Le Panama ou les Aventures de mes sept oncles

Le Panama ou les Aventures de mes sept oncles

Blaise Cendrars

Vous savez l’affection que le porte à un certain courant de la littérature de guerre : le courant anti-guerre, justement. Je dis littérature de guerre car, dans la lignée des Jaurès, cette littérature aurait eu bien des difficultés à exister si ce n’était de l’abomination de la guerre. Génération spontanée d’écrivains qui se définit en réaction aux horreurs de la guerre, issus de différents pays, de différentes cultures, mais tous d’accord. C’est la génération des Henri Barbusse, des Ernest Hemingway (voir L’Adieu aux armes) et des Blaise Cendrars.

Vous savez également que j’ai une affection toute particulière pour Cendrars, dont j’avais déjà évoqué son merveilleux poème épique L’Or – paraphrasé ici -, que j’avais pu lire étant plus jeune sans jamais avoir eu l’occasion d’approfondir. Alors, un beau jour de janvier, alors que j’avais dans les poches une partie des étrennes des fêtes de fin d’année, et que je passais par une bonne librairie de mon voisinage, La Voix au Chapitre – dont le patron a eu récemment sur France 3 quelques très justes et optimistes mots sur le marché du livre -, je trouvais dans le rayon poésie une magnifique édition d’un texte que j’avais possédé de façon parcellaire plus jeune.

Et vous savez – oui, je manque d’originalité dans ma paragraphie – que j’aime les belles éditions. D’autant que celle-ci est particulière. Alors, pouf pouf, comme dirait Desproges, voilà-t-y que voilà-pas : Le Panama ou les aventures de mes sept oncles.

L'Or. Un mot pour décrire tout ce qu' a pu écrire Cendrars. De l'or brut. De Panama.

L’Or. Un mot pour décrire tout ce qu’ a pu écrire Cendrars. De l’or brut. De Panama.

Fata Morgana

Paru en 1918, aux Editions de la Sirène – 12 bis, rue de la Boétie, Paris, comme indique la couverture – Le Panama ou les aventures de mes sept oncles est republié en 2015 par les éditions Fata Morgana – Fontfroide, Saint Clément. Intéressant, non ?

Bon, okay. Alors reprenons au début. Les éditions de la Sirène est une maison d’édition française active de 1917 à 1935. Cette maison d’édition, exigeante et érudite, a notamment travaillé avec l’auteur du jour, Blaise Cendrars, mais aussi Guillaume Apollinaire ou encore Jean Cocteau, ouvrant les horizons à la poésie et au cinématographe. Entre autres collaborateurs, on peut noter Pablo Picasso. Ca va ? Vous voulez plus de détails ou vous avez pigé le truc ? Bon, okay. L’édition de leurs ouvrages – qu’ils abordent des sujets musicaux (partitions, notamment), cinématographiques ou littéraires, ou encore qu’ils rééditent des textes introuvables – est toujours faite de façon luxueuse – papier vélin ou alpha vergé, si ça parle à quelqu’un. Parmi les collections proposées, Blaise Cendrars dirige Tracts, une collection aux titres très variés mais qui gardent tous l’esprit du tract, justement, un peu comme des tribunes libres, toujours érudite.

Pourquoi je vous parle de cette maison ? Déjà pour souligner l’activité de l’auteur au sein d’icelle – diantre que j’aime ce mot – mais aussi parce que, des maisons d’éditions avec un pied dans le monde de la librairie – oui, on ne l’a pas dit, mais ils étaient actifs à ce niveau aussi -, qui ont contribué à l’essor du milieu du livre au début du XXème siècle, il y en a pléthore. Qu’elles soient oubliées, qu’elles existent encore (sous une forme ou une autre), il est, de mon point de vue, important, de temps à autres, de se faire un petit retour en arrière, de glisser quelques mots dans un billet, sorte d’ex voto à un monde de pionnier sans qui nous n’en serions pas là. Et aussi ne pas oublier le mélange des genres, hyper présent dans les catalogues de l’époque.

Bon et Fata Morgana alors ? Déjà, Fata Morgana, en italien, ça veut dire Fée Morgane. Pouf pouf. C’est aussi, et surtout, le nom d’un phénomène optique assez cocasse, laissant croire à l’apparition au-dessus des flots d’objets surréalistes. Un mirage, quoi, nommé d’après la même Fée Morgane, dont la légende, dans la Matière de Bretagne, la lie à l’île d’Avalon qu’elle protège, notamment au-travers de mirages, en élevant des forteresse au-dessus des flots. Qu’attendre, qu’espérer alors d’une maison d’édition ainsi nommée ?

Eh bien, probablement le meilleur. La maison d’édition d’édition, si l’on en croit wikipedia – mais on peut aussi en croire les retours d’expérience de nombreux de libraires de mon entourage, tous unanimes à ce propos – « à la croisée de l’excellence artisanale et de l’exigence littéraire, ces éditions ont construit en quarante-quatre ans leur image et leur succès : une typographie soignée sur un beau papier vergé. » Avec un catalogue d’environ 500 titres, 21 collections dont 4 en tirage limité, concernant notamment des textes courts et atypiques, les éditions Fata Morgana étendent leur champ d’investigation de la poésie aux cultures méditerranéennes, des mondes d’Islam à la Grèce.

C’est donc avec une grande minutie que Le Panama ou les aventures de mes sept oncles de Cendrars trouve à nouveau le chemin des presses l’an passé. Sur vélin ivoire, les éditions Fata Morgana entreprennent de réaliser un fac simile total, ne portant pour seule et unique mention de sa réimpression qu’un code barre – et les droits – sur le revers du quatrième de couverture. Les dessins de Dufy – qui a bossé avec Cocteau, Cendrars, Apollinaire et Mallarmé, rien que ça, et qui fait également partie de cette génération maudite qui a vécu les deux guerres mondiales – illustrent le texte, un long poème en prose entrecoupé de plans schématiques de lignes de chemin de fer américaines – et d’une publicité vantant les mérites de la ville de Denver.

L’ouvrage moderne est tiré à 500 exemplaires, est une reproduction du numéro 354 de l’édition de 1918. Présent au début de l’ouvrage, le tirage listé de l’ouvrage nous invite à nous intéresser une dernière fois aux manières de l’époque :

Il a été tiré de cet ouvrage :
4 Exemplaires sur Chine, numérotés de 1 à 4 et signés par l’Auteur ;
50 Exemplaires sur papier vélin d’Arches à la forme, numérotés de 5 à 54 et signés par l’Auteur ;
500 Exemplaires sur papier vélin Lafuma, numérotés de 55 à 554 ;
26 Exemplaire de Chapelle, lettrés de A à Z et mis hors commerce.

354 sur vélin ivoire (Fata Morgana) donc dans les 500 exemplaires sur vélin Lafuma (La Sirène). J’ai rarement eu le privilège de tenir entre mes doigts gourds des exemplaires aussi ancien – (quelques uns sortis du fonds des Editions Universitaires de Dijon, et une édition de 1922 des idylles de Gressner) -, dont il faut encore, au coupe papier, séparer les pages d’un même cahier (cousu et collé). Bref, un véritable bonheur de lecture.

L'écrivain de la main gauche, comme a été surnommé Cendrars, sur un vélin superbe, c'est un la certitude d'un moment à part.

L’écrivain de la main gauche, comme a été surnommé Cendrars, sur un vélin superbe, c’est un peu la certitude d’un moment à part.

Epique à Nicomaque

Un bonheur qui tient autant à l’expérience physique en elle-même – dieux qu’il est bon de sentir sous ses doigts ce beau papier et cette couverture grumeleuse – qu’à la splendeur du texte de Cendrars.

Comme nous l’avions fait pour L’Or, revenons un peu sur le texte en lui-même. Ecrit en 1914, Le Panama ou l’aventure de mes sept oncles fait partie des textes d’avant guerre que Cendrars publiera en 1918 après sa blessure et l’amputation de son bras droit au-dessus du coude – incident de vie dont il tirera son pacifiste La Main Gauche. Je vous invite à consulter ce portrait photographique de l’auteur où on le voit en uniforme arborant les décorations reçues au front (croix de guerre et médaille militaire). Précisons, puisque la question de la nationalité est plus que jamais au centre des débats, que Cendrars, né en Suisse, ne fut naturalisé français qu’en 1916, soit un an après sa grave blessure (survenue lors de l’offensive en Champagne) et après son service dans l’armée française au cours de la Première Guerre mondiale (il s’était engagé dans la Légion étrangère, suite à un appel qu’il avait lancé aux artistes étrangers pour défendre la France). Mais nous reviendrons un jour sur les écrivains de guerre de cette génération.

Bref, Cendrars a donc vécu son époque en tant que partie prenante. Ecrit en 1914 – entre juin 1913 et juin 1914 pour être précis – et publié en 1918, sept ans avant L’Or (1925), Le Panama ou l’aventure de mes sept oncles est un autre des poèmes épiques appréciés par l’auteur. Juste avant guerre, il décrit la vie d’hommes de peu, ruinés dans une Amérique vaste et populaire.

Le titre de l’oeuvre fait notamment référence au scandale de Panama, souvent appelé par commodité le Panama. Le canal de Panama est un projet mené par des industriels français permettant de relier les deux océans, soutenus par le pouvoir politiques. Nous n’allons pas ici détailler le pourquoi du comment mais, disons que pour schématiser le scandale éclate, vers la fin des années 1880, quand une affaire de corruption se fait connaître. Le discrédit est jeté sur de nombreux hommes politiques, sur les industriels, sur la presse (corrompue) et bientôt sur les Juifs (certains des individus les plus impliqués étant juifs), un antisémitisme qui culminera avec l’affaire Dreyfus (d’ailleurs mentionnée dans Panama). Plus important, des millions d’épargnants furent ruinés et l’affaire déclencha une sacrée secousse économique. Le chantier du Panama fut racheté par des investisseurs américains qui conclurent le projet en 1914, renforçant leur mainmise sur cette région du monde.

On le voit, le Panama, dans le jargon, eut une importance conséquente sur le siècle, comme on dit. Nul étonnement alors, à ce que Cendrars choisisse cet élément destructeur comme point de départ d’une poésie en prose qui mêle épique et hymne. Le Panama ou l’aventure de mes sept oncles raconte, comme son titre l’indique, la survie des sept oncles du narrateur suite à cette affaire. En s’inventant une ascendance qui a tout des traditions homériques, Blaise Cendrars livre une vision poétique et belle du monde moderne. Assez critique à l’encontre des courants artistiques de son temps (notamment le surréalisme dont il trouve les polémiques trop détachées, absconses, presque), la poésie de Cendrars s’attache à relater, au travers d’un passé imaginaire, rêvé, la réalité d’un monde qu’il connait bien pour l’avoir abondamment pratiqué.

Rien, chez lui, n’est une fin en soi. La perte de sa main en 1915 ? Il passe l’année 1916 à apprendre à écrire de la gauche et rejoint les éditions de La Sirène en 1917 à leur création. Il en va de même dans Panama. Chacune des figures paternelles (il raconte le suicide de son père, ruiné) qu’il propose à notre regard dans ses lignes, qu’elle meure, disparaisse ou se résigne, n’est qu’une opportunité de plus pour débuter un nouveau voyage. A l’instar d’un Ulysse sur les flots de la Mer Ionienne, Cendrars arpente les chemins de fer des Etats-Unis d’Amérique pour rencontrer toutes les aventures qu’il est destiné à accomplir. Un de ses oncles apparaît comme ouvrier du chemin de fer (je connais tous les horaires / Tous les trains et leurs correspondances / L’heure d’arrivée, l’heure du départ), un autre comme chercheur d’or – et paf, voilà la légende du général Suter, suisse comme Cendrars, qui est évoquée et qui donnera L’Or – un autre vit, fauché comme les blés, sur les quais…

Cendrars nous emmène, à travers ses vers, avec son narrateur à l’aventure, à la découverte de ce début de siècle si impossible (c’est en 1901 que j’ai vu ma première automobile / en panne / au coin d’une rue), nous fait découvrir à travers son ascendance mythique (sept oncles, comme les sept têtes de l’Hydre de Lerne ou comme les sept sages de Grèce ?) des leçons de vies. Cendrars, déraciné de sa Suisse natale, bientôt amené à défendre sa terre d’adoption accorde une énorme importance au monde traversé et à celui qui recueille le poète. Le leitmotiv, qui clôt bien souvent l’intervention, par biais épistolaire, d’un oncle est le suivant : Mais il y avait encore quelque chose / La tristesse / Et le mal du pays. Dans son aventure, Cendrars nous invite à réfléchir sur notre place, sur nos volontés. Il livre notamment une vision assez inattendue pour l’époque des monstres urbains (Les ville sont des ventres) et de l’angoisse que semble déclencher en lui le concept même du réseau :

Je ne suis plus les voies
Lignes
Câbles
Canaux
Ni les ponts suspendus !
Soleils lunes étoiles
Mondes apocalyptiques
Vous avez encore tous un beau rôle à jouer
Un siphon éternue […]
Comme tout au fond d’un verre
J’ATTENDS
Je voudrais être la cinquième roue du char
Orage
Midi à quatorze heures
Rien et partout.

Ou quand la poésie rejoint le message porté par la littérature de genre (voir De deux cathédrales qui se font face).

Poetic Junction : ou l'invitation au voyage d'un siècle perdu.

Poetic Junction : ou l’invitation au voyage d’un siècle perdu.

Les Vertus de l’Homme de bien

Et c’est là que, magistralement, le propos de l’article rejoint la thématique générale de ces lieux. Tu auras remarqué, comme le glissement s’effectue entre le cataclysme social et économique que fut le scandale de Panama et la révélation d’un monde changé, apocalyptique. Fou ? Je ne crois pas.

Il faut voir comment un événement de cette taille, imprévu, a pu changer une époque, créer un point de rupture en début de siècle et précipiter celui-ci sur la voie que nous lui savons. Cendrars écrit d’ailleurs dès le début de son texte :

C’est le crach du Panama qui fit de moi un poète
C’est épatant
Tous ceux de ma génération sont ainsi
Jeunes gens
Qui ont subi des ricochets étranges
On ne joue plus avec des meubles
On ne joue plus avec des vieilleries
On casse toujours et partout la vaisselle
On s’embarque
On chasse les baleines
On tue les morses
On a toujours peur de la mouche tsé-tsé
Car nous n’aimons pas dormir

Ecrit il y a désormais 102 ans et publié il y a 98 ans, ce texte de Cendrars a encore beaucoup à nous apprendre. Nul doute que les événements du 11 septembre 2001 (à l’échelle mondiale) mais aussi des 7 janvier et 13 novembre 2015 (à l’échelle nationale) définirons (et le font déjà, voir pour le cinéma) notre siècle. Reste à savoir comment. Et c’est là, habiles lecteurs, que vous intervenez.

Vil Faquin

Du même auteur : L’Or.
D’Ernest Hemingway : L’Adieu aux armesUne drôle de traversée.
A lire sur le mélange des genres : De deux cathédrales qui se font face (édito de Julien Delorme).
A lire sur l’apocalypse : Le Futur c’est maintenant (édito de Raphaël Colson).

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