Y F’rait Beau Voir – Témoignages de guerre

Elégies du Nord (северные элегии)
Carnets de Guerre
Près de la voie ferrée (Prsy torze kolejowym)

Anna Akhmatova
Henri Barbusse
Zofia Nalkowska

Aujourd’hui, c’est un article particulier qui vous attend, chers lecteurs. Depuis quelques temps déjà, je comptais m’attarder un peu sur le sujet des témoignages de guerre. Mais il était bien difficile de faire un choix. Le but n’était pas de vous présenter le témoignage sous forme de roman, ceci nous l’avions déjà fait notamment avec L’Adieu aux armes d’Ernest Hemingway. De même, en ces temps de commémoration de la Première Guerre mondiale, le témoignage de guerre est souvent abordé avec plus ou moins d’à-propos.

L’objectif était donc de sortir des sentiers battus et de vous proposer, habiles lecteurs, trois formes de témoignages de guerre aussi différentes les unes que les autres. Et, tant qu’à faire, sur des périodes différentes. Sans compter que, pour une fois, vue l’ampleur des conflits, nous pouvions élargir nos horizons à de nouveaux horizons.

Alors parmi tous les auteurs qui s’offraient à nous – je pense notamment à Guillaume Apollinaire pour Première Guerre mondiale ou encore Robert Desnos, Paul Eluard ou Louis Aragon pour la Deuxième Guerre mondiale et la Résistance – il a fallu faire des choix. En cela, l’édito de Julien Delorme sur l’abolition des genres est intéressant pour le lecteur avisé.

Et ce sont donc trois formes et trois auteurs qui ont été retenus : le carnet de guerre, la poésie (notamment l’élégie) et la nouvelle ; un français, une russe, une polonaise.

Des témoignages de guerre, de différentes époques, mais qui portent tous en eux une vérité absolue : face aux horreurs du temps reste l'humanité universelle.

Des témoignages de guerre, de différentes époques, mais qui portent tous en eux une vérité absolue : face aux horreurs du temps reste l’humanité universelle.

Nous voilà donc avec nos trois ouvrages. Le premier est probablement le plus connu du public français. Il s’agit des notes de guerre d’Henri Barbusse. Ces notes, intitulées Carnet de guerre, qui commencent le 14 octobre 1915 alors que l’auteur est au front, stationné dans une tranchée, en Artois, depuis neuf mois. Ce carnet est publié pour première fois en 1965 par Flammarion et présenté et préfacé Pierre Paraf (écrivain humaniste, antiraciste et pacifiste). Il est aujourd’hui disponible à la suite du Feu – Journal d’une escouade au Livre de Poche.
Le second ouvrage est constitué par les témoignages d’Anna Akhmatova, sous forme d’élégies, du grand changement politique déclenché en Russie par la révolution de 1917. Elle y présente sept poèmes qui retracent son expérience de la Russie Tsariste, Bolchevik puis Soviétique. Partiellement parues en 1965, les Elégies du Nord sont aujourd’hui disponibles – dans une édition bilingue superbe – sur une traduction de Sophie Benech, aux éditions Interférences, suivies des Secrets du Métier, quelques poèmes parlant de la création poétique.
Près de la voie ferrée est un texte paru en Pologne pour la première fois en 1946 et traduit en français pour la première fois en 1988 dans la revue Les Nouveaux Cahiers par Irena Elster. Le texte de Zofia Nalkowska est aujourd’hui disponible chez Allia dans une édition minuscule datant de 2009.

Voici, au travers de ces trois ouvrages complètement atypiques, cinq bonnes raisons de vous plonger dans la lecture de témoignages de guerre :

  1. La première chose, et probablement la plus évidente, est le fait que ces trois auteurs, qu’ils écrivent sur le moment (Barbusse), peu après (Nalkowska) ou plus longtemps après (Akhmatova), sont des témoins directs des événements qu’ils décrivent. Barbusse était au front, dans les tranchées de l’Artois : quel meilleur témoignage de la dureté de ce conflit pouvons-nous trouver qu’un poilu ? Akhmatova a été victime de la censure soviétique et Nalkowska a vécu dans le ghetto de Varsovie. Leur ressenti, à chaud ou à froid, est unique et entier, dégageant une force que tous les livres d’histoire peinent à approcher.
  2. Ensuite, ils ont choisi de parler de leur existence, de leur conflit, sous une forme littéraire. Ce qui fait de leurs oeuvres un nouveau pan complet de sources qui traitent leurs sujets avec une approche résolument différente de ce que les journalismes et analyses politiques ont pu produire. Arriver, avec la grâce d’une Akhmatova, à rendre par des mots poétiques où elle ne mentionne jamais ni la révolution, ni la guerre, la violence d’une société totalitaire engagée dans un conflit (d’abord contre elle-même puis contre l’ennemi). Zofia Nalkowska, quant à elle, décide d’utiliser les témoignages qu’elle obtient par sa participation à la Commission d’enquête sur les crimes nazis en Pologne, pour en faire de courts récits, au plus proche de la réalité. Sans jamais citer un nom, une date, un chiffre, Près de la voie ferrée transporte le lecteur dans le contexte du récit et ne lui épargne ni les mots de ventre, ni la compassion.
  3. Une compassion qui est de manière globale, très présente dans de tels témoignages. Les acteurs, quels qu’ils soient, d’un conflit en ressortent souvent, quand ils en réchappent vivants, profondément marqués (sans blague). Ce marquage au fer rouge est la trace que laisse l’humanité au milieu des horreurs de la guerre. Barbusse parle de ses compagnons, des civils qu’il rencontre, parfois de l’ennemi, qu’il voit rarement si ce n’est au bout de son canon. Nalkowska parle, elle, des ces gens du commun, témoins des atrocités nazies et qui oscillent entre peur et compassion, action et inaction. Quels que soient les défauts de ces personnes, leurs décisions, qu’elles aillent à l’encontre ou non de nos convictions personnelles d’individus du XXIème siècle, on les comprend toutes tant les lignes transpirent d’une humanité qu’on ne rencontre aujourd’hui que rarement. Car quand la guerre déchire, comme le dit si bien Barbusse, on se rattache à tous les petits bouts d’humain qu’on trouve en nous et chez nos camarades.
  4. Henri Barbusse était un pacifiste, antimilitariste, proche des idées communiste et précurseur d’une littérature prolétarienne, et s’est engagé dans le conflit malgré son âge trop avancé qui aurait dû le réformer pour suivre ses convictions : pour lui, la guerre était avant tout sociale, c’était encore les classes populaires qui allaient trinquer, il lui fallait le vivre, le raconter. Cendrars, suisse engagé dans la Légion étrangère, avait également senti la nécessité que les artistes participent au conflit pour protéger les valeurs qu’ils défendaient. Zofia Nalkowska, d’origine bourgeoise, se retrouve dans les rues du ghetto de Varsovie avec sa mère pour aider à tenir. Elle tient le « Journal du temps de la guerre » et finira, avec le Parti Ouvrier Polonais (PRR) par devenir émissaire du Conseil National. Pierre Paraf, l’homme qui transcrivit et édita les Carnets de Guerre de Barbusse était lui-même un pacifiste et humaniste convaincu. Quelques exemples, parmi la multitude des témoins de guerre, qui prirent la parole pour que l’on n’oublie jamais et surtout que l’on sache : de milieux aisés, ils finissent tous, au contact des horreurs de guerre, par s’ouvrir sur un engagement militant fort ; un militantisme tancé et décrié par les « normes sociales » depuis pas mal de temps dans notre pays…
  5. Enfin, tous ces textes sont des outils formidables pour transmettre la réalité de ce que purent être ces périodes historiques. Souvent l’engagement et le discours viennent après coup. Sur le moment, le seul message qui est transmis est un message d’horreur, de « plus jamais ça. » Zofia Nalkowska, dans un texte où ne pointe aucun pathos mal à propos, laisse au lecteur le choix de l’empathie. Barbusse, souvent, raconte les choses simples de la vie au milieu des atrocités du front. Akhmatova ne parle jamais des conflits mais on sent leur impact sur sa vie, sur son oeuvre. Bref, nous avons de quoi apprendre, tous.
Je ne lis pas le russe. Mais la graphie originale, pour la poésie d'Akhmatova, permet de prendre le chant du texte.

Je ne lis pas le russe. Mais la graphie originale, pour la poésie d’Akhmatova, permet de prendre le chant du texte.

Inutile, dès lors de vous rappeler, de nos jours, l’importance des sources de première main lorsque l’on souhaite traiter d’un sujet particulier, que ce soit comme ici ou pour l’actualité. Beaucoup de gens peuvent parler avec beaucoup d’exactitude de beaucoup d’événements, mais rien ne remplacera jamais une lecture directe du témoignage des acteurs de ces événements.

Bien sûr, en France, nous avons une forte tradition poétique, comme on l’a vu en introduction, mais si le surréalisme d’un Apollinaire ou d’un Desnos vous effraient ou ne vous attirent pas, il reste bien des romans : La Main coupée de Blaise Cendrars ou encore Pilote de Guerre d’Antoine de Saint Exupéry

Et comme les coïncidences font bien les choses, je vous parlais de Julien Delorme en introduction, notamment de l’édito qu’il nous avait livré. Il s’avère qu’hier, les éditions de l’Oeil d’Or, pour lesquelles il travaille, ont annoncé le lancement d’une collection, Chroniques & Combats, traitant des traditions martiales européennes, notamment.

Coïncidence ? Absolument, mais ça fait toujours plaisir !

Vil Faquin.

Autres témoignages de guerre : L’Adieu aux armes, Le Feu.
A lire : édito de Julien Delorme sur l’ouverture des genres.

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