Pré-lol-gie ou véritable trilogie ? (Episode 2)

Ou pourquoi la prélogie Star Wars déchire.

Méninge Affranchi

Si ce n’est pas déjà fait, pensez bien à lire l’épisode 1 de cette série d’articles.

La première partie de cet article a, semble-t-il, attisé les passions, ce qui est fort réjouissant. Ce qui va suivre va sûrement, espérons-le, faire mieux. Il convient de signaler dans cette introduction que tout ce que je raconte ici est certainement subjectif, et que j’aime la prélogie Star Wars peut-être plus que la trilogie originale et certainement plus que les nouveaux opus.

Rangez vos fourches, j’essaie de lancer un message d’amour et de paix. J’imagine volontiers que tout dépend ce qu’on recherche dans un film, et comment nous l’avons découvert, ce film. Ici je n’essaie pas de dire pourquoi j’aime la prélogie – ce serait aussi inutile que peu pertinent – mais pourquoi je la trouve passionnante. Et si cela invite au débat, eh bah c’est cool.

Bref on reprend.

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La Force, c’est que même en miniature, Natalie reste Natalie.

Despote éclairé ?

La relation entre George Lucas et le public est très paradoxale. Il est à l’origine de l’une des sagas (Star Wars si vous n’aviez pas compris) les plus populaires qui soit, qui a eu un impact culturel absolument inouï. Pour le vérifier cliquez ici, le troisième va vous surprendre. Mais en même temps on critique les choix qu’il a pu faire par la suite, prétextant parfois une trahison vis-à-vis de sa propre œuvre (je pense à la prélogie mais aussi aux éditions spéciales de 1997). Et on doute parfois de son talent voire même de ses compétences en tant que scénariste, producteur et metteur en scène. On oublie également souvent méthodiquement son travail en dehors de la fameuse saga. Mais aujourd’hui on va essayer de se pencher encore sur la prélogie, et sur sa mise en scène et tenter de réfléchir là-dessus.

Il est nécessaire de faire un petit rappel sur l’avant-guerre des Etoiles (attention, jeu de mot de qualité) de Lucas. D’abord plusieurs courts-métrages d’étudiants remarqués ; 1 ; 42 ; 08 (1966), un film sur un pilote de course qui conduit une scintillante auto jaune, ou encore le plus célèbre Electronics Labyrinths (1967), première incursion dans la science-fiction. Ce petit film de 15 minutes donnera naissance à son premier long métrage, THX 1138 (1971), sous l’impulsion d’un mentor prestigieux, Francis Ford Coppola. Ce sera un échec commercial traumatisant pour Lucas, le film étant remonté par Warner Bros. Aujourd’hui la version approuvée par Lucas est considérée comme un classique de la SF dystopique, de par la richesse de son propos et sa forme quelque peu expérimentale. Un film qui a également beaucoup inspiré le groupe Daft Punk sur plusieurs aspects. On notera que THX 1138 a eu droit à une édition spéciale avec plein de retouches numériques (bon, vous pouvez ressortir les torches). Lucas va ensuite « quitter » Coppola et leur société American Zoetrope et fonder Lucasfilm pour produire American Graffiti (1973). Sur le papier, cette comédie colorée sur la jeunesse des années 50 ne peut pas être plus éloignée de THX 1138, et sera d’ailleurs un succès commercial important. Pour l’anecdote, ce film m’avait inspiré mon court métrage sobrement intitulé French Graffiti.

Puis arriva Star Wars. Lucas va réaliser uniquement l’épisode 4, coproduit par Lucasfilm et la 20th Century Fox. Les épisodes 5 et 6 seront réalisés respectivement par Irvin Kershner et Richard Marquand. N’oublions cependant pas que Lucas va en écrire la trame, superviser scénarios et story-boards, le montage et sera seul maître à bord puisqu’ils seront entièrement financé par Lucasfilm (la 20th se « contentera » de distribuer les films). Lucas va garder le statut de producteur omnipotent pendant des années avec des projets comme Indiana Jones, Willow ou encore le délicieux Howard The Duck. Il produire également, avec Coppola, Kagemusha d’Akira Kurosawa qui remportera la Palme d’Or 1980. Un certain flair, donc.

Le premier point à aborder, c’est bien la définition qu’on donne de la mise en scène au cinéma. Pour moi, elle inclut tout ce qui entre en jeu pour faire d’un scénario un film. Cela comprend la direction d’acteur, le découpage, le montage, la lumière, le travail de cadrage, le choix des supports de prises de vues, le mixage et plein d’autres trucs. Et, à mon sens, le boulot d’un réalisateur c’est de doser et de manier tous ces éléments pour rendre un film cohérent dans sa forme et dans son fond. La mise en scène sert à raconter l’histoire factuellement (les péripéties…) mais aussi à nous évoquer un propos (qui peut être émotionnel, politique ou qu’importe) en utilisant tous les outils mis à sa disposition. Après on peut donner d’autres définitions, tout aussi vraies, mais faisons le choix d’être d’accord avec celle que j’utiliserai ici, après tout la Faquinade préfère la dictature de l’auteur plutôt que la démocratie des lecteurs. Comme George Lucas.

Avant d’aller plus loin, un petit aparté sur un truc important qu’il faut évacuer : Lucas et les comédiens. C’est indéniablement catastrophique, je le reconnais bien volontiers. Dans ses premiers films, ça passait encore, mais dans les Star Wars… Je pense bien sûr à Natalie Portman et Hayden Christensen, mais il ne faudrait pas oublier que les trois héros d’Un Nouvel Espoir offraient déjà des performances assez… maladroites. Paradoxalement, certains comédiens, par je ne sais quel hasard, offrent chez Lucas de très bonnes performances, je pense à Donald Pleasence, Maggie McOmie, Ewan McGregor, Ron Howard ou encore Yoda qu’il soit une marionnette ou en 3D. On ne reparlera pas de ça, mais on le garde en tête.

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Des promesses et de la beauté, une vraie patte. THX1138 n’est pas qu’un classique.

Coucou, tu veux voir mon plan ?

Ce qu’on peut remarquer dans la carrière de Lucas avant la prélogie, c’est que ses films ne se ressemblent pas, du moins au premier coup d’œil. 1 ;42 ;08 propose un travail assez intéressant sur la représentation du temps perçu, THX 1138 est froid et oppressant, American Graffiti est beaucoup plus rythmé, coloré et Un nouvel espoir brille par son classicisme. Lucas adapte sa mise en scène à son propos, ce n’est pas un formaliste. Rien n’est là pour faire joli, pas de plan « virtuoses », pas de lumière trop tranchée, pas d’effets de montages inutiles… Pour le premier Star Wars, sa mise en scène simple et sobre est loin d’être inintéressante ou « fade ». Elle instaure un côté assez intemporel, mais aussi renforce l’aspect conte du film, tout comme le coté noble et épique de cette histoire. De plus, le découpage et le cadrage sont souvent extrêmement précis pour que chaque plan soit redoutablement efficace. L’intro en est un parfait exemple. Lucas va juste utiliser le timing de ses comédiens et une légère contre plongée afin que le spectateur comprenne immédiatement la dangerosité de Dark Vador. Cette mise en scène (que va savamment singer le récent Rogue One) veut en montrer le moins pour en exprimer le plus efficacement et simplement possible ce que le plan doit raconter dans la place qu’il occupe dans l’histoire du film. Ni plus, ni moins. Ce choix sera bien évidemment gardé pour les épisodes 5 et 6, même s’ils s’autoriseront quelques égarements notamment dans les plans d’effets spéciaux.

La prélogie marque le grand retour de Lucas au poste de réalisateur. Il va reprendre le « style » de la trilogie, ce qui est logique. Cependant, sa mise en scène est, je pense, beaucoup plus intéressante ici. Pourquoi ? Parce qu’il ne va pas se « contenter », comme sur la trilogie, de raconter l’histoire. Sur la prélogie donc, Lucas va bien plus rechercher à ce que sa mise en scène raconte le propos du film en elle-même. Prenons un exemple dans MON meilleur épisode de la saga La Revanche des Siths. Il s’ouvre sur un plan assez fou (dont on a déjà parlé dans l’épisode précédent), où l’on commence sur un gros croiseur stellaire de la République qui se balade tranquillement au-dessus d’une planète. Deux chasseurs cosmiques du cosmos rentrent dans le champ à vive allure et la caméra les suit sous le vaisseau dévoilant un immense conflit avec plein de belligérants qui se tirent dessus. Ce plan évoque plein de choses. Déjà il fait rentrer le spectateur dans l’action, ensuite il montre le lien entre nos deux héros. Mais surtout c’est un plan métaphorique ; le gros vaisseau qui cache un conflit plus sérieux, c’est la guerre des clones qui cache un complot visant à exterminer Jedis et République. Ce plan est d’autant plus important qu’il est le premier du film.

Dans le même épisode, on notera ce plan vers la fin ou Anakin est très proche de la caméra, le visage en gros plan, et Obi Wan derrière lui, assez loin, et les deux personnages sont nets (ce qui nécessite ou un trucage ou un objectif spécial). Ce plan exprime assez clairement les liens encore forts entre les deux alors qu’ils s’apprêtent à se couper en rondelle. Il permet également d’exprimer tous les paradoxes des choix du fraîchement baptisé Dark Vador. Dans L’Attaque des Clones, choisir de filmer l’ombre d’Anakin et Padmé (voir) lorsque celui-ci s’apprête à aller retrouver sa maman kidnappée exprime limpidement qu’Anakin plonge dans le côté obscur à ce moment précis. La prélogie regorge de plans, de scènes comme celle-ci, ou la mise en scène raconte beaucoup en elle-même.

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Parler ne sert à rien quand on peut montrer.

De plus Lucas va s’autoriser beaucoup plus de variantes, en partie grâce à l’avancement des techniques de prises de vues et d’effets spéciaux. On trouvera beaucoup plus de mouvements de caméra, de jeux de lumière signifiant (contre-jour, contraste…). On notera aussi beaucoup plus de très gros plans, parfois parce que c’est cool (comme au début de la rixe entre Grievous et Obi), parfois pour plonger dans l’introspection des personnages.

Certaines scènes relèvent même du grand cinéma, et pas seulement dans le prisme de la pop culture « oulala c’est tellement trop culte ya des Xwing (rire beauf)». Dans l’episode III, lorsque Padmé annonce à Anakin qu’elle est enceinte, rendons-nous compte que la scène passe à peu près tous les sentiments. Nos personnages passent de la joie infinie, et en un clin d’œil à l’angoisse profonde. Un passage en partie dû aux cadrages, à la lumière. Les acteurs et l’écriture sont loin d’être mauvais ici mais il y a surtout une super mise en scène.

Le travail de Lucas est caractérisé par un autre élément dont je n’ai pas parlé. C’est un cinéaste qui a fait une école de cinéma et qui utilise énormément le pouvoir évocateur de certaines images chez son spectateur. Dans la prélogie, Lucas va utiliser l’Histoire du cinéma. On pourrait parler de l’épisode I et de son lien avec Ben Hur, ou du bon milliard de clins d’oeil aux westerns et aux films de sabres qu’il case çà et là (coucou scène de la cantina), mais on va parler de l’épisode II, beaucoup plus intéressant sur la question.

Dans l’Attaque des Clones, l’intrigue est grosso-modo séparée en deux blocs. L’un concerne Obi Wan qui enquête et tente de mettre à jour un complot fort complexe, l’autre se focalise sur Anakin qui tombe dans le côté obscur via son flirt avec Padmé mais aussi et surtout la perte de sa mère et la vengeance qui en découle. La partie « Obi-Wan » réutilise les codes du Film Noir, un genre américain (mais pas que) dont voici la définition wiki. Ce genre a souvent été utilisé en périodes de censure pour explorer indirectement les failles d’une société, et mettre en avant les horreurs qu’elle cache, via une enquête dévoilant un mystère plus grand que ce que notre héros avait prévu. C’est beau parce que c’est a peu près ce qui arrive à Obi, et c’est ce que fait la partie de l’intrigue qui lui est consacrée ; dévoiler les bas-fonds de la République, ce qu’elle cache mais aussi qu’un conflit armé se prépare comme de lui-même via un mystérieux complot. J’ai utilisé beaucoup le mot via dans ce paragraphe et n’en éprouve nulle honte.

La partie du film se centrant sur Anakin va cependant plus nous intéresser. Lorsque celui-ci traque la tribu d’Hommes des Sables (Tusken) qui a enlevé sa maman, Lucas reprend énormément de plans de La Prisonnière du Désert de John Ford (qu’on va spoiler comme des fous), probablement le plus grand western américain dont chaque photogramme à marqué la culture, au moins américaine. Hors que nous raconte La Prisonnière du Desert ? Un John Wayne de retour chez lui après une longue absence découvre que sa nièce a été enlevée par des Comanches. Il part donc traquer la tribu responsable de ce rapt et dans son voyage plongera complètement dans le côté obscur des cow-boys, menant des exactions qui terrifieront ses camarades. En découvrant que sa nièce a été « assimilée » à la culture Comanche, il sera a deux doigt de commettre l’impardonnable et de la tuer car elle est devenue ce qu’il a appris à haïr. Même s’il n’obéit pas à ses funestes pulsions de haines, il ne sera plus jamais le gentil tonton qu’il a pu être. Le parallélisme avec Anakin est assez clair, les deux personnages sombrant dans le mal en cherchant à faire le bien pour un proche. Sauf que notre Jedi commettra l’impardonnable en se vengeant à coups de sabre laser, signant son entrée dans le côté obscur. J’ai pu lire cette analyse bien des fois, et je suis assez d’accord mais j’ajouterai autre chose.

Lucas ne copie pas bêtement ce qui marche dans un autre film. Il utilise ce modèle et le sens qu’il a dans l’inconscient collectif, et le détourne légèrement. Ainsi si on observe plus en détail, les plans de l’Attaque des Clones et de La Prisonnière du désert ne sont jamais construits de façon identique, bien qu’ils soient très ressemblant. Ces plans sont souvent inversés (là ou John Wayne était à gauche, Anakin est à droite par exemple. Dans les deux cas, le héros du film devient le méchant au travers de son parcours, mais là ou Anakin devient ce qu’il a juré de combattre, John Wayne tente de faire marche arrière, moralement parlant.

C’est quelque chose qu’on retrouve fréquemment chez Lucas. Dans Un Nouvel Espoir (toute la première partie principalement), il reprenait de la même manière (mais de façon moins subtile je trouve) La Forteresse Cachée de Kurosawa. Il reprenait des plans, et présentait son univers de SF exactement comme Kurosawa présentait son Japon médiéval. Mais c’est dans Electronic Labyrinths, et son grand frère THX 1138 que la comparaison est la plus intéressante. Les deux films sont filmés de telle manière à rappeler au spectateur (des années 1960) des images de télévision (JT, reportage…), des images de caméras de surveillances mais aussi des photographies de camps de concentration par exemple. Lucas fait donc un lien entre la société dystopique et toutes ces images, permettant au spectateur de se questionner sur sa société (« Ho mais l’Amérique des années 60 ne porterait-elle pas les germes de la dictature ?« ). Dans American Graffiti, Lucas reprend énormément d’images iconiques des années 1950 (les jeunes qui boivent leurs sodas favoris dans de reluisantes voitures…), notamment des images de publicités, mettant en avant le contraste entre l’image idéalisée de cette époque et la réalité beaucoup plus sombre que propose l’épilogue du film.

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Canyon, veilleur, camp, tension, enquête, passage d’un monde à l’autre.

Alors oui je suis d’accord, on est ici dans de l’interprétation, et c’est tout à fait sujet à débat. Le style assez classique de la trilogie est conservé dans la prélogie et semblait peut-être assez fade même au début des années 2000. Mais à mon sens tout ce dont on a parlé ici, sans jamais rentrer dans le détail parce que je ne suis pas payé au mot, fais que la prélogie a une mise en scène poussée, réfléchie, intéressante et qui fait beaucoup plus sens. La comparer avec celle de l’épisode 7 est assez intéressant. Abrams nous offre une mise en scène très dynamique, où pullulent des idées parfois virtuoses mais qui se contente de rendre « cool » le récit. Ca rend très bien, il y a plein de couleurs, mais cela a à mon sens autant de sens que celle de n’importe quel blockbuster d’action. Les Fast and Furious sont mis en scène exactement comme ça après tout. Je ne dis pas que c’est mauvais, j’aime beaucoup les autres films d’Abrams, mais bon c’est pas le même niveau.

Lucas n’est peut-être pas un grand metteur en scène. Il fait même pâle figure si on le compare avec Spielberg ou Coppola, deux cinéastes de génie qui ont beaucoup travaillé avec lui. Mais il est très loin d’être un cinéaste incompétent, et sa prélogie est intéressante en tant qu’œuvre filmique. On aurait cependant pu se demander ce que sa carrière, jadis prometteuse, aurait pu donner s’il ne s’était pas enfermé dans Star Wars.

Lemming Affranchi.

Sur le ciné : Trucages et Effets Spéciaux – Histoire d’une pratique partie 1 et partie 2.
Sur Star Wars : Interview et Entretien de Laurent Aknin,
Star Wars – Une saga un mytheStar Wars : Un monde en expansion.

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