Jouer avec l’Histoire

Jouer avec l’histoire

L’atelier du jeu de rôle

Trêve de boutades. J’suis dans la panade, mon inspi tombe en rade, j’me sens comme une armure dans une cartonnade. J’ai pas l’temps, mon esprit glisse ailleurs. Toussa quoi. Donc l’intro sera courte.

On continue donc, après ces références plus que douteuses, avec La Rentrée des Cartables et, après avoir fait un précédent billet sur Cyberpunk – 1988 de Mark Downham, nous voilà en train de nous atteler à un nouvel essai qui concerne directement une section de la Faquinade non encore exploitée : Le Jeu de Rôle. Mais, amis non rôlistes, restez jusqu’au bout, le propos initial concerne le JdR (aka Jeu de Rôle) mais la lecture en est intéressante pour tous.

Roll, roll, petit dé 10, tu as l’avenir au creux de tes facettes.

Une illustration soignée et un design propre et sobre. Et puis, je ne sais pas vous, mais la texture de cette couverture me rappelle quand j'avais 2 ans et que je mettais tout dans ma bouche.

Une illustration soignée et un design propre et sobre. Et puis, je ne sais pas vous, mais la texture de cette couverture me rappelle quand j’avais 2 ans et que je mettais tout dans ma bouche.

T’es sûr que c’est avec l’Histoire que tu veux jouer ?

Publié par Pinkerton Press, Jouer avec l’histoire est le premier ouvrage de la collection l’Atelier du Jeu de Rôle. Pourquoi avoir mis le titre de collection dans le champ des auteurs ? Hé bien déjà parce qu’ils sont trente douze mille – il est vrai que j’aurais pu citer des deux directeurs de l’ouvrage mais à ceci je répondrai, avec tact et volupté, parfaitement Monsieur, Gnagnagnagna !!! – et que l’Atelier du Jeu de Rôle, en plus d’être une collection, est aussi un collectif d’auteur, je vous laisse lire plutôt :

« L’Atelier du Jeu de Rôle », c’est aussi une démarche transparente face au marché du jeu.

Afin d’assurer leur indépendance rédactionnelle et de ne pas subir les contraintes liées aux stratégies commerciales des éditeurs, les initiateurs du projet ont choisi d’éditer eux-mêmes la collection « L’Atelier du Jeu de Rôle ».

C’est ainsi qu’est née Pinkerton Press. Association à but non lucratif, nous affirmons ainsi notre vocation : cette collection est écrite, éditée et vendue de bout en bout par des rôlistes. Pinkerton Press réinvestira tous ses bénéfices dans l’édition des volumes suivants.

Les auteurs sont certes rémunérés pour chacune de leur contribution. Il s’agit cependant d’une rétribution très symbolique qui ne leur permettra certainement pas de faire fortune. Qui plus, nous tenions à produire des ouvrages de qualité professionnelle : le versement de droits d’auteurs est aussi une marque de ce professionnalisme et des exigences qualitatives qui y sont liées.

Dans la plus pure tradition des colloques et autres tables rondes universitaires, les réflexions apportées par cette ouvrage sont l’oeuvre de pas moins de 13 auteurs ! 13 à table, c’est bien pour un colloque de JdR. Et comme vous le voyez ci-dessous, une bonne liste de tocards et d’inconnus au bataillon :

  • Olivier Caïra est enseignant et sociologue. Il a publié Hollywood face à la censure et Jeux de rôle : les forges de la fiction chez CNRS Éditions.

  • Christophe Chaudier, concepteur informatique et Yann Lefebvre, professeur d’histoire géographie, sont les gestionnaires de l’éditeur Les Ecuries d’Augias, auteurs de Crimes et de plusieurs articles dans la revue Jeux d’ombres.

  • Romain « Rom1 » d’Huissier est auteur sur Capharnaüm, Qin, Shaolin et Wudang.

  • Antoine Dauphragne est doctorant en sciences de l’éducation. Son sujet de thèse porte sur la représentation et la médiatisation de l’Histoire dans les jeux de rôle.

  • Daniel Dugourd est professeur d’histoire-géographie. Il est l’auteur principal de la troisième édition de Maléfices et de plusieurs suppléments.

  • Christian « cege » Grussi est graphiste. Il est l’auteur d’Arkeos et le cofondateur de Sans DéTour qui publie la sixième édition de L’Appel de Cthulhu.

  • Julien « Wyatt Scurlock » Heylbroeck est auteur sur Humanydyne, Kuro et Qin. Il prépare la parution de WarsaW.

  • Jean-Philippe Jaworski est professeur de lettres modernes et écrivain. Il est l’auteur des jeux de rôle Tiers Age et Te Deum pour un massacre.

  • Jérôme « Brand » Larré est auteur sur Alkemy, C.O.P.S., Kuro, Mousquetaires de l’Ombre, Qin et Vermine. Il prépare la parution de Tenga.

  • Michel « Leodgardi » Léger est un membre actif du GRAAL (association qui fédère les associations ludiques de la Côte d’Azur). Il est un des organisateurs du Festival International des Jeux de Cannes.

  • Renaud Maroy est l’auteur de Pavillon Noir.

  • Thierry « Polo » Salaün est l’auteur de Cthulhu DDR, l’un des univers du jeu Sombre. Il fait partie du collectif Terres Etranges.

  • Christophe « Kristoff » Valla est auteur et traducteur au Spetième Cercle, notamment sur Qin, Kuro, Cthulhu. On lui doit les romans du cycle « Cœur de Jade » pour Qin.

Bref, vous l’avez, une belle bande de tocards. Euh attendez, on me souffle dans l’oreillette que « en fait non, c’est moi le tocard et que je suis un fils de ma mère, puisque voilà en fait c’est moi le tocard »Mea culpa et fluctibus opent, ce qui ne veut rien dire mais qui vous transmet très bien l’idée global du « au temps – en emporte le vent – pour moi« .

Sinon pour faire court sur l’édition on a un ouvrage très classieux avec une chouette photo de couverture et un graphisme fort sympathique, sans oublier, bien entendu les rabats de couverture où sont inscrits les citations ci-dessus ainsi que la reliure, solide, et le papier de qualité (dont l’odeur m’entête, allez savoir pourquoi).

Bon passons au fond.

Miles Christi : un jeu de rôle qu'il en fait encore baver des rôlistes ! On n'est parle pas dans l'ouvrage mais on lui consacre tout de même un bon gros encart !

Miles Christi : un jeu de rôle qu’il en fait encore baver des rôlistes ! On n’est parle pas dans l’ouvrage mais on lui consacre tout de même un bon gros encart !

Et maintenant le fonds

 J’ai dit fonds ? Avec un s. C’est donc, comme pour tout ce que je dis, qu’il y a une raison – comment ça je me la pète trop ? Attends 120 cruches abonnés quand même ! – et cette raison s’explique tout simplement par la liste ci-dessus : 13 auteurs, avant autant, si ce n’est plus, d’ouvrages à la clef. C’est un véritable fonds que celui sur lequel se basent les analyses proposées dans ce livre.

Le propos, justement, se développe dans 9 articles écrits et présentés par les auteurs cités, organisés en trois parties globales chacune ayant sa propre spécificité de traitement. La première partie présente des articles monographiques, pourrait-on dire, avec trois sous-parties axées autour d’un unique thème chacune. La seconde propose des parties des clefs pour impliquer / appliquer l’histoire dans le récit rôlistique et dans le propos fondamental du jeu. La troisième quant à elle soulève LE point relou auquel chacun d’entre nous qui a voulu jouer une campagne dans un contexte historique délicat s’est vu confronté un jour et propose des solutions, pas universelles mais bien applicables ; elle a également le mérite d’expliquer certains partis pris. Et elle le fait bien.

  1. Trois jeux trois traitements de l’histoire
    1. Te Deum pour un massacre – Jouer dans une Histoire difficile (Jaworski)
    2. Pavillon Noir – La piraterie entre Histoire et mythe (Maroy)
    3. Maléfices – Odeur de souffre sur l’école des Chartes (Dugourd)
  2. Jouer dans un cadre historique
    1. Comment écrire une campagne historique (Larré)
    2. Traiter l’Histoire au travers du genre (Huissier)
    3. Les rôlistes et le Moyen-Âge – Le familier et l’exotique (Dauphragne)
  3. Les plaies vives de l’Histoire
    1. Traiter les problématiques et les thèmes difficiles (Chaudier & Lefebvre)
    2. Nazisme et jeu de rôle (Caïra)
    3. Tentacules et croix gammées (Valla)

En résumé, nous voici avec le parfait petit guide pour le parfait petit MJ. On notera également la pertinence du propos qui, la plupart du temps, mets exactement le doigt sur ce qu’il faut. Jaworski en nous parlant de Te Deum pour un Massacre nous parle des guerres de religion et de toutes les atrocités intrinsèques aux événements en découlant directement. Le JdR offre directement la possibilité d’appréhender un temps différent et d’y être acteur dans une sorte de revival ludique. Mais doit-il alors pour autant permettre à des assoiffés de purge religieuse d’exaucer leurs fantasmes, d’être un exutoire à leurs penchants les plus pervers ? A ces questions, chaque auteur apporte sa réponse qui est probablement une partie de la réponse globale.

Plus proches de nous, l’Allemagne Nazie et la Seconde Guerre Mondiale, posent également de nombreux soucis à bien des joueurs et des maîtres de jeux. Comment s’en sortir ? Comment avancer et ne blesser personne ? Jusqu’où le réalisme historique peut-il aller ? Et la récente traduction française d’Achtung Cthulhu (on prend le mythe de Lovecraft et on le transvase directement en pleine WWII) ne fait que confirmer cela.

Le fait que Jean-Philippe Jaworski, auteur de Janua VeraGagner la Guerre Même pas Mort entre autres, figure dans les contributeurs n’est pas étonnant. Certes, il a écrit un jeu de rôle et en prépare d’autres (dans l’univers du vieux royaume, oui voilà, vous avez votre scoop, qui n’en est pas un), mais pourquoi est-il là au final ? Il est là parce qu’il fait le lien entre nos littératures de l’imaginaire, l’histoire chérie et le jeu. Je m’explique : qu’est-ce que le jeu de rôle sinon une expérience orale réunissant les mêmes ingrédients que l’expérience littérale (pour la rime) ? Chien du Heaume n’est-il pas ce qu’un PJ (personnage joueur) aurait pu accomplir au cours d’une mission dans la lande normande ? The Hobbit et The Lord of The Ring  ne relatent-ils pas les aventures de groupes d’aventuriers aux compétences diverses partant accomplir ensemble une mission commune ? Ouais hein…

Keltia, Yggdrasil, Tenebrae, Pavillon Noir, autant de JdR s'inscrivant dans un contexte historique. Peut-on réellement s'affranchir de l'histoire ?

Keltia, Yggdrasil, Tenebrae, Pavillon Noir, autant de JdR s’inscrivant dans un contexte historique. Peut-on réellement s’affranchir de l’histoire ?

Un intérêt citoyen

J’en discutais hier encore avec des jeunes gens d’un lycée proche de chez moi : quelle est l’importance, de nos jours de l’Histoire ? En tant qu’historien de formation, vous imaginez bien que j’ai freiné des quatre patins de mon vélocipède en entendant ces petits cons la jeunesse de France du coin de l’oreille : « ça sert à rien, les dates c’est rien que pour nous emmerder !« 

Vous imaginerez sans peine mon état. J’avais enfin l’occasion de balancer ma frustration vis-à-vis du système scolaire à la face de quelques uns. Alors je ne me suis pas fait prié, j’ai posé un pied en terre, campé la posture et affirmé d’un ton perpendiculaire péremptoire : « ENFIN ! Enfin quelqu’un qui dit quelque chose de sensé ! » – vous vous attendiez à autre chose, n’est-ce pas, Fripouilles !

Pourquoi cette réaction ? Peut-être parce que ce que le gosse a dit est vrai ! Dites-moi, vous, à quoi sert de savoir les dates de la Guerre d’Algérie pour ce qu’elles sont ? C’est écrit en bouquin, n’importe quel abruti à la petite semaine peut mettre la main dessus dans le Larousse ou le Robert. Ou, plus probablement, sur les internet. Ce qui importe quand nos Hussards Noirs de la République professeurs enseignent aux élèves à propos de la Guerre d’Algérie ne sont pas les dates mais plutôt comprendre l’importance que ce conflit recouvre aujourd’hui encore dans les relations entre les différentes communautés en France, et surtout pourquoi. Il en va de même pour tout autre point. Alors évidemment balancer du 54 – 62, c’est docte et c’est pédant à souhait et la ménagère aime.

Revenons donc sur Jaworski qui écrit, et il est loin d’être le seul, des histoires fictives prenant place dans des réalités historiques. Mettons qu’il ait à écrire pendant cette fameuse Guerre D’Algérie, comment s’y prendrait-il ? Alors oui il se servirait sans doute du Général, de ces trouduc’ de l’OAS, des censures et du FLN avec quelques dates clefs doctement placées et le contexte factuel serait posé. Mais derrière qu’en ferait-il ? Raviverait-il les tensions identitaires en France ou suivrait-il la tendance à l’apaisement, sans prétendre tirer de leçons, un peu comme le film Indigènes avait su le faire en son temps. Bien sûr, il pourrait se placer en témoin neutre, et passer à côté de son sujet.

Et vous savez quoi ? Les 4 adolescents avec qui je discutais ont été surpris eux-aussi par ma réaction et cet énoncé. Les recroisant tous les matins j’ai eu l’occasion de m’arrêter à nouveau pour rediscuter avec eux. Figurez-vous qu’ils en ont parlé à leur prof, ces cons. Et vous savez ce qu’elle a dit ? Non ?

Moi non plus. Mais apparemment, elle a apprécié la remarque.

Tous nos plus beaux coups de dés ne seraient-ils que des réappropriations de notre propre patrimoine, au fond ? Hein ?

Tous nos plus beaux coups de dés ne seraient-ils que des réappropriations de notre propre patrimoine, au fond ? Hein ?

Jusqu’où ? Vers l’infini ou au-delà ?

 Jusqu’où peut-on aller dans le réalisme historique ? L’opinion qui a tendance à prévaloir est la suivante : être trop réaliste, cela peut-il fausser l’expérience de jeu et, plus globalement, de lecture en s’éloignant d’une part du public qui est perdu, dérouté, et perd en plaisir.

De mon côté, en tant qu’intégriste fondamental de la réalité historique – ce qui explique que je ne fais pas de reconstitution historique car je ne supporterais pas à avoir à faire de compromis (oui les coutures mains en permanence, c’est chaud) mais que j’adore les Arts Martiaux Historiques Européens dans lesquels le travail de recherche scientifique équivaut à celui de pratique en terme d’importance et ne va pas sans ce dernier – j’aurais tendance à poser la question inverse : sous prétexte de plaisir et de détente, doit-on prendre les gens pour des cons et leur fournir des outils tronqués ou simplifiés ? Sur ce point comme sur d’autres, tous presque, je suis en désaccord avec De Gaulle : les Français, et les gens en général, ne sont pas des veaux.

Je n’ai toutefois pas encore réussi à me mettre d’accord avec moi-même sur une réponse qui nous satisfasse tous dans ma tête, mais je pense que les deux aspects de la questions doivent s’évoquer. Rôliste moi-même et joueur de campagnes historiques sur Keltia, Yggdrasil, Qin, Wastburg, Pavillon Noir notamment, j’ai récemment eu l’occasion de découvrir une nouvelle table de joueur sur Pavillon Noir, justement, dont Renaud Maroy (l’auteur) nous parle dans Jouer avec l’Histoire. A cette table j’ai découvert des joueurs que, pour la plupart, je ne connaissais pas et d’horizons différents. Le fait d’insister sur un contexte précis et des points très clairs semblait les rebuter dès le début, ainsi que le Maître de Jeu (MJ) et les uns comme les autres se déclaraient, à mon grand damn je dois bien l’avouer, en vil faquin que je suis, favorables à des prises de libertés. Ok, pourquoi pas. Au final, depuis quelques parties, le MJ nous fait un fromage (et ils sont plutôt goûtus, je dois bien l’admettre) quand quelqu’un sur le bateau n’emploie pas les termes de marine (un merveilleux exemple de dosage est donné dans Long John Silver de Björn Larsson).

D’un équipage de rustres terriens désireux de s’affranchir du contexte historique, nous passons peu à peu à de rudes boucaniers maîtrisant de mieux en mieux les termes nautiques de l’époque, notamment grâce aux personnages non joueurs (PNJ) que le MJ a amené à la vie (avec le vieux briscard, qui a déjà tout vu et tout vécu, à Tortuga ou à l’Île de la Muerte). Nous prenons des libertés, certes, mais au final, chacun en retirera une petite leçon d’Histoire.

Ce livre, en quelque sorte, c’est un manuel de prise de conscience et la recette à appliquer pour parvenir à icelle.

C’est beau non ?

Vil Faquin.

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