Edito 4.15 / Justine Niogret

Balin

(ou de l’importance du chien)

Je voulais vous parler de Vinland Saga. Dans ma grande prétention, je pense l’avoir compris différemment de beaucoup ; ce qui, indiscutablement, est le signe des vraies œuvres, puisqu’elles parlent au vrai petit bonhomme au fond de nous, au petit bonhomme irremplaçable, par-delà les vernis de formatage, les couches ajoutées par la société et les maniérismes de la foule.

J’ai souvent lu, ou entendu, en parlant de Vinland ; « moi, les histoires qui commencent bien, pleines d’histoires de guerre, et qui s’empêtrent dans des conneries de fermier noeud-noeud, je m’en beurre le cul. »

Que mes amis sont vulgaires, si vous saviez.

J’ai lu Vinland Saga deux fois. La première, j’ai réagi moi aussi de cette façon, par un rejet, par ce besoin de petit lecteur avide de penser qu’on a écrit pour lui seul, pour ses propres goûts et son premier degré. Cette histoire de ferme, ce compagnon anti-charismatique, ces souches de merde et ce cheval… ah, non, je ne dis rien sur le cheval ; les vieilles bêtes maigres, je ne peux pas. Je ne peux tout simplement pas. Elles me fendent le cœur.

J’ai arrêté de lire. J’étais en colère. On m’avait promis une histoire de guerre ! Montré des ogres, des tueurs, de la rage ! Y avait même un berserk, pour une fois qu’il était magnifique, celui-là, pas un abruti qui crève au premier combat. Je me sentais trahie, le mot n’est pas trop fort.

 Le visage d'un assassin d'enfant, voir du petit frère d'Hitler. De surcroît, il est nu sous cette couverture.

Le visage d’un assassin d’enfant, voire du petit frère d’Hitler. De surcroît, il est nu sous cette couverture.

Tout cela, je le dis en tant que lecteur. J’écris depuis toujours, mais de façon plus investie depuis, disons, huit ans. Je lis depuis trente-trois, quelque chose comme ça. Je suis lecteur avant d’être auteur, et je pense que j’arrêterai l’un avant l’autre, je sais déjà lequel. De mon expérience, il y a une passivité dans la lecture, dans le fait d’aimer les livres, d’être né lecteur ; il faut être capable de se laisser faire les mots et les personnages d’un autre. Il faut savoir rester bouche bée devant un spectacle dont on ne peut rien changer ; mieux ; dont on ne veut rien changer. Il faut baisser l’armure du je-sais-mieux, du j’aurais-fait-comme-ça, du je-veux-lire-ça-tout-de-suite. On n’est pas à MacDo, et devant un livre, on se tait, des fois ça fait du bien. Un livre se respecte, parce qu’il porte la voix des morts et le travail de quelqu’un d’autre. On peut le reposer, se dire et savoir que celui-ci n’est pas pour soi. On peut arrêter de lire quand on veut. Si le voyage ne plaît pas, laissons tomber et lançons-nous dans un autre. Partir dans une haine, dans une réclamation, ça n’a pas de sens. C’est comme haïr un passager du bus qui ne fait pas de bruit, qui n’embête personne, parce qu’on n’aime pas ses chaussettes. Ça en dit plus sur soi que sur le bonhomme. D’ailleurs, si en lisant ces quelques lignes je vous mets en colère, je déclenche un « mais quelle conne ! » et bien laissez-moi être conne dans mon coin, après tout, ça ne vous regarde pas. Arrêtez de lire ce que je dis et allez faire quelque chose qui vous donne du bonheur, ce sera plus constructif.

Alors pourquoi je me sentais trahie par ces pages épaisses ? Je ne le savais pas. Je n’avais même pas le recul pour me poser la question.

Et puis la vie passe comme la Loire, on se préoccupe de petites choses sans importance, on se laisse noyer par le quotidien, et… et rien, en fait. Rien de particulier.

Et puis un jour, mon chien est mort.

C’est un chien qui a eu une pauvre vie. Il a été trouvé dans la rue, seul. Il était chauve jusqu’aux yeux. Il était très abîmé, avec d’énormes cicatrices partout. On lui avait pété des dents. Il avait été battu. Je ne veux pas imaginer ce qu’on a pu lui faire, parce que je ne saurais pas à qui aller casser les hanches. Sérieux. Jusqu’au fond des tripes, sérieux. Et une deuxième couche quand tu sors de l’hôpital. Fucking dead serious.

Il a été recueilli dans un refuge, ils ont recollé ce qui tenait encore un peu, et coupé le reste. C’était un chien aérodynamique, maintenant. J’ai appelé le refuge, j’ai dit « oui mais y a des chats à la maison. » Ils ont poussé des cris, ils ont dit « han, mais un bull-terrier avec des chats, il va les tuer, c’est dans la race, ils courent après et les tuent, c’est même pas la peine. Vous appeliez pour lequel, de bull ? » J’ai répondu « le gros tout abîmé, avec la tête de ravi de la crèche. » y a eu un silence, ils ont dit le nom tout pourri qu’ils lui avaient trouvé en attendant, genre Henri, il avait pas du tout une tête d’Henri, et j’ai dit que oui, c’était ça, alors ils ont ri et fait « ah ben non, alors, y a pas de problème, avec lui y’en aura pas. »

Et y’en a pas eu, effectivement.

Là non plus, j’avais pas le recul pour bien comprendre. Mais ce chien, il était gentil. Pas soumis, pas tremblant, pas obéissant par trouille. Il était bon. C’était un bon chien, une créature toute faite de gentillesse. Il m’aimait, il était fou amoureux des chats, en fait il était fou amoureux de tout. Des chiens, des gens, des arbres, des crottes, des pommes de terre. On peut se foutre de la gueule des chiens parce qu’ils ont un monde tout petit, mais il est bien, leur monde, et c’est peut-être nous qui avons compliqué le notre jusqu’à ce qu’il soit dégueulasse.

J’avais pas le recul et j’avais pas les mots. Je les avais pas vraiment jusqu’à écrire tout ça, en fait.

Il aimait tout, et tout le monde le haïssait. Les chats le frappaient, elles lui ont plusieurs fois ouvert le nez, il saignait, il s’en foutait, il voulait un bisou de ces deux putes. Les chiens lui sautaient dessus en hurlant, il y allait quand même, de toute façon c’était un tank, je me disais parce que j’étais con, il ne sentait rien, mais c’est surtout qu’il avait un cœur tellement énorme qu’il trouvait la force de s’en moquer. Les gens le fuyaient, ils voyaient un chien d’attaque féroce alors que c’était un pépé aux hanches de mollusque, il ne pouvait plus monter les escaliers, je lui ai fait des bouillottes, à ce chien, il couinait tellement il avait mal. J’ai eu envie de frapper des passants qui le regardaient comme un tueur, une petite claque en travers de la bouche, juste, pif, le truc un peu méprisant, juste de quoi coller leurs dents à leur bouche, c’est pas bien mais c’est comme ça. Y a des enfants qui l’ont insulté, de loin parce que visiblement c’est comme ça que les couilles descendent chez les abrutis, on traite un chien avec des mots d’humain parce que ça rend fort, parce qu’on a hurlé sur le lion sauvage, alors ça y est, on a gagné, on est plus viril que lui, on a droit à sa quéquette. Mais non. La vraie virilité, elle se cache pas là, elle est dans les tripes (et un peu dans les cheveux, quand même). Mon chien, il s’était fait arracher une burne, le refuge lui avait retiré le reste, et il était plus courageux que ces mioches tout pourris dedans. Et ça le cassait de voir que tout le monde le repoussait. Il le savait, parce qu’il était pas con, mon chien. Mais il tentait à chaque fois. À chaque putain de fois.

Et puis il est mort.

Il avait toujours été particulier, ce chien. Mais il le devenait de plus en plus. Et puis ces particularités sont devenues des trucs chiants, vraiment chiants, compliqués à vivre. Vraiment. Il demandait tout mon temps, toute mon attention. Je crois qu’il avait peur, parce qu’il sentait des choses venir, et que moi je les sentais pas. Il se noyait dans son angoisse, parce que je ne l’entendais pas, parce qu’il était tout seul. Plus il me demandait de voir, plus je me détournais. J’étais dans ma colère, j’étais pas dans le vrai monde.

Ça a été long, de me dire qu’il en avait peut-être simplement marre. C’est long, de se dire que son chien veut mourir, et qu’il ne peut pas le faire tout seul.

C’est long.

Le chat domestique dans toute sa puissance.

Le chat domestique dans toute sa puissance.

Alors un jour, je lui ai posé la question. Est-ce que tu veux arrêter là, kikiboubou ? Parce qu’il était pas con, mon chien, et que kikiboubou c’était le nom des grands moments de tendresse. Il a posé sa tête sur ma cuisse, et il a poussé un soupir terrible, un soupir de soulagement terrible. Et faut imaginer, parce qu’il résonnait comme une montagne, ce chien. On s’est regardés. Longtemps. C’est pas la peine que j’explique mieux, ceux qui pigent ont déjà compris.

Il a plus jamais eu peur. Il était fort, et joyeux, et amoureux de tout, encore plus que d’habitude. C’était une folie à voir. Chaque brin d’herbe, chaque griffure des chats, chaque bout de tissu qui traînait, il se frottait dessus, il le buvait d’odeurs, il était là, il était partout, il était heureux. Soulagé. J’ai passé tous les derniers jours à le regarder. Moi aussi je le buvais des yeux. Pas genre « je veux le voir avant qu’il meure », j’avais eu tout le temps du monde pour bien le voir avant, ça sert à rien, ça.  Ce que je regardais, c’était son courage ; j’avais jamais rien vu de pareil, et pourtant, croyez-moi, avec une grand-mère comme la mienne c’était pas vendu. J’étais fière de lui, putain, tellement fière. Je comprenais pas encore, parce que j’étais qu’une abrutie, mais ça, au moins, je le pigeais sur le moment, ce courage incroyable. Un vieux pirate qui faisait ses derniers trucs, mais mon chien c’était pas un pirate, il aurait jamais pu attaquer personne, en plus il aurait eu le mal de mer, j’suis sûre.

Y a eu un dernier moment, on s’est dit au-revoir. Je sais même plus comment ça s’est passé, et puis je vous le dirais pas, de toute façon, c’est entre lui et moi, c’est des choses secrètes qu’on porte avec soi toute la vie. C’est nos trésors de dragon.

Après, il a plus été là. Il avait fait ses adieux. Les chiens, ils ont pas de quais de gare pour regarder partir et pleurer et faire durer. Il voulait plus faire de choses sérieuses. Il voulait tout manger, alors je lui ai fait tout manger. Les croquettes des chats, une crotte, deux pommes de terre crues. Tous ses jouets, mais ça il les a bouffés tout seul, je crois qu’il voulait les prendre avec lui un peu en secret. C’était pour le lendemain, alors c’était pas grave du tout.

Quand je l’ai emmené chez le vétérinaire, il avançait vite, il était pressé. Moi j’étais couverte de larmes et de morve, c’était pas très digne. J’avais les tripes fendues en deux. C’est la première fois que j’ai vu un animal entrer chez le vétérinaire le premier, pousser la porte avec sa tête. Il a sauté dans la salle d’examens, après il a couru dans la salle d’opération. Il a sauté sur la table, enfin, essayé de sauter, il était raide comme une planche, mais il voulait y être, il en avait plein le cul de toutes ces simagrées d’humain peureux. Il s’est couché tranquille, et puis voilà.

En fait, il avait une tumeur du cerveau. Et moi, dans les mains, j’avais un collier tout rond, encore, tout chaud et tout sale, et y avait plus le chien dedans.

 Quand il est mort, juste le moment où il est mort, je pensais que j’allais chialer encore plus, mais en fait, j’ai ressenti comme un compte à rebours qui se figeait, qui disparaissait, et qui était remplacé par une sérénité sauvage. Je n’avais plus de doutes, d’angoisse, j’étais dans le juste et le réel. Ça m’a fait ça.

 J’ai mis du temps à comprendre. J’ai pigé coup de pinceau par coup de pinceau. Je comprends encore des choses, aujourd’hui. En écrivant ceci, je comprends encore des choses. Mais tout a changé.

Quand je voyais mon pauvre chien se lancer comme un fou vers les autres, j’étais tellement stupide que je le trouvais bête. Je pensais qu’il n’était qu’un gros idiot qui ne pigeait rien. Mais c’est moi qui ne pigeais rien.

Quand on m’a cognée, moi, comme on a cogné mon chien, quand je me suis retrouvée abandonnée comme il a été abandonné, je me suis tournée vers la rage et la peur. J’étais tellement peu sûre de moi, de mes forces forcément foireuses, puisqu’on me cassait la gueule comme on s’mouche, que je me sentais obligée de faire comme ces mômes tout pourris d’un peu plus haut, à hurler sur des faux symboles de force pour me sentir pousser les burnes. En vrai, ça ne marche pas. Ça ne définit rien, ça ne change rien, alors on est obligé de recommencer à chaque fois. Faut passer son temps à hurler, à faire du bruit pour se faire croire qu’on est costaud. Tout ça parce qu’à un moment, on s’est fait ouvrir la gueule en trois par des humains tellement paumés dans leur tronche qu’ils pensaient que c’était normal. Mon chien, il avait pris le chemin inverse. Il avait pris le chemin de la bonté sans fond. Puisque le pire lui était déjà arrivé, il allait en toute confiance dans le reste de sa vie. Il n’avait pas laissé ses propres gens tarés définir ce qu’il devait être. Il était libre. Il était fort. Il était vraiment fort. Il l’était plus que moi.

 Et c’est ce qui s’est passé, au moment où il est mort. Il m’a donné la confiance et la force. Et pour la toute première fois, j’ai juste pris ce qu’on me donnait. Sans défenses, sans tranchées, sans cuves de sang bouillant pour pas qu’on m’approche. Il est mort et il m’a montré que j’étais assez forte pour accompagner un ami dans la mort, et que si je pouvais faire ça, fallait que j’arrête d’avoir peur. Il est mort et il m’a laissé sa gentillesse.

Au contraire de ce chat, qui, comme souvent les chats, ne m'a appris qu'à ramasser du vomi en pleine nuit et à éponger des flaques d'urine larges comme la Mer Morte.

Au contraire de ce chat, qui, comme souvent les chats, ne m’a appris qu’à ramasser du vomi en pleine nuit et à éponger des flaques d’urine larges comme la Mer Morte.

Je suis persuadée qu’on rencontre les gens qu’on veut rencontrer, selon le monde dans lequel on croit vivre. On les appelle à soi selon ce qu’on veut vivre. Je pense que cette fin de guerre, je la voulais, et que cette force et cette gentillesse, elles étaient déjà là, enterrées sous deux tonnes de merde. On ne change pas, on se révèle, juste. Si je n’avais pas voulu quitter tout ça, je ne l’aurais pas vu, ce chien. J’en aurais vu un autre, dans une autre cage, une bestiole agressive et chiante. Et si lui n’avait pas voulu mourir tranquillement, plein de patates, de croquettes et de jouets, avec des mains toutes chaudes (et beaucoup de morve) sur sa tête de vieux requin, il aurait cherché quelqu’un d’autre que moi. On ne se rencontre pas pour rien, dans la vie. Avant, je voyais les gens qui voulaient la haine, parce que moi-même je voulais qu’on ne me donne rien et que je ne voulais rien donner.

Et toutes les relations sont comme ça, au final, quand elles sont bien. On reconnaît un truc chez un inconnu, un inconnu qui n’a pas encore de nom, on se dit, tiens, je vais y aller, parce qu’il y a de la joie dans cette personne, de la joie pour moi et lui. Je sais pas encore la forme que ça prendra, mais je fais confiance aux choses, parce que c’est quand même bien rigolo d’être en vie. Chacun donne et chacun reçoit, et tout le monde apprend et réfléchit et se dit que oui, accueillir le monde dans ses petits bras ouverts, c’est tellement, mais tellement mieux que d’être le berserk qui crève au premier combat. On peut s’occuper des gens qu’on a autour de soi et leur dire que ce qu’ils font, c’est bien, quand c’est effectivement bien. Et les méchants, les enfants qui hurlent pour faire voir leurs toutes petites burnes, on les laisse, parce que c’est pas grave, parce qu’on est pas obligés d’aller en guerre contre eux. On a même pas besoin d’avoir de la haine pour soi quand on sait qu’on a été comme eux. L’important c’est pas ceux qui hurlent, l’important c’est le chien.

Vinland Saga, ça parle de ça. Et si vous n’avez pas aimé, peut-être simplement que c’était pas pour vous. Peut-être aussi que ça vous a mis en colère. Si c’est le cas, peut-être que vous pouvez vous demander pourquoi, ça vous évitera d’ouvrir un placard pour y ranger un collier vide.

 Justine Niogret,
27 février 2015.

De la même auteure : InterviewChien du Heaume, Mordre le BouclierGueule de Truie & Mordred.
De plus : Mordred, ou l’abysse des sens sur Histoire et Images Médiévales.

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6 commentaires

  1. Bonsoir, je voulais juste vous dire que votre édito m’a complètement retournée. Je ne sais pas qui a fait du mal à votre chien et qui vous a fait du mal à vous. J’espère sincèrement que vous allez mieux. C’est fou ce que les animaux peuvent nous apprendre à la fois sur la vie et sur nous. Ici, j’ai bien aimé ce passage plus calme de Vinland. Pour moi, c’était un apaisement pour Torfinn avant les nuages qui amoncellement de nouveau. J’ai beaucoup aimé cette sorte de « pacte » dont vous parlez entre l’écrivain et son lecteur. J’ai la gorge encore nouée de vous avoir lue.

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