Y F’rait Beau Voir – L’Adieu aux Armes

L’Adieu aux Armes (A Farewell to arms)

Ernest Hemingway

Vous en avez désormais l’habitude, de mes billets courts sur des bouquins un peu hors contexte au regard de mes lectures du moment. Et ce n’est pas cette fois-ci que je vais déroger à la règle. Entre des billets sur des romans de high fantasy et d’uchronie et une fournée d’articles sur des essais atypiques, me voilà à vous présenter un roman du génial Ernest Hemingway.

Mais avant de discuter du bouquin et de vous dire pourquoi vous devez le lire, laissez-moi me vautrer dans mes sales habitudes d’historien : je vais contextualiser. Contextualiser quoi ? Le bouquin ? Non pas, mais sa découverte et sa lecture. Et je vous préviens, c’est pittoresque.

Et encore, c’est un euphémisme de dire cela. En effet, il y a quelques années, je figurai dans un clip musical – cliquez, y’a des vrais bouts de Faquin dedans – post-apo tourné dans une friche industrielle de la banlieue Sud parisienne. Et là, dans un bâtiment abandonné, un bras. Non j’déconne pas, un bras, à moitié pourri, posé sur un fauteuil pourri, entre un tas de seringues, devant une bibliothèque sur laquelle j’ai négligemment chouré deux bouquins et une pile de vieux disques de Jeanne Mas qui ont fini en frisbeeTrue story, bro.

restaurer l'ambiance d'un bouquin, c'est pas facile. Surtout dans deux clichés pris en deux-deux avec un bridge des familles.

restaurer l’ambiance d’un bouquin, c’est pas facile. Surtout dans deux clichés pris en deux-deux avec un bridge des familles.

Je vous raconte ça sans en rajouter, parce que ça s’est vraiment produit. Parce que le monde a tourné comme ça. J’ai donc mis la main, sans jeu de mot, sur L’adieu aux armes d’Hemingway (1929) et sur Pilote de Guerre de St Exupéry (1942) et j’ai lu les deux entre deux prises sur le tournage pendant qu’un type cramait le bras pour ne pas que le tournage soit stoppé si la police venait à le trouver. Deux vieux bouquins imprimés en 1954 et publiés par la librairie Gallimard – oui, la librairie, à l’époque – (l’ouvrage est toujours disponible chez le même éditeur aujourd’hui.) un peu piqués des vers, mais bigrement balaises.

Voyez plutôt :

  1. L’Adieu aux armes paraît en 1929, c’est-à-dire une dizaine d’année après la fin de ce que les soldats et la presse français ont appelé La Der des Ders, la première véritable guerre industrielle de masse, englobant des populations des quatre coins du globe, et juste avant la crise financière de 29. Il reflète à la fois les angoisses d’un temps qui n’ont pas été chassées par la félicité d’un autre temps d’aise, et qui ressortent en 1929 en même temps que s’installe la crise. Ce livre est considéré comme l’un des plus grands romans en langue anglaise du XXème siècle, et sa force évocatrice quant aux temps dont il se veut le témoin n’y est pas étrangère.
  2. Hemingway, qu’on l’aime ou pas, s’était engagé dans la Croix-Rouge italienne, comme le héros de son roman, dès 1918 où il a été blessé avant de séjourner dans un hôpital de guerre dans lequel il a rencontré une infirmière américaine, également comme le personnage de son roman. On le voit, L’Adieu aux armes est un roman d’inspiration autobiographique, bien que la fiction remplisse une bonne partie de l’ouvrage. Simplement, en ayant vécu la fin de la guerre sur le front italien, Hemingway nous livre un témoignage de première main qui ne saurait souffrir la moindre critique tant la justesse du propos est touchante.
  3. Ernest Hemingway. Rien que ce nom suffit à me donner une chair d’ampoule à faire bander un âne mort. Pourquoi ? En grande partie parce que ce mec a réussi à donner vie à la face du monde à un personnage public fascinant. Tout asshole et misogyne qu’il ait pu être dans le privé, tenant pour bonne partie de la maladie génétique familiale qui déclenche une bipolarité (et explique peut être les suicides de son père, de l’auteur, de son frère, de sa soeur et de sa petite fille, ouais rien que ça), il est cet aventurier fou, ce voyageur qui a vécu en Italie, en France, aux Amériques, a connu la guerre et a écrit sur sa mythique Halda, vendue aux enchères pour un million de dollar (ouais). Ernest Hemingway, c’est aussi et surtout Le Vieil Homme et la Mer, ainsi que le Prix Nobel de littérature 1954 « pour le style puissant et nouveau par lequel il maîtrise l’art de la narration moderne, comme vient de le prouver Le Vieil Homme et la Mer. »
  4. Le style Hemingway, parlons-en. Cette appréciation donnée à l’occasion de son prix Nobel de 1954 ne reflète pas le style de raconteur américain des années 1920 et 1930. A l’époque de L’Adieu aux armes, Hemingway est un sombre pessimiste, qui nous livre un tableau tout en vacuité et en désespoir. Mais ce livre n’est qu’une porte d’entrée dans l’oeuvre d’un homme qui changera de vision du monde à chaque ouvrage, à chaque voyage. Il se refuse à l’individualisme qui le caractérisait puis abandonne totalement l’abstrait et le surréalisme après son passage au côté des Républicains lors de la Guerre d’Espagne, car il cache la vérité du monde, qui est bien moins poétique. Ce qui caractérise avant tout Hemingway, c’est cette volonté de dire le monde qui l’entoure.
  5. J’ai longtemps cru qu’Hemingway était un pacifiste. Après m’être penché un peu sur le bonhomme, sur son parcours, ses philosophies et sa manière de voir les choses, je m’aperçois qu’en fin de compte, il n’a rien d’un pacifiste. Il a couru, jeune gens, à la guerre, désœuvré qu’il était. Est-il un vilain guerroyeur pour autant ? Je pense qu’il faut plutôt voir en lui un homme écœuré par ce qu’il a vu et vécu. A Farewell to Arms est à la fois un roman de guerre (arms = armes) et d’amour (arms = bras) dans lequel en fuyant l’une il perd l’autre, et vice versa. Le ton est laconique, froid et parfois cynique, jamais brutal gratuitement, faisant ressortir les petits moments de vie pour ce qu’ils sont, perdus dans l’absurdité et la sauvagerie de la guerre.
Pourtant, parfois, avec juste un ou deux trous de ver, on arrive à instiller une langueur rare. Comme l'Adieu aux Armes le fait avec nous.

Pourtant, parfois, avec juste un ou deux trous de ver, on arrive à instiller une langueur rare. Comme l’Adieu aux Armes le fait avec nous.

Pour moi, à bien des égards, Ernest Hemingway est Le Dude, vachement plus que Le Dude, d’ailleurs. Pourquoi ça ? Peut être parce que dans son Paris est une fête (A Moveable Feast) : « Ce qu’il faut, c’est écrire une seule phrase vraie. Écris la phrase la plus vraie que tu connaisses. » Quel meilleur conseil au monde peut-il exister pour celui qui veut à la fois écrire et parler de son monde ?

J’en discutais il y a peu avec une amie et nous avions convenu que les auteurs anglo-saxons, américains notamment – Jack London j’écris ton nom ! – avaient un sentiment propre pour décrire le réel que l’on ne retrouve pas chez leurs confrères français. Je ne demande qu’à ce qu’on me fasse mentir. Et pour preuve :

« Cette année là, à la fin de l’été, […] nous voyions les troupes passer sur la route ; poussière soulevée ; chute des feuilles détachées par la brise ; soldats en marche, et de nouveau la route solitaire et blanche sous les feuilles. La plaine était couverte de récoltes. Il y avait de nombreux vergers et, à l’horizon, les montagnes étaient brunes et dénudées. On se battait dans les montagnes, et, le soir, nous pouvions apercevoir les éclairs de l’artillerie. Dans l’obscurité on eût dit des éclairs de chaleur ; toutefois les nuits étaient fraîches et l’on n’avait point l’impression qu’un orage menaçait. Parfois, dans l’obscurité, nous entendions des régiments passer sous nos fenêtres, avec des canons traînés par des tracteurs. La nuit, le mouvement était intense. »

Vil Faquin.

Du même auteur : Une Drôle de Traversée (et autres nouvelles).
A lire, de Cendrars : L’or et Le Panama ou l’aventure de mes sept oncles.
Témoignages de Guerre : Barbusse, Akhmatova, NalkowskaLe Feu.

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12 commentaires

  1. Mis à part le Vieil Homme et la mer je n’ai rien lu d’Hemingway, mais j’avais entendu parler de celui-ci en Licence d’Anglais, par un prof qui nous expliquait qu’on était complètement cons, en France, de ne pas se pencher plus sur cet auteur, parce qu’il en valait vraiment la peine autant par son implication dans tout un tas de choses que ses pensées que son style, et que c’était bien plus qu’un type qui avait écrit une bête histoire de pêcheur. Donc en gros si je dois un jour relire du Hemingway ce sera probablement cet ouvrage.
    C’était la même année (2008-2009) qu’on a étudié the Iron Heel de London et après on est aussi passé à the People of the Abyss, qui sont tous les deux à des années-lumières des versions abrégées de Croc-Blanc ou autres que j’ai pu lire gamine. Et là aussi on dit : mais pourquoi qu’on a réduit cet auteur à ça ?? 😮 Mais pour London en tous cas je conçois, même si c’est dommage, qu’il puisse déranger, et que tant qu’à étudier des choses qui fâchent autant rester dans le français, non ? (Non. Je suis déçue. J’ai l’impression que je me serais 4x plus éclatée dans une scolarité anglo-saxonne)

    1. 4x plus éclatée faut pas déconner. On a nos bijoux aussi hein. London est pas si loin d’un Zola, au final, même si l’espace temps et le style sont pas les mêmes.
      Pour Ernest, il s’agit d’un véritable bon vieux sous-coté comme on sait bien le faire chez nous. Son propos est tellement riche… C’est à n’y rien comprendre !

      1. Non justement j’ai jamais accroché Zola, entre autres (en fait la seule lecture scolaire pré-bac que j’ai adoré c’était Si c’est un homme de Primo Levi – les français classiques j’aime rarement sauf si on va du coté des philosophes, VH et quelques rares autres mis à part). Je pense que c’est le style qui me gêne plus que les propos – je ne pense pas non plus que les écrivains français classiques sont à jeter.

      2. Ho non ils ne sont pas (tous) à jeter ! Zola est un mec que j’adore dans les idées et dans le style. Mais en France, on n’a malheureusement quasiment jamais eu d’écrivains du réel, comme on pu l’être Hemingway et London. Ca intellectualise plus.
        J’accroche aux deux, j’peux pas dire autrement, ni choisir.

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