Y f’rait beau voir – Le Roi d’Août

Le Roi d’Août

Michel Pagel

Il est de ces romans que vous connaissez depuis des temps qui vous semblent si immémoriaux que vous n’osez plus vous y replonger, de crainte que la magie première, celle qui définit alors à vos yeux païens les doux contours des sentiers rares que vous empruntez depuis, ne s’estompe et que le voile de gaze ne se déchire au gré d’un dernier vent sacré.

Il est de ces passions oubliées que vous nourrissez depuis un âge où vous ne saviez pas encore qui vous étiez et qui pourtant, encore des années après, maintenant que vous vous connaissez et vous êtes laissés naître à votre cosmos, persistent en vous comme autant de petites voix de farfadets qui vous enjoignent à ne rien jeter des lueurs d’antan.

Il est de ces auteurs que vous avez découverts incultes mais neufs comme le froment fraîchement planté d’octobre, et donc disposés à profiter dans les meilleurs conditions de l’étonnante fresque qu’ils tentent de dessiner devant vos yeux éteints.

Il est des royaumes enfuis que de tout temps vous avez cherché à atteindre, espérant y trouver les secrets enfouis d’un monde que vous ne comprenez pas.

Il est Le Roi d’Août. Il est Michel Pagel.

Le Roi d'Août est Philippe II Auguste de France. Et si vous voulez en savoir plus, la monographie que lui a consacré Gérard Sivéry est plutôt excellente.

Le Roi d’Août est Philippe II Auguste de France. Et si vous voulez en savoir plus, la monographie que lui a consacré Gérard Sivéry est plutôt excellente.

En effet, paru en 2002 chez J’ai LuLe Roi d’Août est un bijou complètement méconnu et oublié des littératures de l’imaginaire françaises. Désormais indisponible car épuisé et non réédité, le roman reflète à lui seul la place de Michel Pagel dans le paysage de la SFFF dans l’hexagone : complètement sous-coté et sous-représenté, malgré un travail remarquable et un Grand Prix de l’Imaginaire en 2000 pour ses traductions et un autre en 2003 pour ce roman, justement. Amis éditeurs, il vous faudrait peut-être vous pencher sur la question, non ?

En attendant, voici 5 bonnes raisons de vous jeter sur ce roman épatant :

  1. La première chose qui frappe en lisant ce roman, c’est bien évidemment le parti pris de l’auteur de livrer un véritable roman d’initiation. Vous savez, fidèles lecteurs, la passion que je peux avoir pour ce genre de littérature qui sait parfaitement et en tout instant se renouveler et pourtant je ne saurais trop que vous conseiller Le Roi d’Août entre autre pour cet aspect. Pourquoi cela ? Et bien parce que par roman d’initiation on comprend souvent un public visé plutôt jeune, en construction d’identité, toussa. Mais il n’en est (presque) rien. Si la visée initiatrice est très présente, on ne saurait le nier, on remarque également un soin apporté à la double lecture. J’ai lu ce livre lors de son unique réédition (2005) alors que je n’avais que 16 ans – offert par une tante zélée que je ne remercierai jamais assez -, et j’y ai trouvé de quoi moudre mon grain. 10 ans plus tard, sa relecture me laisse une autre impression, celle que quelqu’un qui a trouvé l’équilibre de son cosmos – oui j’ai re-regardé la Série Abrégée des Chevaliers du Zodiaque avant qu’elle ne soit bannie du net – est en droit de trouver : du plaisir de lecture et un discours adapté à deux types de publics.
  2. Ce côté roman d’initiation est précisément à l’origine de l’une des grandes particularités de ce joli roman de 700 pages : son côté cycle à l’anglo-saxonne. On peut en effet supposer que si Michel Pagel avait eu l’idée saugrenue de naître ailleurs qu’en France, son roman aurait été décliné en un diptyque, si ce n’est en une trilogie. En effet, on distingue deux trames, deux rythmes différents dans l’ouvrage, entre une première partie plutôt de mise en place et une seconde dans laquelle les intrigues se développent, qui n’est pas sans me rappeler Le Lion de Macédoine de David Gemmell. Ce côté cycle épique, que l’auteur a peut-être hérité de son temps passé à traduire de grandes oeuvres anglo-saxonnes, est assez inédit à ma connaissance en français, en tout cas à cette date (2002).
  3. Et puis, on l’a dit un peu plus haut, Michel Pagel nous balance une de ses passions en pleine face : son amour de l’histoire (en tout cas, si ce n’est pas une grande passion, c’est qu’il ment bien, le bougre !). Ici, on se frotte à Philippe II depuis sa jeunesse jusqu’à ses grands accomplissements qui ont marqué l’histoire de France, après tout il n’a pas été surnommé Auguste pour rien. Michel Pagel reprend un peu l’ancienne façon d’enseigner l’histoire : on prend un PJ personnage et on explique ses hauts faits, ses alliances (matrimoniales, territoriales, etc…) et on en dresse un portrait édifiant facile à retenir. Il nous place rapidement dans l’histoire, sans effrayer son lecteur et, surtout, sans le rebuter mais en lui montrant à quelle point celle-ci peut être joueuse.
  4. C’est dans tout ça que se révèle le côté fantastique de la chose. A l’image, une fois encore, du Lion de Macédoine, Pagel entrelace distinctement la réalité historique sur une trame fantastique. Dès le début de l’ouvrage, il raconte la jeunesse et une expérience de la vie d’adolescent du jeune Philippe de France qui expliquera toute sa vie ultérieure et les choix qui en ressortiront (voir point suivant). De cette base fantastique et anhistorique au possible, il fait découler la réalité historique, s’en détachant parfois mais avec une douceur étonnante. Nous partons avec lui dans une uchronie voilée, qui tait son nom car, bien qu’il existe un point de divergence, il n’y a que peu de répercussions importantes : en effet, seul le personnage semble être affecté par cette divergence et celle-ci semble le pousser à prendre les décisions qui feront l’histoire telle qu’on la connait.
  5. Ce qui nous amène au dernier point de cette présentation. Et ce dernier point est : la vie. Dit comme ça, ça fait pompeux et un poil abusif, mais c’est bien de ça dont il s’agit. A aucun moment on ne se sent prisonnier d’un carcan historique trop pesant. C’est avec une facilité déconcertante que Michel Pagel nous pose en spectateurs avertis et choisis d’une grande fresque cinématographique mettant en scène une histoire vivante – en parlant d’histoire vivante, pour ceux que ça intéresse, rien à vois mais je vous invite à faire un tour du côté de l’Association pour l’Histoire Vivante, ils le méritent bien -, habile et prenante. Tout cela est rendu possible par une très bonne exploitation du pitch de départ, incluant des éléments de fantastique qui deviendront inextricables de la trame historique, allant même jusqu’à la justifier de la manière la plus naturelle et incontestable, ce qui ne lassera d’étonner. On n’est bien loin ici des artifices de Gemmell dans son Lion de Macédoine tant Pagel déploie des trésors d’ingéniosité à nous épater.
Bouvines. En voilà une date qu'elle a été profanée par les préceptes surannés de

Bouvines. En voilà une date qu’elle a été profanée par les préceptes surannés de « l’histoire bataille ». Mais la lecture du livre 1515 et les Grandes Dates de l’Histoire de France, dirigé par le génial Alain Corbin, vous aidera à déconstruire tout cela et à comprendre mieux ce qu’est l’histoire.

Bon, je réalise seulement maintenant que, une fois n’est pas coutume, le Y f’rait beau voir de ce mois-ci tourne encore autour de la question historique. En effet, entre L’Adieu aux ArmesLa SurpriseMarseille 1198 et, donc, Le Roi d’Août, ça nous fait 50% des articles de cette section qui reviennent s’y plonger, depuis sa création. Que voulez-vous, je vous l’avais dit, on ne chasse pas des années de formation par une étiquette, quand bien même celle-ci est celle du Vil Faquin.

Toujours est-il que si je réalise cela, c’est peut-être qu’il y a une raison. Une raison qui pourrait peut-être se manifester à travers la virtuosité avec laquelle des auteurs comme Michel Pagel nous donnent goût à la chose historique, sans jamais nous pousser à l’écœurement mais en nous laissant toujours, sur le coin des lèvres, ce goût sucré des secrets anonymes du temps.

Vil Faquin.

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9 commentaires

    1. Vous me voyez à la fois gêné et heureux de vous lire. Merci à vous pour avoir écrit ce livre qui a tant compté dans ce qu’est devenue ma vie.
      Et merci pour le moment pris à lire ce billet. Vraiment.

  1. Chaque été quand s’approche le onze août, je savoure aussi ce goût sucré, qui avec les années a perdu son amertume , celui du temps qui confit les secrets. Un roman que je ne me lasse pas de prêter et de faire découvrir.

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