Long John Silver

Long John Silver – La relation véridique et mouvementée de ma vie et de mes aventures d’homme libre, de gentilhomme de fortune et d’ennemi de l’humanité.

Björn Larsson

Pour commencer cette chronique je m’apprête à vous conseiller deux choses : la première est de bien relire L’Île au Trésor de Robert Louis Stevenson – qui avait une moustache remarquable, il faut bien le noter – et la seconde est de bien relire le tire de Long John Silver – La relation véridique et mouvementée de ma vie et de mes aventures d’homme libre, de gentilhomme de fortune et d’ennemi de l’humanité. Pour des raisons évidentes de praticité, nous parlerons, comme pour Brûlons tous ces Punks pour l’Amour des Elfes (aka Btcppade), par abréviation ; LJS-LrVemdmVedmAHldGdFeEdE. Oui, non, je vois c’que vous voulez dire.

Comme je l’ai déjà mentionné, j’ai pour objectif d’arriver, après les fêtes de fin d’année probablement, à sortir des articles de réflexion autour d’un thème central, que ce soient le traitement des topoi d’assassin et de ligue d’assassins dans la fantasy, de gravité dans la sf ou encore, comme c’est le cas ici, de pirates dans le roman d’aventure. Et on a du boulot…

D’ailleurs, avant de commencer, précisons une chose : quand j’avais fait le billet sur La Confrérie des Chasseurs de Livres de Raphaël Jérusalmy, les catégories « romans d’aventures » et « roman historiques » étaient séparées mais je me suis peu à peu rendu compte qu’au final, ces deux catégories se recoupaient quasiment invariablement. C’est pourquoi je les ai regroupées. Dans le livre de Jérusalmy, Villon et ses camarades s’inscrivent dans un contexte historique précis et détaillé mais il peut, à l’instar de Bilbo, également prononcer ces paroles : « I’m going on an adventure ! » puisqu’il traverse fort justement la moitié du monde connu de l’époque.

Et dans notre cas présent, cela ne va absolument pas différer !

La B.A.S.E. : Brevet d'Aptitude au Service d'Equipage. Trois lectures qui vous donnerons tout ce qu'il vous faudra pour être un bon moussaillon.

La B.A.S.E. : Brevet d’Aptitude au Service d’Equipage. Trois lectures qui vous donneront tout ce qu’il vous faudra pour être un bon moussaillon.

Le bourlingueur

Je ne sais, en nommant ainsi ma première partie, de quelle entité je parle en définitive. Si c’est de l’auteur ou du livre car tous deux ont, en vérité, bourlingué bien plus que leur soûl comme qui dirait l’autre (hum il y a un mot en trop dans cette phrase). L’auteur déjà. Björn Larsson n’est pas un perdreau de l’année et est plutôt un marin qu’on pourrait qualifier d’accompli, si ce n’est de loup de mer. Déjà il est suédois. Désolé mais rien que ça, ça te prédestine génétiquement. Il fait également plein de choses de sa vie (romancier, traducteur, philologue, critique…) et passe a priori beaucoup de temps sur son voilier, le Rustica, comme on peut le voir ici avec lequel il a notamment parcouru les mers d’Ecosse, d’Irlande, de Galles, de Bretagne et de Galice, comme certains des personnages de ses romans. Un mec qui sait de quoi il parle donc, et je peux vous garantir que ça se sent dans le récit.

Antimilitariste convaincu (cela lui vaudra même la prison), la quasi totalité de son oeuvre a de forts liens avec la navigation, que ce soit Le Cercle Celtique (qui se passe sur le Rustica justement) ou Le Capitaine et les Rêves qui lui octroie le Prix Médicis Etranger en 1999. Il a vécu en France à Paris et à Saint Malo, au Danemark à Copenhague ou à Gilleleje, en Suède à Lund ou encore Malmö. Larsson parle plusieurs langue, dont le français qu’il maîtrise très bien puisqu’il est Maître de Conférence en Français à l’Université de Lund (son travail sur Simone de Beauvoir a été écrit en Français : La Réception des Mandarins : le roman de Simone de Beauvoir face à la critique littéraire en France, Suède, Lund University Press, 1988) et il est président du Prix Simone de Beauvoir pour la Liberté des Femmes.

Je ne m’attarde pas souvent outre mesure sur les auteurs, vous l’avez probablement remarqué, fidèles lecteurs aux yeux de lynx. Si je me tracasse à vous décrire de la sorte le bonhomme, c’est bien parce que tout son travail tourne autour de sa vie : il a bourlingué dans toutes les eaux d’Europe du Nord et a vécu dans bien des pays qui ont animé les voies navigables de ces régions (quand il ne vivait tout simplement pas sur son bateau de port en port avec son épouse), il a également parlé avec ces gens, parfois écrit dans leur langue. Dans tous les cas, Bjorn Larsson est un boucanier moderne, un amoureux des coques de noix et un scribouilleur au livre de loch bien rempli, n’en doutez pas ; toute son oeuvre s’en trouve marquée, pour notre plus grand bonheur. Sa vie est une aventure, ses romans aussi.

Pour l’édition, j’ai un peu exagéré. L’intégralité des ouvrages de Björn Larsson est publiée chez Grasset et traduite par Philippe Bouquet (traducteur d’auteurs Suédois et d’auteurs prolétariens, un mec sympa donc). Long John Silver a été publié initialement chez Grasset en 1995 et la version que je possède est l’édition poche du Livre de Poche et date de 2001. Disons tout d’abord quelques mots sur l’ouvrage en tant qu’objet : l’édition poche n’est ni plus ni moins qu’une édition classique, relativement solide mais avec une couverture qui s’abîme peut-être un peu trop vite. Je rajoute une mention spéciale à l’illustration de couverture qui, si elle colle au thème (intitulée Long John Silver par Monro S. Orr), est relativement moche : on dirait qu’elle écope d’une pixellisation dégueulasse et les couleurs mangent parfois les contours et on a du mal à distinguer la poupe du navire en arrière plan de façon distincte. Mais encore une fois ça impacte peu, on a un pirate à tricorne, l’honneur est sauf.

La qualité de la traduction, quant à elle, n’a pas du être des plus agréable pour Bouquet : traduire le langue on ne peut moins châtié d’un gentilhomme de fortune comme John Silver n’a réellement pas du être des plus aisés : Long John Silver – Den äventyrliga och sannfärdiga berättelsen om mitt liv och leverne som lyckoriddare och mänsklighetens fiende ou Long John Silver : la relation véridique et mouvementée de ma vie et de mes aventures d’homme libre, de gentilhomme de fortune et d’ennemi de l’humanité. On rajoute à ça le vocabulaire issu d’une époque qui le maniait avec un brio que n’égalait que sa complexité, la marine du XVIIIème siècle, et le vocabulaire spécifique à la navigation et aux navires et on a probablement une oeuvre indigeste, mais on remarque au final le travail formidable du traducteur qui rend le tout vivace, prenant et parlant (cette phrase se termine dans la partie suivante, #transition du JT)

Long John SIlver, un pistolet à poudre noire (le bougre en ayant trois à cinq en permanence sur lui), une petite yole et - yop la ho - une bouteille de rhum.

Long John Silver, un pistolet à poudre noire (le bougre en ayant trois à cinq en permanence sur lui), une petite yole et – yop la ho – une bouteille de rhum : un résumé qu’il est efficace !

Narrant, non ?

car c’est effectivement le dénommé John Silver qui nous relate véridiquement ses aventures. John Silver, aka John Long, aka Barbecue, c’est à la base un personnage – si ce n’est LE personnage – de L’Île au Trésor (1883) de Stevenson, quartier maître du Capitaine Flint et principal protagoniste de la recherche de l’or caché par celui-ci dans le roman de Stevenson. Le livre, comme son titre complet le laisse présager, est un récit autobiographique écrit par Long John Silver alors qu’il coule des jours paisibles aux alentours de Madagascar et où il raconte son parcours de vie, de l’écolier au marin en passant par le tenancier de taverne, l’esclave et le contrebandier. On a le cap global de la vie d’un boucanier tel qu’on pourrait s’y attendre. Ce à quoi on s’attend également, c’est la qualité de la mise en contexte. Björn Larsson exécute un travail exemplaire en nous livrant des descriptions au fur et à mesure, sa connaissance de la navigation et des eaux dans lesquelles il fait évoluer (une partie du récit au moins) ses personnages fait du bien au texte ainsi qu’une contextualisation parfaite, ni trop lourde, ni trop d’emphase mais qui fait juste ce qu’il faut quand il faut (rajouter un petit peu quand le récit devient vague, ne pas insister quand les événements sont suffisamment identifiables en eux-mêmes pour ne pas nécessiter de précisions). Nous reviendrons sur le travail de documentation et d’écriture de l’auteur d’ici peu de temps quand nous parlerons de La dernière aventure de Long John Silver qui est un chapitre supprimé par l’éditeur et publié en 2013, toujours chez Grasset, car cet ouvrage dispose d’une longue note de l’auteur qui nous permettra d’en apprendre un peu plus.

Arrêtons-nous un peu sur la forme qu’a donné au récit l’auteur. Le récit est effectivement, on l’a vu, une sorte de journal que tient John Silver sur ses vieux jours et dans lequel il relate sa vie comme elle lui vient et également comme il nous la raconterait à l’oral. Le ton est familier, presque chaleureux parfois, et le récit à la première personne du singulier. Pour l’instant cela n’a rien d’extraordinaire mais, ce qui frappe en premier lieu c’est la façon selon laquelle le récit va s’orienter. Ou plutôt les façons. Car si Larsson nous décrit un Silver écrivant initialement dans un soucis d’occupation l’histoire par le menu de sa si longue (et remplie) vie, s’ennuyant ferme sur ses vieux jours, le récit va, au fur et à mesure que les pages tournent, changer de destinataire, de but et de conviction.

Au départ on a donc Long John Silver parlant de lui. De sa vie et nous expliquant brièvement pourquoi il se lance dans cette aventure. Mais on se rend bien compte qu’il y a deux John Silver. Il y a le vieux pirate qui raconte les aventures et le jeune pirate qui vit lesdites aventures. Le vieux pirate que nous allons appeler A pour des soucis de schématisation raconte l’histoire du jeune pirate B. On a donc déjà deux temporalités du récit, A et B. A l’intérieur de la temporalité A s’enchâsse la temporalité B. L’une comme l’autre sont des temporalités globales, durables qui recouvrent tout le récit. Cependant si A est linaire et définit toutes les autres, B est elle thématique : elle n’aborde les sujets que selon leur pertinence en fonction de A et non pas dans l’ordre linéaire. A ces 2 temporalités s’ajoutent ce qu’on pourrait appeler des temporalités ponctuelles C. Dans le A global, on a B (les aventures du jeune John Silver) qui s’entrecoupe de retours à A (quand le vieux John Silver reprend la parole pour organiser le récit) et parfois, au détour d’un souvenir se produisant dans A, la temporalité C qui inter-coupe à la fois A et B (elle peut parfois relater des anecdotes, des parenthèses de la jeunesse de John Silver, dans B, comme des événements survenant lors de la rédaction du manuscrit, donc dans A).

Le coup de génie de Bjorn Larsson est d’avoir laissé la parole à un vieillard qui a vécu une vie longue et éprouvante, sans cesse menacée par le gibet ou la trahison, qui nous fait la relation de ses péripéties au gré de sa mémoire. On a tous connu des personnes comme cet attachant vieux flibustier, qui nous racontent qui des histoires de l’occupation, qui des anecdotes de leur service militaire ou encore de leurs congés payés dans les années trente. C’est la même chose ici. Le même effet. Larsson arrive à nous faire nous sentir, nous lecteurs, dépositaires de la mémoire d’un véritable témoin direct d’un âge que l’on fantasme faute de l’avoir vécu. Il est très, très fort à ce jeu. Ainsi, comme n’importe lequel de vos grands-parents, Silver va d’abord nous conter sa geste, ses hauts faits ! On a ainsi droit d’entrée de jeu à l’épisode de la perte de sa jambe et à celui lui donnant son surnom de Barbecue comme on le connait dans L’Île au Trésor. Ce n’est qu’ensuite qu’il se prend au jeu et décide de nous raconter sa vie depuis le début. Dans l’ordre. Puis sa mémoire ou son impatience lui font inverser des événements dans son récit (mais pas dans la chronologie sur laquelle il est très à cheval et il insiste beaucoup) et finalement il nous garde le meilleur pour la fin. Bref, Larsson fait parler Silver, et Silver nous parle.

De plus, dans tous ces récits enchâssés, il est une anecdote qui semble tout bonnement anodine qui appartient à la temporalité C et qui intervient dans les toutes premières pages lorsque, après avoir perdu sa jambe, il remonte sur le pont faire face au capitaine et aux matelots l’air de rien et du défi dans le regard. Un mousse s’approche de lui et Silver lui demande de lui raconter la dernière bataille. Silver donne au mousse un conseil :

Je voulais lui enseigner comment s’y prendre. S’ils veulent faire leur chemin dans la vie, les jeunes doivent être capables de raconter une histoire. Sinon, on se fait mener en bateau un nombre incalculable de fois […]
« 
Le vieux Silver qui a connu bien des choses dans sa vie, va te donner un bon conseil. Apprends à raconter des histoires. Apprends à inventer et à mentir. Comme ça tu pourras toujours te tirer d’affaire. »

Ce conseil, c’est celui que se répète Silver en permanence, dans A, dans B et dans C. C’est celui que l’auteur nous lance au visage en permanence et c’est même le but final de Silver lorsqu’il trouve enfin son destinataire final. En effet, au départ, le destinataire n’est pas clair, Silver écrivant d’abord pour lui-même et s’éviter l’oisiveté de la vieillesse conduisant inexorablement à la mort et à l’oubli. Silver, tout au long de sa vie n’a eu qu’une seule obsession : survivre. C’est donc naturellement que cet outil de stimulation qu’est l’écriture devient l’outil de sa survie éternelle. Pendant le récit, il fera des spéciales dédicaces grooooos à des compagnons de route ou des personnages importants mais deux seulement seront ceux à qui il s’adresse. Le premier est Daniel Defoe, nous y reviendrons dans la prochaine partie, à qui il s’adresse pendant une grande partie du récit. Le second est Jim Hawkins dont on se souvient que Stevenson, dans un procédé duquel Larsson s’est très directement inspiré, nomme comme étant l’auteur de son Île au trésor. Jim Hawkins est un personnage du récit à qui Stevenson donne (rend ?) la parole. Il en va de même avec Silver et Larsson. Toute la fin du récit A de Silver est écrite comme une leçon édifiante de vie pour Hawkins, le gamin de l’aventure sur L’île au trésor (c’est la que le conseil donné au mousse prend tout son sens, et est, au final, une des rares finalités de Silver).

Quand le récit de la vie de Silver se clôt finalement, il est immédiatement suivi par une lettre adressée directement à Hawkins dans laquelle Silver explique sa démarche. Le seul texte qui n’est pas de Silver et fait néanmoins partie du roman est la lettre d’un Capitaine de la Navy à destination de l’Amirauté dans laquelle il explique la teneur de l’ouvrage qu’il a en sa possession (celui de la vie de Silver). Cela place donc au final le lecteur, qui s’est tout du long identifié comme camarade de bord de Silver et a suivi à la lettre, parfois avec affection et plus souvent avec dégoût la vie de celui-ci, dans la peau du destinataire final de l’ouvrage : l’Amirauté Royale de Londres. Un revirement qui ne se remarque presque pas et qui pourtant change complètement le regard de lecteur que nous pouvons porter sur l’oeuvre. Le lecteur n’est plus complice silencieux mais devient subitement juge et bourreau. Well done, Mr Larsson.

Le récit a donc 3 destinataires (Silver himself, Defoe et Hawkins), l’ouvrage sur lequel il est écrit également (Hawkins et l’humanité – de laquelle, en tant que pirate, il est l’ennemi ; de la volonté même de Silver – et l’Amirauté). Un filou rusé que ce Silver.

L'ambiance dans cet ouvrage est primordiale, alors je vous conseille de vous mettre dans un environnement propice, à base de rhum pirate et d'insultes en tout genre.

L’ambiance dans cet ouvrage est primordiale, alors je vous conseille de vous mettre dans un environnement propice, à base de rhum pirate et d’insultes en tout genre.

Une place dans l’histoire

Revenons au destinataire final du roman, Jim Hawkins. Au final, Long John Silver, auquel est parvenu, sur son île perdue à la fin de sa vie, un exemplaire de L’Île au Trésor d’Hawkins, s’adresse à ce dernier pour corriger les torts qu’il a pu lui causer dans le récit et aussi pour donner une justification globale à sa vie. On assiste à une mise en abîme complète du récit initial de Stevenson, utilisé comme recours scénaristique dans le roman de Larsson. Quand il commence son récit, Silver n’a pas connaissance du roman d’Hawkins et on comprend qu’il parlera des événements dudit roman dans ses mémoires. Cependant, pris de cours par les événements il décide de laisser cette charge à L’île au Trésor (qui est donc à la fois un vrai roman irl et un roman in corpore) et simplement d’expliquer ce qu’il s’est passé avant et après.

Silver relate donc les événements l’ayant conduit sous les ordres des capitaines England, Taylor ou Flint. Larsson réalise par là un – encore un autre – coup de maître en incorporant L’île au trésor dans son propre récit, un peu comme le Silmarillion de Tolkien englobait Le Seigneur des Anneaux, en donnant, au final, ainsi une légitimité nouvelle aux propos de Silver qui se suivent depuis le début du récit : en plus d’être le dépositaire d’un mode de vie révolu (il est le dernier des pirates, c’est dit dans L’Île au Trésor comme dans Long John Silver), il est également celui, le seul, qui peut expliquer les origines d’un roman à succès qui déchaîne les passions (dans le temps du récit – Hawkins faisant fureur, tous les bons capitaines ont son livre – comme en vrai en 1890’s).

Et puis, pour donner du crédit à son récit Björn Larsson a fait des recherches, on a dit qu’on y reviendra, mais il a également lu les contemporains de Silver. C’est à ce moment là que l’on se doit de préciser quelque chose d’important : Long John Silver, comme le Capitaine Flint ou Jim Hawkins et le capitaine Trellawney sont des personnages de fictions inventés de toute pièce par Robert Louis Stevenson pour son roman. Or Silver, dans Long John Silver, interagit avec maints protagonistes réels, comme England ou Taylor. Cette place dans l’histoire réelle des flibustiers fictifs de Stevenson pose un problème majeur : s’il veut que son récit ait la crédibilité qu’il recherche, Larsson doit trouver une explication à la non présence de Silver dans l’histoire de la piraterie. Il y a parvient de manière très habile (et complètement justifiée par la mentalité du personnage et l’avancée du récit) pour les archives officielles.

Cependant, on se souvient que Silver adresse une partie de son récit à Daniel Defoe, qui est lui un personnage aussi réel que chamarré, avec lequel il discute notamment de ses précédents ouvrages, le célèbre Robinson CrusoéThe Life and Strange Surprizing Adventures of Robinson Crusoe, of York, Mariner et le moins connu The Fortunes and Misfortunes of the Famous Moll Flanders (à ce point on ne peut que comprendre la longueur véritable du titre de Long John Silver qu’on abrège ainsi à l’image de Robinson Crusoé ou Moll Flanders). Mais l’ouvrage qui est central dans leur discussions comme dans la composition de l’oeuvre de Larsson est bien entendu : A General History of the Pyrates. Des citations méta-textuelles de cet ouvrage sont insérées (avec d’autres de L’île au trésor) avec le début du récit comme pour donner du crédit à ce dernier. Surtout elles témoignent de l’état d’esprit dans lequel s’est placé Larsson pour rédiger son ouvrage.

Si la véracité des élucubrations de cet ouvrage n’est plus en à l’ordre du jour, bien souvent, c’est néanmoins ce dernier qui a contribué à construire l’image du pirate dans l’imaginaire collectif. L’auteur s’est donc plongé dans un mode de pensée exotique et suranné qui lui a permis de saisir en profondeur les mentalités d’un certains genre de personnes, les gens de mers, d’une époque dont on peine bien à se représenter la réalité, embrouillé que l’on est par nos images de pirates moineaux. Ce qui est très fort c’est la licence avec laquelle il utilise le personnage de Defoe dans son récit pour s’en servir comme d’un ancrage solide sur lequel appuyer toute la crédibilité de son ouvrage. Cela marche et sitôt que Silver accompli quelque prouesse ou aperçoit une merveille qui pourrait faire douter le lecteur, Larsson fait dire à son narrateur qu’il remercie Monsieur Defoe pour avoir pu attester de lui-même de la vérité de ses dires. Là encore, on se rend bien vite compte que Silver a une place prépondérante dans la rédaction de l’Histoire générale des plus fameux pyrates et que, lors de celle-ci, Defoe est mis en scène avec deux personnages fictifs, John Silver et Israel Hands, lui aussi membre de l’équipage de Flint et abattu par Jim Hawkins (ou Billy Bones – le second de Flint – je ne sais plus) dans L’île au trésor.

Bref, Björn Larsson ne s’y est pas pris n’importe comment pour raconter son histoire et s’est mis en tête d’un chantier fantastique et puissant qui imite et cristallise le génie de Stevenson et porte à leur sommet les astuces de flibustier de cet auteur de génie.

« Il y en avait qui essayaient de le [Flint] faire changer d’idée et faisaient valoir que nous devions nous contenter de ce que nous avions déjà et dissoudre la compagnie. Il voyaient bien, disaient-ils, à quel point nous étions devenus inoffensifs.
Ce genre de discours avait le don de mettre Flint en rage et certains y ont laissé la vie. C’est aussi la raison pour laquelle il est allé sur ce que tu as appelé l’Île au trésor, pour enterrer celui-ci. […] Ils n’avaient pas compris qu’un homme comme lui ne change jamais d’avis. »

Une PAL qui s'étoffe ! Or donc : L'île au Trésir de S

Une PAL qui s’étoffe ! Or donc, dans l’ordre : La dernière aventure de Long John Silver et Long John Silver de Björn Larsson, L’île au Trésor de Robert Louis Stevenson, La Surprise de Patrick O’Brian, Capitaine de Sa Majesté d’Alexander KentLe Dernier Mousse de Francisco ColoaneRobinson Crusoé de Daniel Defoe et Les Pilleurs d’Âmes de Laurent Whale. De quoi s’occuper 😉

Une morale pour un boucanier ?

Alors, as usual, vient le temps de faire le bilan de cet ouvrage formidable. Bon en fait, en le qualifiant de « formidable » j’ai fait un bilan gratuit qui, si vous ne faites pas suffisamment attention, s’insinue dans votre esprit en subliminal. Ouais j’ai tendance à être comme ça, à manipuler les gens par le discours. Si vous ne voulez pas que cela vous arrive, n’hésitez surtout pas à jeter un oeil ou deux au très bon site d’Aequivox (décryptage du discours). Si je parle de cela, ce n’est pas seulement pour la publicité gratuite envers un travail de fond nécessaire et pointu, c’est aussi parce que l’intégralité du roman tourne autour, on l’a vu, de l’acte de narration : celle d’une histoire, celle de la vie d’un homme qui place la parole – et in extenso le mensonge – comme outil premier de sa survie. Alors il est parfois bon de savoir lire entre les lignes.

Sans surprise quand j’écris un article aussi long, le livre ne m’a pas laissé indifférent. Pire, il m’a donné envie de me relancer dans mes vieux travers de dioramas, Pour ne rien vous cacher, après avoir lu sur Long John Silver, après avoir regardé les interprétations cinématographiques (Long John = Capt’n Red ?) ou télévisuelles, je pensais avoir, si ce n’est fait le tour du fameux pirate, au moins capté son essence profonde. Et pourtant, avec une justesse de chaque instant, Björn Larsson m’a mis à genoux devant un pirate plein d’une certaine humanité (les impératifs de survie d’un gentilhomme de fortune impliquent certes des aménagements de cette « humanité ») dont il n’est pas l’ennemi exact (il y a une partie de son histoire, en Irlande notamment, qui est extrêmement touchante et met le lecteur mal à l’aise), également très intelligent (son éducation lui permet de savoir lire et écrire, le latin également, et le place en porte parole quasi désigné de chaque équipage), qui commet des crimes affreux au nom de sa liberté, mais qui n’est franchement pas plus libre que ça, s’entêtant à rester en vie, même s’il doit pour cela être esclave.

Bref, Long John Silver c’est simplement LE roman de ces 20 dernières années pour moi concernant la piraterie et la marine, il atteint les sommets d’un Patrick O’Brian et la dure réalité qu’un Master and Commander : De l’autre côté du Monde (adaptation de l’oeuvre du sieur O’Brian cité précédemment, soit dit en passant) pour mon plus grand régal.

On peut seulement se demander pourquoi, aujourd’hui encore, le mythe du pirate fonctionne toujours autant ? Laissons, comme dernière grâce en ce monde, la réponse à Long John Silver :

« Je n’avais jamais vu une telle foule de navires. La réserve des prises à faire semblait inépuisable. Et puis il n’y avait pas seulement Londres, mais aussi Bristol et Glasgow, que j’avais vus de mes propres yeux, et puis Portsmouth, Southampton, et tous les autres ports, rien qu’en Angleterre. Combien de navires pouvait-il y avoir de ce côté-ci de l’Atlantique ? Trente mille ? Et combien de gentilshommes de fortune ? J’ai énuméré tous ceux dont j’avais entendu parler pendant le temps que j’ai servi sous les ordres d’England. J’en ai trouvé tout au plus une vingtaine, actifs en même temps. Nous n’étions rien d’autre que des chiures de mouche.
Comment se faisait-il, alors, que nous ayons réussi, pendant un certain temps, à interrompre toute relation commerciale avec les Indes Occidentales ? En tout cas, ce n’était pas parce que les armateurs étaient ruinés, je m’en rendais bien compte maintenant. Il y avait toujours assez de navires ramenant leur cargaison pour assurer du profit. Non, c’était sans doute le fait de la peur. Autre façon de désigner notre réputation. Et dire que, pendant un certain temps, nous avions pu mettre le commerce à genoux uniquement grâce aux bruits qu’on faisait courir sur des gens comme nous, à cause d’affirmations dénuées de fondement et d’imaginations un peu trop fertiles. Quel encouragement n’y avait-il pas là pour quelqu’un comme moi ! Ces dizaines de milliers de navires et la vérité – à savoir que nous n’étions, nous autres, qu’une vingtaine de moustiques – ne pesaient pas lourd face à la frayeur totalement imaginaire des gens.
« 

Vil Faquin.

Du même auteur : La dernière aventure de Long John Silver.
Même thème : Les PiratesLes Pilleurs d’ÂmesPirates.
Sur le voyage : La Fin du voyageLa Surprise.

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23 commentaires

  1. « Ooh la vie d´un pirate
    À bord d´une frégate
    C´est la plus belle des vies
    On s´dilate la rate
    Quand on est pirate… » Ahum pardon !
    Île au Trésor, flibustiers, navires et aventures entre les vagues de l’océan… Voilà qui donne envie de mouiller l’ancre entre les pages de ce livre. 😉 Et puis la construction du récit, les temporalités enchâssées et toussa… Intéressant !

    [N. B. : magnifiques révolver, gravure & maquette !]

  2. Eh bien, quel article ! Fort bien rédigé – avec toujours ce ton bien particulier qui donne la « touch » au blog ^^ – passionné et passionnant !
    Voilà qui m’a donné envie de lire L’île au trésor de Stevenson (qui traîne dans ma PAL – oui je sais, pas taper), et d’enchaîner avec d’autres titres cités dont, évidemment ce Long John Silver (tiens d’ailleurs, ça me donne une idée de cadeau, en plus ! merci ! ^^)

    Bref, un grand bravo pour ce long article, intéressant de bout en bout et qui n’aide pas ma LAL à raccourcir ^^ »

    1. Hah !: Je te remercie beaucoup ! Content de te donner envie et que, en plus, les gens apprécient le travail que je fournis pour ces articles, qui me prennent pas mal de temps/réflexion.

      Et désolé pour ta PAL, mais c’est faible que de céder à la PAL !

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