Interview de Justine Niogret / 18.4.15

Interview de Justine Niogret.

Billets à lire : Edito d’avril, Chien du Heaume, Mordre le Bouclier,
Gueule de Truie & Mordred.

Présentation

Bonjour, t’es qui ? Si j’en crois le titre de ton interview, je suis Lionel Davoust [ndlf : ouais, mea culpa sur le coup], ce qui est plutôt cool, car il est très gentil et agréable. Mais sinon je suis Justine, j’ai trente-six ans, j’écris, des fois, je file de la laine, des fois, j’ai des chats, tout le temps. J’ai envie de vivre sous une yourte et d’élever des cocottes comme dans Zelda [ndlf : oui bon si c’est pour les maltraiter comme le fait Link, c’est peut-être pas la peine], d’avoir trois chèvres angora pour filer plus de laine encore, de couper mon bois et d’être tranquille en short troué quelque part en Islande, ce que je ne saurais pas tarder à faire si on continue à m’appeler Lionel.

Ca va ? J’veux dire la vie, la famille ? Ça va. La vie va, après avoir été bien merdique pendant longtemps, mais la vie va toujours, au fond, c’est même sa nature, faut juste apprendre à le voir, parce que la seule chose qu’on puisse changer, vraiment changer, c’est soi-même. Et quand ça va vraiment pas, faut se barrer dans une yourte. Ou même quand ça va bien, parce qu’une yourte n’est jamais de trop. J’aurais dû faire publiciste.

Et sinon, tu as un vrai métier ? Non. Je n’ai pas eu la chance de faire des études, et comme je le dis plus haut, en fait c’est peut-être une chance de ne pas en avoir fait, le tout c’est de rigoler de sa misère, comme les pauvres dans Zola, quand ils meurent dans un caniveau en susurrant Rosebud, peut-être parce qu’ils ont drôlement mal au cul. Comme ça j’ai appris plein d’autres choses, et mon vrai métier c’est vivre, un peu comme un bondi norois, ce qui n’est pas une contrepèterie. Je n’y suis pas encore, au bondi niveau trois, et puis va pêcher du tofu sauvage, c’est pas pratique, mais j’ai toute la vie pour y parvenir. Faire les choses au lieu de les acheter, c’est un vrai métier, c’est même peut-être le seul qui vaille. (pose d’intellectuel un peu gris, cigarette à la main, chemise débraillée sur torse velu mais entretenu)

La personne qui a écrit ce texte ment. Et j'ai un témoin qui peut le prouver.

La personne qui a écrit ce texte ment. Et j’ai un témoin qui peut le prouver.

Œuvre

Présente-moi ton parcours, veux-tu ? J’ai toujours écrit, un peu comme se ronger les ongles. Et puis j’ai arrêté pendant un long moment, parce que dans la vie, faut être sérieux (en fait je jonglais en pantalon médiéval tout en écoutant Malicorne, tu parles d’un sérieux, autant que Joe la Patate en string). J’ai ensuite été vivre dans la campagne profonde, là où les maisons sont louées sans chauffage, et parfois sans murs, n’est-ce pas Gwenaël, si tu nous lis. Et puis le conseil général m’a envoyé un courrier pour un atelier d’écriture, va comprendre le monde moderne, et j’y suis allée, et c’était bien, les gens ont eu l’air d’aimer ce que je leur lisais. Quels GOGOS, J EN REVENAIS PAS§§§ mais comme j’étais un peu nulle en jonglage, et que faire des fringues médiévales m’avait bousillé les doigts, j’ai écrit. Une quarantaine de short short, et c’était bien mauvais, c’est là que j’ai compris que « talent » veut en fait dire « travail de geudin », d’autant plus que je n’ai pas de talent, alors les vrais auteurs, j’imagine même pas. Alors voilà, j’ai repris l’écriture, j’ai fait quelques trucs innommables, et quand je me suis sentie un peu en confiance, j’ai pensé à un vrai bouquin, et pour simplifier, j’ai écrit Chien du Heaume.

Tes deux premiers ouvrages, Chien du Heaume et Mordre le Bouclier ont été récompensés par deux prix chacun. Comment ça se passe dans ces cas là et, en définitive, qu’est-ce que ça change à une vie d’auteure ? Je ne sais pas du tout ce que ça change, puisque je n’ai pas eu « d’avant prix ». J’ai pris ces prix (hihihi) pour des encouragements de la profession, et ça m’a drôlement fait bien zizir. Disons que ça donne un joker en plus, un « bon, je continue malgré tel découragement. »
Sinon, puisque tu demandes comment ça se passe, eh bien les remises des prix sont très chouettes en général. Après on mange et on boit, et j’ai le souvenir d’un ami qui s’était caché dans un palmier en pot après avoir volé un camembert.

Dans ce que tu as écrit, si tu devais ressortir un ouvrage, pour une raison x ou y (les raisons z ne sont pas acceptées), lequel ce serait et pourquoi ? (dis-moi que ce serait Gueule de Truie steupléEh bien alors ce serait Gueule de Truie. Et comme raison, je dirais que j’ajouterais un petit mot de dédicace à Vil Faquin [ndlf : c’est moi], et à tous les porteurs de cheveux longs du monde, car les cheveux longs, c’est la vie, peut-être même plus que les cocottes.

Chien, Gueule de Truie, ... Des personnages sans réel nom. Il n'y a guère que Mordred pour déroger à la règle. Il faudrait cependant que je lise Coeur de Rouille !

Chien, Gueule de Truie, … Des personnages sans réel nom. Il n’y a guère que Mordred pour déroger à la règle. Il faudrait cependant que je lise Coeur de Rouille !

Critique

Alors j’ai lu, et j’ai envie de parler du diptyque sur Chien (CdH et MlB), Mordred et Cœur de Rouille. Tu nous racontes d’où ils sortent ? Chien, je voulais écrire l’histoire d’un homme loup-garou dans la poudrière des Balkans. Donc après, j’ai bien saisi qu’entre l’idée de base d’un livre, et ce qui se passe en vrai, c’est pas souvent toi qui décides. Après Chien, je voulais écrire Gueule de Truie, comme ça, paf, un post-apo qui ne plairait à presque personne, mais que je voulais écrire, car le goût du plus fort n’est pas toujours le meilleur, et que ce qui est particulier nourrit parfois plus que le tiède. Mais Bréhyr est revenue, elle gigotait dans tous les sens, elle avait des trucs à dire, alors j’ai écrit Mordred. Et puis après j’ai écrit Gueule, et c’était bien vilain, tout ça. Et puis j’ai eu l’impression d’avoir dit tellement de choses dures, tristes, que j’ai eu le besoin d’un livre pour dire autre chose, dire une sorte d’amour dont on ne parle pas beaucoup, et ça a été Mordred. Et puis enfin, Coeurs de Rouille, en jeunesse, qui a été lui aussi une aventure. J’ai rendu ce paragraphe super chiant sans faire exprès, tu aurais mieux fait de me demander si c’était vrai que je j’avais saigné du nez comme un bœuf à force de respirer des fumées de forge, car mon corps est fort, mais mon nez est celui d’un lutin atteint de dysenterie.

Ta vision de la fantasy est pour le moins rare et elle fait très plaisir à un pauvre gueux comme moi qui a tendance à en avoir marre des clichés culcul praline ou complètement manichéens. Tu nous l’explique ? Je n’ai jamais eu la sensation d’écrire de la fantasy. Je n’aime pas les codes de la fantasy, je n’ai pas envie d’en lire, et pas envie d’y écrire ; ça n’est pas un jugement de valeur, ça n’est tout simplement pas mon truc. Ce que j’aime, et ce qui se trouve, parfois, en fantasy, c’est un monde plus sauvage que le nôtre, des émotions qui ne tiennent pas en entier dans nos sociétés. Comme tu le sais, chez moi la bouffe c’est la vie, et je n’aime pas trop les petits fours avec un œuf de lump à la coque. Encore une fois, on en revient au tiède ; et parce que tu es tiède je te vomirai par ma bouche ; c’est ça. Moi je veux des choses entières. Je ne veux que des réponses concrètes, même, diraient les smash hit combo. Des choses qui ressemblent au monde tel qu’il est quand on fout le camp de nos rues balisées et chiantes. Des passions. Pas des passions qui détruisent, mais des passions qui emportent, qui te flanquent un coup de vent sauvage à mordre entre les dents. Vivre. Exister aussi grand qu’on puisse l’être. Et je trouve que dans la vie sauvage, il n’y a ni culcul la praloche ni blanc ou noir.

Quand tu t’es attaquée à Mordred, quelle a été la raison de ce choix ? Parce que j’veux dire, entre Chien et Mordred, y’a un monde comme ça (montre avec ses mains un gouffre énorme) ! Quelle grosse truite tu as pêchée !
Dans Mordred, je voulais parler d’amour. Il y a eu un truc très fort dans ce livre, pour moi, je veux dire, en tant qu’auteur. J’avais parlé d’une certaine forme d’amour merdique dans Gueule, et là j’avais envie de dire de belles choses, dans un amour dont on parle parfois peu, dans l’amour filial, dans l’amour par les responsabilités. J’ai dit, dans ce bouquin, des choses qui ont clôt… je ne sais quoi. Après ce livre-là, je n’ai plus rien trouvé à dire dans un cocon fantasy. J’avais fini un truc.
Je voulais dire que les méchants des mythes sont une part de l’histoire, la part avec laquelle on se construit contre. Et que rejeter l’autre sans se poser de question, c’est surtout un moyen de se rassurer à pas cher sur qui on est. Je ne sais pas vraiment dire mieux. J’avais envie d’amour, un amour offert et constructeur, porteur. Je voulais chanter l’histoire d’un petit garçon qu’on avait déjà jugé. Ah, ben voilà, tu as bien fait de me poser la question, j’ai compris ; tout le monde a toujours pensé qu’avec mes parents, ma vie était déjà toute écrite. Que j’étais déjà définie. Eh bien à part dire à ces gens qu’ils sont des cons, je peux aussi donner ce que je n’ai pas eu à ce petit garçon-là. Parce que c’est comme ça qu’on avance, enfin je crois.

Tu m’as dit l’autre fois à propos de Gueule de Truie que, je te cite dans le texte, « ce n’est pas un livre, mais du vomi. » Tu veux bien expliquer ? Le vin de noix te ronge, Faquin, car je parlais de Gueule de Truie [ndlf : bon j’avoue, en plus de me planter sur le titre j’ai inversé Gueule et Coeurs, et je nie pour le vin de noix, voyezvous]. Et oui, je trouve que ce livre est du vomi, parce que c’est une chute dans la douleur et le dégoût. Une chute sans fond, et c’est ce que je voulais faire, aller vraiment loin dans l’asphyxie. Je ne pense pas qu’il y aie de concessions dans ce livre, qu’on le trouve bon ou pas. Gueule, c’est jouer avec sa rage et son rejet comme on jouerait avec une vieille plaie pourrie. Ça fait pouêt pouêt, mais tu rigoles moyen-moyen.

J’ai une question un peu vile. Est-ce que tu aimes les gens ? Non parce que Chien est sociopathe et a eu une vie de merde, Gueule aussi, doublé d’un sadique notoire, et quand tu changes de perso tu choisis le pire connard de la matière de Bretagne… et tu en fais le mec le plus attachant du monde. Du coup, j’en suis même à me demander si tu aimes tes personnages (ce qui en soi, n’a pas d’intérêt, on peut très bien ne pas blairer un type et le faire vivre des choses formidables, pour lui en tout cas) ? Cette vieille question de sniper ! [ndlf : pewpew!] Toute une interview genre et tout, et en fait une mine à frag sous un buisson à la sortie du truc. Ta question est effectivement vile, Vil [ndlf : faut bien que j’mérite ma paie. Oui madame ? Que voulez-vous dire par papayé ?].
Bon, est-ce que j’aime les gens, en fait ? À l’époque de Chien, non. Les gens me faisaient peur, et je crois profondément qu’on attire à soi des choses qui nous font croire que le monde est bien comme on le voit. Alors quand on trouve que les gens sont agressifs, on tombe assez souvent sur des gens agressifs. À l’époque de Gueule, déjà ça changeait un peu, la question se posait, du masque sur la chair, des sentiments sous la carapace, de comment casser tout ça.
Pour la vie de merde, j’ai en ai eu une, sans vouloir me vanter, mais faut pas trop déconner non plus, j’ai au moins droit à une médaille en chocolat. Moi, ça m’a envoyée tellement loin dans la guerre et la rage que j’ai fait des personnages comme ça. Je n’avais pas de recul sur ce que je vivais, puisque je ne vivais que ça. Comme je t’ai dit plus haut, en plus, quand tu es persuadé que le monde est pétri d’enfoirés, tu tombes souvent sur des enfoirés. Voire même peut-être en es-tu un, parce que quelqu’un à l’affût de la moindre agression, sur la défensive et incapable de s’ouvrir, est-ce vraiment quelqu’un de sympa ? Et puis tu changes, parce que tu en as marre d’être malheureux et que tu as fini par comprendre que tu allais mourir sans avoir jamais été content, et à un moment tu passes un cap, tu vois que les gens n’ont sur toi que le pouvoir que tu leur donnes, et que finalement les gens très étranges, les gentils, les sages, que tu ne voyais jamais, ils sont là, fallait juste que toi tu fasses le boulot d’ouvrir les yeux à leur lumière à eux, au lieu de te coller la tronche dans la vitre, comme une mouche perdue dans une maison.
Donc oui, maintenant, j’aime les gens. Pas tous, mais ça ne sert à rien de partir en guerre. Quand les gens sont méchants, tu laisses tomber, c’est tout. Je n’ai pas de temps à gâcher avec d’autres personnes que des gentils et des intéressants. Des gens normaux, quoi, en fait. Je regarde les gens qui ont cette lumière-là, et je les aime comme mes frères humains, puisque de toute façon ils ont quelque chose à m’apporter, et que moi aussi j’ai des choses à leur apporter. Même si ce n’est que la recette du guignolet ! Donner du sens au temps et aux relations. Chien a appris, fallait bien qu’elle rentre de sa guerre, cette abrutie.

Bon maintenant, la suite c’est quoi ? Perso, je tuerai le Père pour une dernière aventure de Chien. Parce qu’elle a beau être antipathique, y’a pas deux personnes sur Terre qui lui souhaitent du mal à cette pauvre vieille. Chien, d’accord, mais ta seconde idée, du coup ?
Chien, plus tard, j’adorerais refaire un livre. D’ailleurs j’y pense depuis un moment, pour dans dix ans. Comme quoi on a eu la même idée ! On devrait s’envoyer des mails pour discuter un peu, tiens, ça serait rigolo, je te parlerais de Solstafir, tu connais Solstafir ? Un livre pour Chien, toute vieille, quand elle sera reine sous la montagne, et sereine. Qu’elle élèvera des cocottes ! Ce serait un désastre, et de ta faute [ndlf : je suis très à l’aise pour démentir, ne t’inquiète pas].

En fait, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.

En fait, je ne suis pas si sûr que ça que ce soit une bonne idée.

Meta

Ton livre préféré ? Cette question d’enfer, genre faut en choisir un. Tout Vinland Saga [ndlf : elle en parle déjà dans son édito, c’est dire !], alors, mais en fin de semaine je veux pouvoir changer d’avis sinon je signe rien.
Ton morceau préféré ? La cuisse du tofu.
Ton film préféré ? Celui qui m’a poignardée le cervelet, c’est Valhalla Rising – Le Guerrier Silencieux. Depuis, d’ailleurs, je ne regarde plus de films. Ça n’est plus la peine.
Ton auteur préféré ? Mais tu t’entêtes, en plus !! UN SEUL ? Donaldson. L’appel de Mordant et son space opéra, non, en fait, tout.
Ce que tu n’arriveras jamais à lire, même en te forçant ? N’importe quoi de sud-américain. Même avec des marsupilami.
Un truc inutile dont tu n’arrives pas à te passer ? Internet. D’ailleurs je ne te remercie pas, maintenant faut que je me prenne en main.
Information secrète : J’ai perdu mes cheveux dans un combat de chiens, je galère à les faire repousser. Ils me manquent mais là ça va quand même mieux.
Complète : « Est-ce que…? » Est-ce que Chèque ? A ce que châle ? Eut-ce que Chûle ?
Qu’as-tu à dire pour ta défense ? J’aimerais bien t’ivoire.

Nan, la phrase que tu as exigée dans cet entretien, sous peine de me frapper avec ton galure [ndlf : cher lecteur, ne va pas croire pour autant que ces interviews sont pipées !], à propos de Du Bellay. « Putain, lance pas sur le Loir Gaulois, bordel, un des plus justes et beaux poèmes ever, après en plus je repense à son épitaphe à Belaud et je chiale, putain, je chiale, je supporte pas les animaux qui meurent. J’ai vu la Loire gelée, à Orléans, j’étais môme. Ce jour-là, le Moyen-Age m’a violé le cerveau. La cathédrale et la glace. Je m’en suis jamais remise. »
Et laisse-moi ajouter que tu as très mauvais goût, parce que cette phrase est une immondice. [ndlf : et laisse-moi ajouter que je n’avais rien demandé, d’abord.]

Vil Faquin.

De la même auteure : Edito d’avril, Chien du Heaume, Mordre le Bouclier,
Gueule de Truie & Mordred.
De plus : Mordred, ou l’abysse des sens sur Histoire et Images Médiévales

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