai enfin rapidement sur le style de Cédric Ferrand, unique et puissant, donnant un élan formidable à un propos déjà doté d’une pertinence folle. Alors oui, la lecture de Sovok renferme tout cela, et bien plus. Mais il est possible d’apprécier l’ouvrage sans être accablé d’idées noires. Car, malgré tout, malgré les péripéties et les malheurs, c’est toujours une idée positive et porteuse d’espoir qui se dégage des interlignes. En dépit d’une société en déliquescence, à l’abandon, les moscovites trouvent toujours une voie de sortie, un chemin pour s’en sortir. C’est cette combinaison de facteurs qui m’ont fait me lancer avec Passion et Conviction – deux amies chères – dans le jury du Prix Exégète sans hésitation (ou presque).

Sovok est probablement le roman le plus social et le plus oublié de ce début d’année 2015. Il mériterait bien qu’on relance la courbe de ses ventes tiens. Alors achetez-le et, qui sait, peut-être aurez-vous vous aussi envie de vous envoler dans une Jigouli branlante à l’assaut des congères et des gueules cassées des banlieues moscovites.

« Elle va beaucoup moins bien marcher, maintenant. » serait une citation bien mal appropriée à ce véhicule que j’appelle désormais de mes voeux les plus chers.

Guts & gouaille

Wastburg nous offrait une gouaille profonde et une portée sociale dans un récit mettant en exergue nos dérives et nos perversions les plus communes. Avec Sovok, Cédric Ferrand nous signe un ouvrage aussi déroutant que dur et violent. Par la narration et le point de vue empruntés il bouscule nos habitudes et nous force à comprendre son récit sous un prisme nouveau.

Ce prisme, c’est celui de la société dans laquelle il fait évoluer ses personnages : et c’est elle le personnage principal du roman. Une société violente, nostalgique et inégale, injuste, qui force les fourmis qui la peuplent à des solutions alternatives.

Cédric Ferrand, loin de faire de nous des sovok, nous plonge dans les spasmes erratiques d’une société qui ressemble trop étrangement à la nôtre pour que ce soit fortuit.

Un tour de force !

Vil Faquin.

Du même auteur : Wastburg.
A lire : Interview de Go@t.
On en parle ici : Littérature et Jeu de rôle.

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