Les Neiges de l’Eternel

Les Neiges de l’Eternel

Claire Krust

Vous le savez, en septembre, comme tous les ans, il y a une foultitude de publications nouvelles, un peu comme le Beaujolais, mais qui bien souvent, à l’inverse de cet immonde picrate de Satan, promettent beaucoup. Mais, sur la Faquinade, vous savez que nous sommes des gens très pris. Alors nous avons terminé Nouvelles coûte que coûte ! en août avant de nous lancer dans A Tire d’Elles ! en septembre et nous voilà en octobre avec un calendrier tout chamboulé et à arriver à la bourre avec nos articles pro-nouveautés. Oui, vous pouvez le dire, nous ne sommes que de tristes sires !

La rentrée littéraire des Indés de l’Imaginaire, donc, a encore une fois été très fournie en publications de toute sorte. Entre les nouveaux débuts de cycles (Véridienne), les spin-off  de cycles en cours (Dévoreur), les grands retours (La Fenêtre de Diane), se cachent d’innombrables joyeusetés.

Les Neiges de l’Eternel fait partie de celles-ci, roman one-shot qui ne se démarquait a priori que par une couverture étonnante.

Et oui, j'ai dû me déplacer en librairie pour photographier la couverture de la version papier. Mais qu'importe !

Et oui, j’ai dû me déplacer en librairie pour photographier la couverture de la version papier. Mais qu’importe !

Yuki-aïdi Yuki-aïdo

Les Neiges de l’Eternel est le premier roman d’une toute jeune auteure, Claire Krust, encore étudiante à Lille dans les métiers de la rédaction, publié chez Actu Sf. Hormis les Collections de la Maison d’Ailleurs – notons d’ailleurs l’interview de son directeur Marc Atallah le mois passé -, nous n’avons encore jamais pris le temps de dire du mal de leurs publications. Les petits fascicules coédités avec La Maison d’Ailleurs sont en effet des exemples à part.

Pour cet ouvrage, publié dans la collection Les Trois Souhaits – à savoir celle qui a publié les petits guides pratiques – Les Neiges de l’Eternel bénéficie d’une facture appréciable et de qualité, tant au niveau de la couverture semi-rigide que de l’impression. Rien d’exceptionnel à noter cependant, si ce ne sont quelques enjolivements en début de chapitre, de partie et dans certaines marges, ce qui aère la lecture et donne une illusion d’espace dans un récit souvent étouffant, on y reviendra.

L’édition de l’ouvrage est accompagnée d’une (courte) interview de l’auteure, donnant des pistes sur l’origine de l’ouvrage, le parcours de celle-ci et sa vision de l’écriture. C’est quelque chose de vraiment appréciable, d’autant plus qu’il s’agit d’une nouvelle figure inconnue des littératures de l’imaginaire et, de facto, d’un premier roman. Dans cette interview, on apprend notamment que l’auteure porte un amour important à tout un pan de la culture nippone qu’elle a voulu retransmettre dans l’écriture (et la ré-écriture) de ce roman. Cet amour éclate au grand jour lorsqu’elle loue la qualité de l’illustration de couverture. Cette dernière est signée Jung-Shan Chang une artiste taïwanaise travaillant notamment au crayonné et à l’encre de Chine (qui a notamment illustré deux autres ouvrages chez ActuSf). L’ambiance qu’elle dégage est merveilleuse et elle renvoie particulièrement bien à la saveur du texte.

En parcourant les catalogues des éditeurs de la rentrée littéraire, et en tombant sur celle des Neiges de l’Eternel, je n’avais pas pu m’empêcher de rapprocher immédiatement celle-ci, et donc l’ouvrage en-dessous, à celle de Porcelaine (d’Estelle Faye) réalisée par Amandine Labarre. Je vous laisse apprécier les deux un instant (photo ci-dessous). On est face à deux couvertures assez oniriques qui plongent le lecteur qui se saisit de l’objet dans une contemplation froide et en même temps agréable. Vous ne trouvez pas ? Et puis quand les thématiques – Orient médiévalo-féodal – se recoupent, on ne peut que se dire que, s’il n’y a bien évidemment aucune intention de copie dans le roman (cf l’interview de Krust en fin d’ouvrage), il y a des schémas qui émergent ces dernières années où cet orient féodal souvent peu traité regagne peu à peu ses lettres de noblesses. Avant que les plus pointilleux – les meilleurs ! – d’entre vous ne me le fassent remarquer, Porcelaine se situe en Chine et Les Neiges de l’Eternel au Japon, ce qui n’est effectivement pas tout à fait similaire mais, au-delà, c’étaient les présages d’une tendance que je voulais souligner. Après tout, pourquoi pas, hein ?

Bon, je parle de l’ouvrage papier mais je dois être honnête avec vous, fieffés lecteurs : je n’ai pas acheté le bouquin. Ne me jetez pas la pierre tout de suite et laissez-moi finir ! Voyons ! Je ne l’ai pas acheté… en papier. Par contre j’ai acquis une version numérique ! Ha, voilà, satisfaits ? – Bon j’en vois quelques uns dans le fond, là-bas, qui choppent des parpaings quand même !

Souvenez-vous, en début d’année, je m’étais engagé à traiter avec vous davantage de livre numérique pour voir un peu si ça en valait la peine ! Paf pouf ! Me revoilà à tenir mes promesses ! Oui je sais, depuis pas mal d’années, au niveau national, c’est quelque chose sur quoi vous vous êtes tous assis. J’ai conscience que c’est déroutant mais je vais essayer de ne pas vous perdre. Promis. Là, rassurez-vous, respirez.

Or donc, en début d’année, j’avais fait la part belle à Lionel Davoust et ses nouvelles libres de droit comme dans Récital pour les Hautes-Sphères et L’Île Close. Mais il s’agissait là de nouvelles, certes une demi-douzaine, certes parfois excellentes, mais de nouvelles malgré tout. Et j’avais depuis lors un peu délaissés le format, la faute à ces méchants éditeurs envoyant parfois des services de presse papier et à ces horribles libraires me forçant – LE COUTEAU SOUS LA GORGE – à acheter de beaux ouvrages qui me font de l’oeil. Vous en conviendrez, ce n’était pas facile.

Alors bon, quand Les Neiges de l’Eternel a pointé le bout de son frimas de nez, bien que n’étant pas très versé dans ces imageries et atmosphères japonisantes, j’ai opté pour le numérique : je ne suis pas tombé amoureux doux-dingue de la couverture et mes rayons sont déjà trop pleins, alors un epub, c’était le bon format.

Porcelaine sur Neige - Art Nouveau, 2015, Lyon.

Porcelaine sur Neige – Art Nouveau, 2015, Lyon.

Japa-niaisant

Et grand bien m’en a prix ! Pris pardon ! Lapsus, certes, mais révélateur aussi : 5.99€ contre 18€, c’est vrai que ça joue, on va pas se mentir, hein. Après tout on est entre nous. Enfin techniquement là je suis tout seul hein, mais on forme une grande famille, non ? Un peu comme un type tout Seul sur Mars et ses potos de la NASA. Comment ça je spoile la prochaine critique ? Mais… euh… je fais c’que j’veux d’abord.

Bon, revenons à nos moutons. Où en étais-je ? Ha oui : Et grand bien m’en a pris ! Haha ! Imaginez un peu : l’ouvrage relate des histoires de lutte pour la survie, de mort, d’abandons et de retrouvailles, de sacrifice aussi, dans un Japon féodal enneigé et dont la noblesse perd ses galons… de noblesse, ouais. J’ai rien trouvé de mieux, désolé. Bon et bien imaginez que vous lisez une telle histoire. C’est bon ? Vous imaginez bien ? Bon, maintenant, dites-vous que vous lisez cela sur un support qui permet de rendre compte de cette froideur mieux que les pages d’un livre papier et qui fractionne un peu plus la lecture, évitant les spoils par inadvertance. Cependant on remarquera l’absence des calligraphies de début de partie et de chapitre, mais rien d’insurmontable !

Une bien belle expérience, en somme. Je parlais des spoils par inadvertance, vous savez quand vous tournez une page et que vos yeux accrochent une phrase un peu plus loin qui vous coupe l’herbe du dénouement d’une micro-intrigue sous le pied. Et bien le découpage de chaque page en deux ou trois pages epub permet d’éviter ce malentendu oculaire. D’autant que l’écriture de l’auteure est encore très rapide et parfois expéditive ; certaines questions tardivement soulevées dans un chapitre sont résolues quasi immédiatement en quelques paragraphes. Notons également que je n’ai soulevé aucune coquille orthographique, seulement une ou deux typographiques. Ce qui est vachement bien.

Venons en au fond, maintenant. Les Neiges de l’Eternel propose un discours très proche dans sa construction d’un Pulp Fiction. Je n’ai jamais été un grand fan de Pulp Fiction. Et c’est un euphémisme. Alors quand j’ai parcouru les cinq parties de l’histoire qui constituent des flashbacks et flashforwards par rapport à la trame initiale (celle de la première partie). Je dis initiale et pas principale parce qu’au finale il n’y a pas de trame principale ce qui constitue pour moi l’un des principaux problèmes du roman. La résolution rapide des situations coupe l’empathie qui se développait alors entre les personnages et le lecteur… et cette empathie a été, dans deux des cinq parties, très longue à se manifester.

De même, il existe pour moi un second point qui constitue, avec le précédent, toute la différence entre un bon roman et un bon premier roman : le point de vue du narrateur. Omnipotent par moment, il a tendance à également entrer dans l’esprit des personnages et à nous relater certaines de leurs pensées mais… sur le même ton. Ce qui nous amène parfois à une narration quelque peu floue.

Ces deux éléments ont perturbé ma lecture, y mettant parfois même un terme momentané car brisant l’immersion qui me happait parfois péniblement (suite aux changements de temporalités). S’ajoutent à cela quelques menus soucis de contradiction dans la manière dont les personnages réfléchissent ou agissent (notamment dans la dernière partie où certaines décisions/réflexions sont prises/expliquées trop rapidement, ce qui tient au fait que l’action se veut précipitée pour tenir le rythme) et cela parfois d’une page à l’autre.

Cependant, haut les cœurs !, car rien de tout ceci n’est rébarbatif. En effet, si je me suis appesanti sur ces aspects, loin de moi l’idée de vouloir ne faire une publicité négative au roman. Je veux plutôt pointer du doigt les soucis d’expérience à gommer avant la prochaine publication de Claire Krust (car j’espère qu’il y en aura bien une, Actu Sf n’a pas dû s’y tromper). Bref, achetez-le !

L’ouvrage regorge de bonnes idées. L’univers est maîtrisé du début à la fin et les personnages sont humains et (trop ?) facilement identifiables. C’est une saine lecture et, s’il porte en lui tous les aspects du premier roman, il offre un beau potentiel. La narration, l’ambiance, les descriptions et souvent le ton sont d’une justesse agréable et une véritable poétique se déroule autour des chapitres. Je vais juste m’apesantir sur un élément qui me fait trépigner à chaque fois.

Une bonne partie du roman se passe soit en intérieur (chambre, temple) soit dans des endroits confinés (cellule) ou isolés (au pied d’un arbre anonyme) avec une forte présence des thématiques de la surveillance (garde…). A un discours sur la poétique de l’insularité – que nous avions notamment décrit à l’occasion de notre article sur Mordred de Justine Niogret ou encore pour Notre-Dame-aux-Ecailles de Mélanie Fazi et Le Post-Apocalyptique chez La Maison d’Ailleurs et Actu Sf – qui colle bien avec le Japon féodal (archipel géographique et dans la répartition des pouvoirs), Les Neiges de l’Eternel ajoute un autre discours très pertinent et, du coup, très présent (jamais trop) qui touche aux notions de geôle et de privation de liberté. Deux discours tout particulièrement pertinents et qui sont développés avec intelligence et sans jamais tomber dans la facilité ou le lieu commun.

Rajoutons à cela, qui constitue pour moi la grande force du roman et une raison suffisante pour vous, habiles lecteurs, de l’acheter et le lire, un traitement tout en douceur des thématiques fantastiques issus du folklore japonais. La notion d’esprit frappeur, tout d’abord, parce que c’est ce à quoi, dans nos mythologies occidentales, on pourrait comparer l’un des personnages, est amenée de manière intelligente et traitée dans la continuité. On pourra juste regretter l’absence de véritable conclusion à cet aspect-ci du roman, contrairement à tous les autres : quand le lieu clos s’ouvre, la thématique est habilement évacuée, mais celle du fantôme reste en suspens. Enfin, j’éprouve une tendresse toute particulière envers le focus donné dans l’histoire aux notions de guérisseurs, d’herboristes et de pharmaciens. Les contes, les légendes et les histoires tournant autour des pouvoirs de guérison ou de soin, de la sagesse et du savoir des anciens qui maniaient les simples sont extrêmement présents tout autour du globe (dans le Royaume de France, le roi pouvait par apposition des mains guérir un de ses sujets des écrouelles, disait-on) et leur association ici avec la culture magico-mythique japonaise est très réussie !

Une version numérique bon marché, propre, épurée mais efficace, c'est tout ce qu'on demande.

Une version numérique bon marché, propre, épurée mais efficace, c’est tout ce qu’on demande.

Matte ou soremade ?

Si les titres de mes deux premières parties étaient volontairement caricaturaux et provocateurs, il n’en restent pas moins exacts : on se perd dans le flot de ces aventures de jeunes gens à l’innocence non feinte mais aux destins pas si enfantins et le tout est parfois desservi par une écriture un poil… innocente, oui. Mais au final, ces deux aspects sont compensés par bien plus de bonnes idées et de partis-pris payant et l’impression qui reste est celle d’avoir passé un très bon moment !

Alors vous voyez, mauvaises langues ! Ce roman est tout à fait honorable, voire plus, si on considère la potentialité qui se devine derrière ce premier roman. Car oui, c’en est un et il ne faudrait pas l’oublier. Ses défauts sont pour la plupart relatifs à cette notion de première fois. Ses grosses qualités, elles, sont sans nul doute possible le fruit de son auteure, Claire Krust. Alors pour ma part j’ai hâte de lire la suite.

La suite me direz-vous ? J’ai effectivement voulu conclure cet article par ce questionnement : pause (matte) ou conclusion (soremade : arrêt du combat) ? A la lecture de la fin – supposée, car où se situe la fin quand les temporalités sont à ce point mélangées – on peut se poser la question.

Quoi qu’il en soit, en papier ou en numérique, je ne vous pas vraiment de raison de passer à côté si vous avez la possibilité de le lire. Faites-le. Le numérique apporte au moins ceci : maintenant, il y en a pour tous les budgets ! Et vous aurez même la jolie couverture !

Vil Faquin.

Dans un genre similaire : Porcelaine.

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