Les Chants de la Terre Lointaine (Songs of a distant Earth)

Les Chants de la Terre Lointaine (Songs of a distant Earth)

Arthur C. Clarke

Le Maître du Haut ChâteauL’Echo du Grand ChantRécital pour les Hautes Sphères… Les Chants de la Terre lointaine. J’ai l’impression qu’une belle boucle est en train de se dessiner, celle des titres qui claquent comme un bon pâté de lapin sur une tartine de pain d’orge. A l’heure où l’on se bat à tous les niveaux de la société auxquels il reste un semblant de lien contre les amalgames et les procès d’apparence, où l’on éduque et invite à la réflexion et à se faire une idée soi-même, force est de constater que j’en reste toujours aux apparences premières : pourquoi je lis un livre ? Soit parce que je sais que son sujet m’intéresse, soit parce que sa couverture ou son titre envoie des ca’huètes de l’espace.

Bon et aussi parce que, bien souvent, le texte et l’auteur cachent derrière le titre, un propos à la hauteur des attentes. Philip K. Dick, David Gemmell, Lionel Davoust ou encore Arthur C. Clarke sont de ceux-là.

Il faut dire que ce qui a tendance à me donner du grain à moudre, au moins de faire vibrer ma corde sensible et qui fait qu’immédiatement je prête à un oeil plus attentif, c’est bien quand un certain talent d’écriture poétique pointe à travers un titre. Et que ce soit dans la langue de Theresa May – Songs of a distant Earth – ou dans celle de Jean-Jacques Bourdin, j’en reste pantois tant les promesses prétendument renfermées semble énormes.

Bon, spoil, elles le sont.

Ca fait un beau quatuor, quand même.

Récital de Haute SF

Avant de commencer quoi que ce soit, nous vous invitons à enfiler un casque audio moelleux et acoustique ou à brancher une puissante sonorisation pour ébranler les murs du quartier. En effet, il est apparu idéal pour la rédaction de cet article de lancer la Neuvième Symphonie d'Antonín Dvořák, dite Symphonie du Nouveau Monde. Nul doute qu'elle plaise également au lecteur. De là à en faire une chronique... Peut-être un jour Jean-Marc Ligny s'y collera.

Les Chants de la Terre lointaine est issu d’une nouvelle de 1957 dont le titre anglais est identique mais qui s’intitulait en français Les Sons de la Terre lointaine. a largement influencé l’écriture et le tournage de 2010 : Odyssée Deux avant d’être repris en 1979 et retravaillé entre 1983 et 1985. Le roman a finalement été publié en 1986 par Clarke et, chose rare, traduit immédiatement en français, chez Albin Michel par France-Marie Watkins. On parle trop rarement du travail de traduction mais voilà un nom que vous avez déjà dû croiser si vous aimez la vieille sf ou lisez de grands classiques car elle s’est attaquée à Tim Powers, Jack Vance, A.E. Van Vogt, Clifford D. Simack, Roger Zelazny, Robert Sheckley (aperçu dans La Montagne sans nom) ou encore Isaac Asimov. Ca en bouche un coin à plein de monde, quand même. Après cela, l’ouvrage dont le titre n’a d’égal que le CV de son auteur – non mais sans rire, je reviens dessus mais rien que le déterminant « la« , « a » en anglais, nous place en contexte direct : la Terre est lointaine dans le contexte intradiégétique et cette distanciation opère, on a affaire à « a distant Earth » – a connu deux éditions poches chez J’ai Lu en 1987 – dont l’illustration, rétrofuturiste à souhait, est à tomber – et 1996 avant l’édition présente, de 2010 chez Milady et enfin dans la collection Stars de chez la maison mère Bragelonne en 2016 où il est le premier roman de science-fiction. Pour l’édition de chez Milady, rappelons une fois encore le faible coût (6€) de l’ouvrage et les défauts qui vont avec, notamment des problèmes d’impression qui tache les pages opposées, rendant par moment la lecture difficile (exemple aux pages 162/163/164).

L’illustration, qui m’a emballé comme un foufou également – et à l’instar de celles de Terre, Planète impériale et de celle des Enfants d’Icare – est signée Manchu et est l’image d’accueil du site de l’auteur. En plus d’illustrer des couvertures de romans – coucou Spires, tome 1 : Ce Qui relie de Laurent Genefort chez Critic – ou de bédés -couco l’uchronqiue LuftBallons de Pécaud et Maza chez Delcourt – ou affiches de festivals – coucou les Utopiales – Manchu a su trouver dans sa place dans le monde de la muséographies du monde entier comme par exemple au planétarium de Dijon où, à l’explication de la formation de l’univers, une de ses illustrations, initialement un travail pour le magazine Ciel et Espace, vient compléter la note « Accrétion : formation du Soleil et des Etoiles. » Bim.

J’ai maintes fois dit le plus grand bien d’Arthur C. Clarke dans les ouvrages précédents de l’auteur britannique que j’ai pu aborder – Terre, Planète impérialeLes Enfants d’IcareLes Gouffres de la Lune et Le Marteau de Dieu. Mais je tiens à me répéter malgré tout. Non pas pour rappeler ses prix littéraires mais surtout pour ré-appuyer sur le fait que, plus qu’être un romancier de science-fiction, l’ami Clarke était avant tout un féru de sciences, spécialiste des ondes radars (dont il a participé à la large utilisation) pendant la seconde Guerre mondiale, diplômé de physique et mathématiques, inventeur des satellites géo-stationnaires de télécommunications. Ouais, rien que ça.

Mais, et c’est là que les amours se mêlent, il a laissé, comme d’autres en leur temps, au monde scientifique un héritage prophétique connu sous le nom des Trois Lois de Clarke. Ces idées, énoncées entre 1962 et 1973, représentent avec humour et sérieux à la fois – Clarke lui-même a écrit en 1973 « Comme les trois lois étaient suffisantes pour Newton, j’ai modestement décidé de m’arrêter là. » – une sorte d’absolu auquel se fier pour savoir où l’on en est dans l’avancement scientifique (remercions Wikipedia qui, toujours, remplit nos ventres affamés de lecteurs voraces) :

  1. « Quand un savant distingué mais vieillissant estime que quelque chose est possible, il a presque certainement raison, mais lorsqu’il déclare que quelque chose est impossible, il a très probablement tort. »
  2. « La seule façon de découvrir les limites du possible, c’est de s’aventurer un peu au-delà, dans l’impossible. » [ndlf : c’est probablement celle-ci que vous avez le plus sûrement déjà lue ou entendue]
  3. « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. »
    1. Gregory Benford a par la suite énoncé ce corollaire à la Troisième Loi de Clarke : « N’importe quelle technologie discernable de la magie est insuffisamment avancée. »
    2. Karl Schroeder a lui aussi proposé un corollaire : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la nature. »

Pourquoi j’insiste ? Potentiellement parce que s’il est un auteur du XXème siècle – il est mort en 2008, mais reste un auteur et un scientifique du XXème – qui mérite très certainement une reconnaissance plus globale et générale de nos sociétés modernes, c’est bien lui. Au même titre, d’ailleurs qu’Hedy Lamarr devrait l’être non pas seulement pour sa carrière d’actrice mais aussi pour ses accomplissements scientifiques notamment la technique Lamarr qui, en télécommunication (encore), rend possible la téléphonie mobile, le cryptage militaire et le Wifi.

Il est de ces génies sous-estimés qui, pourtant, marquent durablement l’esprit de notre temps sans que nous le sachions. Et, fort justement, en vil faquin que je suis, j’aurais aimé que le sir Arthur Charles Clarke nous marque un peu plus de sa clairvoyante idée de l’humain et de sa vie en société. Depuis 1986, on aurait pu en changer, des choses.

Manchu au musée… Et pourquoi pas la science-fiction reconnue comme une véritable forme d’art tant qu’on y est !

Pol(u)topiquement vôtre

On aurait pu en changer oui. Parce que, s’il est communément admis qu’Arthur C. Clarke était un scientifique et un auteur de talent, on entend plus rarement parler de lui pour sa vision politique. En effet, je ne vais que peu m’étendre dans cette partie sur toutes les innovations technologiques envisagées – coucou l’ascenseur spatial – et les hommages dressés – comme page 146 : on apprend l’existence d’une planète nommée Sagan Deux, hommage à peine dissimulé à Carl Sagan, scientifique astronome américain et aussi premier d’une longue lignée de vulgarisateurs télé extrêmement populaires. Hormis sur ce petit passage de la page 170 où il développe une pensée très moderne sur la masse d’informations tout en en conservant une vision relativement archaïque (avec le « livre » comme unité de comptage) :

« Quelquefois, je me dis que la Terra n’a sûrement pas été détruite trop tôt, que l’espèce humaine commençait a être écrasée par toute l’information qu’elle engendrait.
A la fin du deuxième millénaire [24 ans après l’écriture du roman, donc], elle produisait  seulement – seulement ! – l’équivalent d’un millions de livres par an. Et je ne parle que de l’information jugée  d’une valeur permanente, qui a été emmagasinée indéfiniment.
Avec le troisième millénaire, ce chiffre s’est multiplié par au moins cent. Depuis l’invention de l’écriture, jusqu’à la fin de la Terre, on a estimé que dix mille millions de livres ont été produits.« 

En réalité, ce petit passage n’est pas si anodin. Il a été choisi, comme les autres que vous allez croiser, pour une simple raison : il a une pertinence qui relève de la réflexion sociétale – « sociétal, c’est un mot à utiliser quand vous souhaitez passer pour plus érudit que vous ne l’êtes vraiment« , c’était l’instant Jean-Michel Faquin – et, en cette primordiale période d’élection, il m’a semblé que c’était quelque chose à mettre diablement en avant à une vingtaine de jours du scrutin. Voilà alors que l’un des plus grands esprits du XXème siècle décrit une société dont on comprend très vite qu’il ne la rêve pas uniquement comme une utopie mais bel et bien comme une réalité future, quitte à passer pour une sombre islamo-gauchiasse des familles (de France).

Voilà comment il récite, aux pages 79 et 80, une masterclass de théorie des régimes politiques :

« Le président de Thalassa [ndlf : une planète colonisée par l’Humanité] n’était en fonction que depuis deux mois […] mais [il ne pouvait que] faire contre mauvaise fortune bon coeur et titrer le meilleur parti d’un sale travail pendant les trois ans de son mandat. […] Le programme de sélection, comportant la production et l’intercalage de nombres de mille chiffres pris au hasard, était ce que l’ingéniosité humaine pouvait trouver de plus proche de la chance pure.
Il y avait exactement cinq manières d’éviter le danger d’être traîné au palais présidentiel […] : avoir moins de trente ou plus de soixante-dix ans ; souffrir d’une maladie incurable : être mentalement déficient ou avoir commis un crime grave. […]
Toutefois […] c’était probablement la meilleure forme de gouvernement jamais imaginée par l’humanité. La planète mère avait mis quelque dix mille à la perfectionner, à tâtons et en commettant parfois de hideuses erreurs.
Dès que toute la population avait été éduquée […], l’authentique démocratie était devenue possible. […] Ensuite la sélection d’un chef d’état était relativement peu importante. Une fois qu’il fut universellement reconnu que quiconque ayant délibérément visé cette fonction serait automatiquement disqualifié, presque n’importe quel système aurait fonctionné aussi bien et la loterie était la procédure la plus simple.« 

Tirage au sort, éducation, devoir civiques… On se croirait dans une utopie anarchiste, non ? Et pourtant le sujet anobli de Sa Majesté la grosse Lily ne s’arrête pas là. A la page 91, il va développer une réflexion sur la construction d’une société vierge de toute religion en en dressant un portrait pour le moins positif et alléchant :

« Il est possible de créer une une culture rationnelle et humaine, totalement libérée de la menace des contraintes surnaturelles. […] Les Thalassans n’ont jamais été empoisonnés par les scories des religions mortes, et en sept cents ans aucun prophète n’est apparu ici pour prêcher une nouvelle foi. Le simple nom de « Dieu » a presque disparu de leur vocabulaire et ils sont très surpris – et amusés – quand nous le prononçons.« 

… avant cependant de ponctuer ses propos : il ne rejette pas tout en bloc, bien trop subtil pour être de la sorte manichéen. Bien plus tard dans l’ouvrage, page 285 il va revenir sur la notion essentielle à la base de la religion : le lien social – et oui, du latin religere, lier, relier.

« Bien entendu, je simplifie à l’extrême : des hommes et des femmes de bien transcendaient leurs croyances et il est fort possible que la religion ait été essentielle aux premières sociétés humaines. Sans des sanctions surnaturelles pour les brider, les hommes n’auraient peut-être jamais collaboré au-delà de petites unités tribales. C’est seulement quand elle a été corrompue par le pouvoir et les privilèges que la religion est devenue une force essentiellement antisociale, le grand bien qu’elle avait fait étant éclipsé par de plus grand maux.« 

Loin de moi l’idée de vouloir tirer, triomphant devant un tel argument d’autorité, des conclusions universelles et indétrônables. Ce serait d’une part malvenu mais aussi et surtout paraphraser. On sait l’écriture d’Arthur C. Clarke emprunte d’une humanité rarement égalée – exemple dans ce texte avec le pragmatisme qui lui sert à décrire par des idées très humaines la crainte de ne pas retrouver le sommeil après le réveil de la cryogénisation, ou encore odeur bizarre des nouveaux arrivants sur la planète (appel au sens olfactif rarement mis efficacement à contribution dans le genre du roman) – et ce roman recèle des dizaines d’autres moments mémorables à propos desquels il serait bien difficile de déverser nos billevesées sans sonner creux.

C’est pourquoi, habiles lecteurs, je vous laisse avec ce dernier morceau choisi, vestige d’un temps où l’humanité ne fourmillait que pour son productivisme et sa croissance. Il s’agit de la Métaloi de non-ingérence biologique qu’il développe aux pages 143 et 144 :

« Puisque Homo Sapiens était la seule espèce intelligente connue, sa survie prenait le pas sur toutes les autres considérations. Quelqu’un a trouvé un slogan frappant l’imagination : « si c’est l’homme ou le moulage de boue, je vote pour l’homme ! » […]
En 3505, durant la session finale du parlement mondial, certaines règles […] ont été établies pour la future colonisation planétaire. Beaucoup de gens l’ont trouvé trop idéaliste, et il n’y avait aucun moyen de la faire respecter. Mais c’était une déclaration d’intention, un geste final de bonne volonté à l’égard d’un univers qui ne pourrait peut-être jamais l’apprécier. […]
La présence d’un certain pourcentage, même infime, […] est la preuve que la vie existe. […] Donc, selon les principes de la Métaloi, les planètes porteuses d’oxygène étaient interdites.« 

Conscience écologique chez un auteur de SF reconnu pour ses techno-futurs en 1985, pas mal non ?

Non, non, ce n’est pas la transparence mais l’encre trop grasse.

Comme un écho de grand chant

Les Chants de la Terre Lointaine est un chef d’oeuvre magistral. C’est peut-être emphatique de le présenter ainsi mais j’ai rarement lu utopie aussi finement humaine. Thomas Moore peut aller remonter son slibard chez Lothar. Je vous encourage donc à vous le procurer dans un futur proche pour en faire la lecture. On oublie bien trop souvent que les utopies ont pour but de faire progresser la société à laquelle elles s’adressent. Peut-être serait-il temps de commencer à tendre l’oreille, non ?

SI vous aimez l’anglais, vous pouvez l’écouter lu dans la langue de Mister Bean ici. A savoir également, que Michel Vieuxpré, alias Mike Oldfield, a composé Songs of a distant Earth, une magnifique symphonie conduite par les lignes du romans de Clarke. Promis, je reviendrai un jour sur les liens (perdus) entre littératures de l’imaginaire et musique.

Bon sur ce, je vous laisse, on m’appelle : « Des nouvelles planètes ? On y va !« 

Vil Faquin

A lire aussi : Terre, Planète impérialeLes Enfants d’Icare,
Les Gouffres de la LuneLe Marteau de Dieu.

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