Nam-Bok

Nam-Bok (d’après la nouvelle de Jack London)

Thierry Martin

Il faut bien le dire, je n’avais aucune idée d’avec quoi commencer cette nouvelle rubrique de la Faquinade. Ce n’est pas évident de franchir un nouveau pas et de prendre un tel risque à quelques jours d’un autre événement majeur dans la vie de La Faquinade, à savoir le Colloque du Héros. Mais il faut parfois savoir prendre une grande respiration puis faire le vide, pour prendre la décision la plus adaptée.

Et, la décision la plus adaptée, c’était bien de rebondir sur l’un des auteurs sur lequel je suis revenu une paire de fois, même si je n’ai jamais trop présenté de ses oeuvres. Mais son écriture et la conscience populaire qu’on peut avoir de celle-ci ont tant traversé les âges qu’on ne peut que se réjouir de voir fleurir des adaptations de ses travaux.

Il s’agit, vous l’aurez de toute façon remarqué, de Jack London, le grand poète du Nord et de l’aventure humaine, que je n’ai jamais, à proprement parler, chroniqué ici. Tout juste paraphrasé dans deux Carnets (L’orLe Fils du Loup). Et, une fois encore, comme Les Chants de la Terre lointaine d’Arthur C. Clarke proposé il y a quinze jours, ce texte nous sera utile dans notre questionnement actuel de société.

London et le Nord, c’est aussi une histoire de bêtes, et de bateaux.

Béd’& livres

Nam-Bok (d’après la nouvelle de Jack London) est un roman graphique de Thierry Martin paru chez Futuropolis en avril 2017, c’est-à-dire à l’heure où j’écris ces lignes. Le récit s’inspire librement – mais assez fidèlement il faut bien le reconnaître – d’une des nouvelles d’un recueil de Jack London : Les Enfants du froid (Children of the Frost). Paru en 1902, le recueil n’a été traduit en français par Louis Postif (qui aura notamment traduit une grande partie de l’oeuvre de London, mais aussi d’Agatha Christie et ses traductions sont bien souvent encore usitées) qu’en 1932 pour le compte des éditions Hachette. Il contient 10 nouvelles et c’est la troisième qui est ici adaptée : Nam-Bok, le hâbleur (Nam-Bok the Unveracious). Le sous-titre anglais, Nam-Bok the Unveracious, était initialement, lors de la première publication du texte dans le Ainslee’s Magazine, en août 1902, Nam-Bok the Liar.

Ca c’est pour la petite histoire du texte, que j’ai pu découvrir il y a quelques années dans la merveilleuse intégrale dite du Nord sur Jack London chez Bouquins (Robert Laffont) et dirigée par Francis Lacassin. Ce dernier, qui a consacré une grande partie de sa vie à l’étude des romanciers américains (il était ainsi surnommé L’homme aux mille préfaces) et a préfacé notamment une monographie sur Lovecraft. Plus important à nos yeux de fervent lecteurs baignés dans les cultures de l’imaginaire, l’homme a milité pour la reconnaissance de la bande-dessinée comme neuvième art ainsi que pour une histoire populaire du cinéma, dont la conclusion de ces travaux serait probablement sa Mythologie du Fantastique, qui lui vaudra le Grand Prix de l’Imaginaire (catégorie essais) en 1993. Un fait qui nous rassure sur la ligne éditoriale prise par La Faquinade dès ses débuts et sur le passage au roman graphique et à la bande dessinée : tout est lié.

Pour information, cette monographie sur London, parue en 1983, comportait les ouvrages suivants, préfacés et analysés, tous replacés en contexte et suivis d’une bibliographie (historiographie, presque) complète :

Rien d’étonnant, en connaissant le parcours de Lacassin et celui de London, à ce que les textes du second accèdent un beau jour à la culture populaire d’une des façons les plus directes qui soit par la bande-dessinée. Nam-Bok n’est pas la première adaptation de London en roman graphique – Riff Reb’s (voir) avait notamment adapté Le Loup des Mers chez Soleil, collection Noctambules, mais nous y reviendrons – mais je trouvais le travail de Thierry Martin éminemment plus intéressant pour commencer cette nouvelle section.

Le hâbleur est-il menteur ou seulement fou ?

Âpreté

Les Enfants du froid de London, je ne l’ai lu qu’une fois il y a bien longtemps. J’en gardais un souvenir partagé de dureté et de froideur. Alors enfant, j’avais juste enquillé après Croc Blanc et… quoiqu’on en dise, London c’est pas pour les gosses. De ce recueil dur, écrit avec le naturel et la simplicité qui font la force de l’auteur, je gardais le souvenir diffus de Li-Wan, la belle (Li-Wan, the Fair) et de Nam-Bok, deux nouvelles qui avaient probablement marqué mon jeune esprit par l’incongruité et l’exotisme froid du nom de leurs protagonistes principaux. Il y avait aussi La Ligue des Vieux dont London a dit : « la meilleure nouvelle que j’aie jamais écrite.« 

Le voyant l’autre jour sur les étagères de la librairie, j’ai immédiatement tiqué et ai acheté l’ouvrage sans trop me souvenir de quoi ça parlait. J’avais cette sensation diffuse que je connaissais. Et puis, quand j’ai commencé ma lecture, tout est revenu.

De Nam-bok, il faut savoir quelques petits trucs avant d’analyser le récit et le style. Nam-Bok est un indien indigène d’une tribu du Klondike – horizon fou des chercheurs d’or à la fin du XIXème siècle – qui, un jour qu’il était en mer sur sa bidarka – du russe baïdarka, embarcation portative faite de peaux tendues – s’est vu emporter au loin par le grand vent du Nord et a ainsi disparu pendant plusieurs étés de la compagnie des siens. Un beau jour, alors que rien ne l’annonçait, il revient au pays. Mais il est différent, et pour cause : il a vu l’homme blanc, ses réalisations qui défient l’entendement de la tribu et il entend bien leur conter toutes ces surprenantes merveilles. Mais voilà : il sème le trouble dans les esprits et le doute s’insinue dans la tribu : comment cela se peut-il ? Les siens, qui l’ont perdu trop de temps on du mal à le croire vivant – serait-il une ombre ? – puis, une fois cela accepté, ils peinent encore à croire à ses mots. Le premier titre anglais Nam-Bok he Liar (le menteur) ou son suivant Nam-Bok the Unveracious (le non-vérace) pointe bien cette difficulté du doigt.

Il s’agit donc de l’histoire d’un exilé, Nam-Bok, qui revient au pays qui lui avait tant manqué pour retrouver sa place mais qui ne trouve qu’incompréhension, peur et rejet. Ainsi deux sentiments dominent dans la nouvelle :

  • La nostalgie

« Il promena les yeux sur cette scène, mais elle n’offrait pas le charme que ses souvenirs lui avaient promis. Pendant toutes ses années de voyage, il l’avait embellie dans ses rêves, et maintenant il se trouvait déçu en face de la réalité. L’existence simple et morne de ces gens, pensait-il, n’était nullement comparable à celle dont il avait pris l’habitude. »

  • l’incompréhension mêlée à la peur.

« Cela n’est pas dans l’ordre des choses.« Ou bien « Non, nous ne comprenons pas, nous ne pouvons pas comprendre. »

Le roman graphique, s’occupe parfaitement de mettre en avant ces deux ressentis. Malgré des couleurs que je qualifierais de flashy à défaut de terme plus approprié, une ambiance austère et un souffle en totale adéquation avec le récit d’origine, qui se veut replié sur le groupe de la tribu. Ici, malgré les grands espaces dessinés et quelques animaux qui les traversent, on sent un grand isolement et un grand manque dès les premières pages. Comme une espèce de souffle bizarre et froid qui étreindrait alors que Nam-Bok revient parmi les siens. Les tons monochromes habillent cet univers de bout du monde. Le travail de l’artiste fait penser à un noir & blanc colorisé a posteriori tant les contrastes sont présents et tant l’histoire s’y prête. Enfin, quelques astuces graphiques, comme les nez des indiens qui sont représentés en rose pâle même quand la nuit les enveloppe, permettent de donner une identité rapidement très forte à la narration graphique.

Ensuite, c’est le talent de l’auteur qui tantôt reprend mot pour mot London (ou Postif) et tantôt réécrit – adapte, quoi – un texte très percutant. Les représentations des merveilles du monde des hommes blancs – les villes et les immeubles, les navires et les vapeurs… – à travers des assemblages de ce que les indiens connaissent du monde donnent une percussion folle au dessin et un message passe : la peur, peur de l’autre, de celui qui est différent, étranger au groupe, mène au rejet.

De quoi teaser pour un nouveau mantra à la Yoda.

Ce roman délivre une ambiance d’une ampleur folle.

Ouverture

Un ouvrage tout récent que je recommande donc chaudement aux amateurs d’aventures enneigées ainsi qu’aux autres, ceux qui aiment les histoires humaines et les anecdotes de vie. Ce pourrait être un bout de carnet de voyage rapporté par Thierry/London.

L’artiste et l’auteur se perdent tous deux dans le récit, tant et si bien qu’en relisant la nouvelle, j’ai été surpris de ne pas y trouver les ouvertures du roman graphique : où était passé le petit renard chassant le mulot dans le delta du Yukon, insignifiant et pourtant si vivace dans les grands espaces du Nord ? Ca faisait pourtant tellement London.

Un petit album qui ne fera pas le bruit dont il est digne, et c’est bien dommage.

Vil Faquin

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