Edito 02.15 / Lionel Davoust

Amendement au présent billet : l’Edito de Lionel Davoust de février 2015 vient d’être censuré par facebook de publication sur le réseau social sous prétexte qu’il présente un caractère « à risque ». Cet article est une tribune libre, philosophique, d’un auteur présentant sa démarche d’écriture fictionnelle, en aucun cas une apologie de la violence ou autre. « Il n’a strictement rien de dangereux. C’est comme censurer des articles sur Le Seigneur des Anneaux parce que vous redoutez le terrorisme orc » rajoute l’auteur dans un billet dans lequel il réagit et que je vous invite à lire. Cette censure, car c’est le nom qu’il convient de prononcer, est inacceptable, arbitraire et autoritaire.
Toute l’équipe de la Faquinade se dit profondément choquée devant ces méthodes et soutient l’auteur dans la démarche qui fut et est, aujourd’hui encore, la sienne.


Pourquoi je vous parle de guerre ?

(ou le chant d’un humain qui se questionne)

La fantasy représente l’affrontement du bien contre le mal, de la tradition contre le changement, et se solde inévitablement par un retour perpétuel à l’ordre ancien : c’est donc un genre manichéen, biaisé, voire réactionnaire. La preuve en est bien que Tolkien a placé le Mordor à l’Est et que les elfes sont des aryens. Or, la guerre est une affaire sale. Notre réalité est violente – semée d’horreurs d’autant plus choquantes qu’en décalage complet avec la civilisation dont on se réclame en Occident, et d’autant plus visibles qu’elles sont médiatisées par les réseaux sociaux.

Donc, à notre époque, on devrait écrire bien autre chose que de la fantasy et plutôt viser à l’élévation de l’âme ; surtout pas à la glorification de nos bas instincts.

Discours familier ? Agaçant ? En tout cas, pour moi qui écris beaucoup sur la guerre, qui dépeins l’ascension d’un empire armé à la fois d’une supériorité technologique et d’un discours progressiste à l’extrême, il l’est. Personne ne m’a encore accusé de fascisme militaire, mais ça pointe déjà, en tout cas chez ceux qui se contentent de lire les titres de mon travail sans l’ouvrir.

Super-soldat, bannière de guerre, on peut pas dire qu’on est pas prévenu. C’est justement cette précaution d’emploi qui nous rend si ouverts à comprendre le texte.

Alors maintenant, écoutez-moi bien – écoute-moi bien, auguste lectorat, si tu permets que je t’appelle ainsi, comme je le fais chez moi ; permets-moi de profiter un instant de la tribune que la Faquinade, en son inconscience, m’a offerte, pour le clamer bien fort et une bonne fois pour toutes :

Tout ça, ce sont des conneries.

Non seulement cela, mais ce sont des insultes à l’intelligence.

Je passe rapidement sur le fameux mythe du « temps cyclique » en fantasy – le prétendu retour à l’origine d’un monde, finalement, inamovible ; sur le triomphe de la tradition sur toute force de progrès, présenté comme un trait fondamental du genre par ceux qui le connaissent finalement assez mal. Ce qu’on fait souvent en s’appuyant sur Tolkien. Cela donne aussitôt envie d’inviter à la relecture, notamment de la fin – Le Seigneur des Anneaux dépeint le franchissement d’une ère et non le retour à une situation initiale, qu’il s’agisse du monde ou des protagonistes, comme Frodon, profondément marqué par sa quête. Le départ des elfes, l’avènement des humains, tout participe justement d’un nouvel âge. Le monomythe campbellien [ndlf : on en parle rapidement ici], en tout cas dans sa relecture voglerienne, parle d’un retour à l’équilibre – mais non d’un retour à l’identique. L’essence même des équilibres, c’est qu’ils sont multiples, stables ou instables. L’Histoire est une succession même d’équilibres et de transitions. Si l’on veut chercher là un trait distinctif du genre, parlons alors de transition, ce qui revient à sa dimension initiatique, que nul ne saurait en revanche nier – or, le but de l’initiation n’est-il pas d’accéder à quelque chose d’autre, de plus ?

Plus grave, et qui m’inquiète davantage, est ce discours, de plus en plus insidieusement marqué, qu’il convient d’éviter la représentation de ce qui peut potentiellement choquer – une minorité ou une majorité ; une conscience ou une éthique. Je n’aborderai pas le terrain religieux, mais la guerre, comme c’est le sujet – même si je crois que l’argumentation se transpose à toute une variété de domaines (et éclaire la violence des oppositions). La crainte, voire le désaveu de toute représentation, résulte probablement d’un effet de magnification entraîné par les réseaux sociaux et les facilités de communication : Desproges disait qu’on pouvait rire de tout, mais pas avec tout le monde. Si, aujourd’hui, on se retrouve en communication avec tout le monde, la réciproque dicte qu’on ne peut plus rire de rien.

Loin de moi l’idée de promouvoir une parole détachée de toute responsabilité, bien au contraire. Je ne peux pas me revendiquer féministe sans m’efforcer de prêter attention aux préjugés de genre qui planent sur la langue (et je ne parle pas du genre des mots, mais de courants plus profonds et inconscients qui viennent valider ou invalider votre position en fonction de votre genre).

Mais, vois-tu, auguste lectorat, je crois que le truc, ce tout petit détail qu’on semble oublier un peu trop facilement, c’est que la fiction n’est pas la réalité. Or, dans notre monde d’hyper-communication et d’hyper-narration, de la publicité au journal télévisé en passant par la prétendue télé-« réalité », cela a de quoi susciter la crainte.

La fiction vise un effet de réalité, ce qui est totalement différent – et c’est de là qu’elle dérive son pouvoir. C’est là qu’elle peut influer sur le réel ; mais pas plus, et probablement bien moins, que les idées « sérieuses ».

La différence avec l’essai, c’est que, par essence, la fiction est fausse. C’est vendu d’avance. C’est un effet de manche, un tour de magie sur la scène. Et vous, vous êtes dans la salle. Vous savez bien que les lapins étaient cachés dans le haut-de-forme depuis le début. Mais vous n’allez pas voir le spectacle pour décortiquer la mécanique (sauf si c’est votre dada) ; vous y allez pour y croire, l’espace d’un instant, pour être surpris-e.

Vous y allez pour l’émotion, et peut-être pour réfléchir.

Quand on critique la violence d’une œuvre, quand on critique le point de vue des personnages en les plaquant sur l’auteur, quand on s’offusque de ce qu’elle peut représenter de négatif dans l’âme humaine et qu’on s’inquiète de ce que cela déborde dans le réel, j’entends avant toute chose une insulte à l’intelligence, et ensuite, le symptôme d’une société paniquée qui a besoin d’une perfusion d’anxiolytiques. Confondre systématiquement la fiction avec une thèse, pire, confondre systématiquement la fiction avec une transposition dans le réel, c’est dénigrer la compréhension du lecteur comme le talent – supposé – de l’auteur. (Supposé car, en principe, l’éditeur remplit son rôle de filtre, et ne laisse pas passer n’importe quoi.) C’est considérer que le lecteur reçoit, au premier degré, en toutes circonstances, la fiction ; et si la confusion s’installe, ou menace, j’affirmerai qu’il y a là un problème avec le contexte (autour de l’œuvre, notamment par l’éducation d’un esprit critique) avant de constituer un problème avec la fiction. C’est également aligner systématiquement les personnages avec l’auteur, ce qui est une bêtise à peine digne d’un commentaire composé de troisième. Ce que les personnages révèlent à coup sûr, ce sont les questions que l’auteur se pose, et non, systématiquement, ses réponses.

« En son coeur, en son âme, l’espèce humaine est déséquilibrée. Nous apportons l’équilibre, la durée, la stabilité. C’est juste, et indispensable. C’est notre mission. Mais… Que se passe-t-il quand on rencontre un peuple déjà équilibré ? » – Mention au quatrième de couverture de La Route de la Conquête, chez Critic. Comme quoi, c’est un peu prémédité tout ça.

Que nous apprennent les contes, dont la fantasy est l’héritière ? Selon les mots de G. K. Chesterton, qui place les contes dans le cadre de l’enfance, ils ne sont pas là pour montrer que le mal, en la présence des monstres, existe ; mais que le mal, les monstres, peuvent être vaincus.

La différence est fondamentale.

La fantasy comme littérature adulte a la liberté de dévier des affrontements simples entre bien et mal ; elle a la liberté de l’ambiguïté, de la représentation. Mais il serait idiot de prétendre que l’adulte n’a pas, lui aussi, le souhait de regarder les monstres en face, de les comprendre, de les étudier. Là est, justement, le rôle de la représentation. Car représenter, donner à voir, c’est défaire, désassembler, et indirectement, qui plus est. La plus grande terreur n’est pas celle du monstre qui débarque dans votre salon ; mais d’entendre frapper à votre porte par une nuit sans lune. C’est l’inconnu. Et repousser les démons (ou les dieux) dans l’obscurité au titre de la morale ou de la convenance, cesser d’en étudier l’attrait, la répulsion, de les mettre en scène, c’est d’une part considérer que le lecteur est trop stupide pour faire la part des choses, mais aussi, c’est, paradoxalement, renforcer leur pouvoir, et c’est le pire danger dans le domaine des idées. La terreur et/ou la fascination se dissipent quand on projette un phénomène en pleine lumière ; une évolution peut alors prendre leur place – c’est la force de la compréhension. Représenter, c’est commencer à comprendre : les hommes de Lascaux le savaient déjà avec leur Facebook rupestre.

Faut-il trier les publics ? Absolument. De la même façon que laisser un enfant de huit ans jouer à Grand Theft Auto sur PlayStation est un acte d’inconscience parentale criminelle, on évitera d’approuver au premier degré certains termes devenus aujourd’hui injurieux dans la littérature du XIXe siècle.

S’il me semble que le rôle premier de la fiction est l’émotion – une émotion du genre qui vous séduise, vous, et que vous recherchez –, je crois qu’une bonne fiction peut ouvrir des portes, susciter la réflexion, aller au-delà de sa simple histoire et de son univers. Vous donner, non pas des réponses, mais des questions. C’est en tout cas, humblement, mon ambition. Voilà pourquoi je parle beaucoup de la guerre dans le monde d’Évanégyre (même si le prochain volume, Port d’Âmes, qui sortira en août, ne sera pas une histoire de guerre) et d’impérialisme.

Voilà pourquoi je n’épargne rien quand je parle de super-soldats en armure mécanisée, fascinés par leur puissance absolue ; voilà pourquoi j’aborde en creux les questions de syndrome post-traumatique [ndlf : voir notre billet sur La Route de la Conquête] ; voilà pourquoi je trace la route d’un empire animé par des principes prétendument éclairés. Pas parce que j’ai une leçon à vous donner, ni parce que je glorifie la puissance, ni parce que je considère ces principes-là comme suprêmes (et je remercie profondément la Faquinade, mais aussi tous les critiques, essayistes et universitaires pour l’intelligence de leurs lectures et de leurs analyses). Pas parce que je remets en scène l’histoire, que ce soit l’empire romain ou américain ; les empires sont à peu près tous les mêmes – je retourne simplement à leurs fondements communs, et l’attrait qu’ils exercent.

La Volonté du Dragon avec La Route de La Conquête, la suite des nouvelles se passant dans le monde d'Evanégyre.

La Volonté du Dragon se présente comme un plan de guerre sur échiquier, là encore, le discours est attendu.

J’écris tout cela avant tout parce que je vous raconte une histoire. Parce que la fiction me permet le jeu formidable de manipuler ces idées. De parler de robots géants et de vivre le fantasme du super-soldat, et de vous le faire partager en même temps. Ensemble, nous pouvons contempler un bref instant, avec un plaisir coupable mais inoffensif puisque purement fictif, cette jouissance. Plaisir de l’action sur l’écran de cinéma ! Mais ensuite, car, à l’instar du réel, rien dans un monde vivant n’est sans conséquence, nous pouvons en contempler les résultats, et nous interroger : cela en valait-il la peine ? Et d’ailleurs, quel type de soldat se pose cette question ? Certains s’en tirent ; d’autres sont punis. D’autres encore sont couronnés comme héros. Qui décide ? Etc.

Que faisons-nous, tout du long, ainsi ? Quel est, peut-être, le trait commun à toute fiction ? Nous étudions l’humain. Nous nous efforçons, désespérément, de nous raccrocher à celui qui se prétend notre semblable dans l’îlot d’obscurité solitaire qu’est en définitive notre existence. Même le pire tortionnaire est un être humain. Même le pire criminel est un être humain. Comprendre n’est pas approuver. En revanche, essayer de comprendre, c’est apprendre, et donc progresser soi-même. Au bout du compte, c’est faire preuve d’humanité, de civilisation. Et donc de compassion. La compassion n’exclut pas la plus grande fermeté, ni la condamnation – mais rappelle, à chaque instant, que la personne en face, avant d’être un adversaire, est un frère de la même espèce que soi. Et que, si les circonstances étaient différentes, nous pourrions être à sa place, tout aussi fermement convaincus de notre bon droit. Il nous est, d’une manière ou d’une autre, relié. Et je crois qu’on ne peut condamner l’autre sans savoir, aussi, ce qu’on condamne en soi [ndlf : et ceci, François Villon, dont nous avons parlé ici, l’avait déjà compris en publiant en 1501 son Epitaphe].

Nous avons tous d’excellentes raisons d’agir. Nous avons tous d’excellentes raisons de nous tromper. Et si je suis tant obsédé par les personnes agissant mal pour de bonnes raisons, et par celles qui agissent bien par de mauvaises raisons, c’est parce que, tous, cela nous guette, un jour ou l’autre.

Voilà pourquoi je vous parle de guerre.

Lionel Davoust,
17 février 2015.

Du même auteur : La Volonté du Dragon, La Route de la ConquêtePort d’âmesRécital pour les Hautes Sphères et autres nouvelles L’île Close ainsi que l’interview.
Lionel Davoust est lauréat du Prix Exégète 2015.
Des avis similaires sur la force évocatrice de la guerre : L’Adieu aux ArmesLe Feu.

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18 commentaires

  1. Excellent billet qui résume très bien le sujet de l' »art de la guerre » ou plutôt de « la guerre dans l’art » en l’occurrence… Les débats sans fin me rappellent les gens qui tirent à boulets rouges sur Heinlein en criant sur tous les toits que « Etoiles, Garde à vous ! » est un écrit militariste et fascisant… Ce genre de contre-opinion est salutaire, merci !

    1. En tout cas, ce que nous approuvons à la Faquinade, c’est que vous vous exprimiez et que les auteurs (et autres professionnels du milieu du livre) aussi, qu’on lit toujours dans leurs oeuvres et rarement en dehors des sentiers battus des entretiens, puissent également s’exprimer, se défendre, disposer d’un droit de réponse, que l’on soutienne, ou non, leur position.
      Merci à vous pour votre réaction, n’hésitez pas !

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