Interview de Zippo / 8.12.16

Interview de Zippo / 8.12.16

Présentation

Bonjour, t’es qui ? Salut. Je suis plusieurs personnes, mais pour cet interview je serai Zippo. C’est mon nom de rappeur. Y a pas plus schizo qu’un rappeur.

Ca va ? J’veux dire la vie, la famille ? Oui oui, on vieillit doucement, on s’en sort bien.

Et sinon, tu as un vrai métier ? Pas vraiment. Au sens où on l’entend généralement, je déteste travailler. Pour les autres je veux dire. Mais bon faut bien remplir le frigo, obligé de faire un billet par ci par là. Ces derniers temps je fais des déménagements avec un pote, je donne des coups de main. J’ai fait toutes sortes de boulots depuis une quinzaine d’années, la plupart du temps des trucs chiants ou aliénants. L’avantage c’est que tu découvres les coulisses de ce monde, c’est très nourrissant pour l’écriture aussi.

Aujourd'hui place à l'imaginaire sonore avec Zippo et son rap décapant.

Aujourd’hui place à l’imaginaire sonore avec Zippo et son rap décapant.

Ce métier social

Présentation du parcours. Je me souviens bien de mon premier texte, j’étais en quatrième. Si je fais le calcul ça fait presque une vingtaine d’années. C’était plus un délire avec un pote qu’autre chose, sauf qu’après ça je n’ai jamais arrêté. Dans mon coin d’abord, pendant longtemps. Je te passe les détails mais j’ai fini par rejoindre un groupe qui s’appelle le Pakkt, des amis avec lesquels j’ai enregistré beaucoup d’albums par la suite. En 2012 j’ai fait aussi un petit EP solo de 7 titres, Bucheron, et maintenant j’en prépare un autre. 

Bon, pour le coup, interroger un rappeur, ça sort un peu de l’ordinaire. Même pas de maison de disque pour remplacer la traditionnelle question sur l’éditeur. Ton premier album solo, Bucheron, est diffusé gratuitement. Mais… si on fouille sur le net, on peut t’offrir tes courses ou même, une tronçonneuse. Tu nous parles de la démarche ? Avec le Pakkt j’ai pris cette habitude d’appréhender la musique sous un angle très ludique et spontané, dès qu’il s’agit de vendre des CDs, de trouver des distributeurs, de faire de la com’, ça commence à m’emmerder. Du coup ça devient une contrainte et tout le processus créatif est contaminé. Donc quand s’est posé la question du format et de la diffusion on a tout de suite pensé à un album dématérialisé en téléchargement gratuit. C’était aussi choisir la facilité. Parfois je regrette un peu de ne pas avoir pressé une galette, même si je ne crois plus beaucoup au disque en tant qu’objet, je sais que certains y tenaient. Pour la page de téléchargement je voulais vraiment une page indépendante des plateformes classiques qui t’obligent à fixer un prix minimum et te prennent une commission dessus, donc on a eu cette idée de mettre l’album gratuit et de donner la possibilité aux gens de faire un don, sous la forme de « aide Zippo à faire ses courses ». Je ne me suis jamais fait d’illusion sur le fait de vivre de la musique, mais bon un petit coup de pouce est toujours le bienvenu. Au final, sur 8247 albums téléchargés j’ai dû recevoir une cinquantaine de dons… Mais ça fait toujours plaisir, de temps en temps, paf mon compte paypal est crédité de cinq euros pour un cassoulet. Personne n’est allé jusqu’à la tronçonneuse pour l’instant…

Des inspirations (littérature, musique, cinéma…) à l’origine du personnage de Zippo ? Comment a-t-il émergé ? Non c’est beaucoup plus personnel, un cadeau pour mes vingt ans. Depuis, différentes périodes de ma vie sont liées à des Zippos et aux gens qui me les ont offert. C’est un objet que j’aime beaucoup. C’est froid à l’extérieur mais ça renferme une flamme. J’entretiens un rapport assez spécial avec le feu, tout le monde à son histoire avec le feu d’ailleurs. La mienne est liée à mon enfance, c’est quelque chose que j’ai théorisé et intégré dans mon petit système personnel. Ca fera peut être l’objet d’un mini album d’ici quelques années, centré autour du feu. Si j’arrive à finir celui qui est en cours.

Bucheron est un album, et un titre de cet album, impertinent et en même temps déroutant. On n’a pas l’habitude de voir l’imaginaire de l’Effondrement saisi à la gorge de la sorte. L’imaginaire que tu y développes est très proche du mouvement post-apocalyptique. Comment te situes-tu par rapport à ce dernier ? La thématique qui m’obsède depuis longtemps c’est l’opposition nature/ville. J’ai grandit entre deux familles, entre la ville et la campagne. Le rap, la forme, c’est le fruit de mon adolescence urbaine, c’est ce qui a déterminé ce support d’expression ; la campagne en a plutôt déterminé le contenu. C’est assez logique en fin de compte, c’est pas vraiment un choix. Quand j’étais petit je fendais à la hache les bûches que mon père débitait à la tronçonneuse, pour se chauffer pour l’hiver. J’ai juste eu à piocher dans mes souvenirs pour créer un personnage conceptuel, et Bucheron était né.
Le post-apo c’est simplement le genre le plus adapté à penser ce clivage urbain/rural. C’est le lierre qui recouvre les building, la nature qui reprend le contrôle, c’est une idée qui me fascine depuis l’enfance et qui résonne avec mon histoire. Je dois dire que je n’aime pas beaucoup notre civilisation non plus, même si c’est elle qui nous a donné les armes intellectuelles pour la critiquer. Le socle industriel sur lequel elle repose me semble totalement incompatible avec l’idée d’un équilibre naturel, j’en reviens toujours aux mêmes conclusions, et ce malgré les efforts récents pour
green-washer la machine en apparence. En fin de compte toutes les civilisations finissent par s’effondrer, alors il n’y a rien de plus cathartique que d’imaginer des « singes dans la tour Eiffel » pour finir un album.

Une photographie de l'intervention de Zippo lors de la table-ronde que nous avons partagé sur Octogônes 2016.

Une photographie de l’intervention de Zippo lors de la table-ronde que nous avons partagé sur Octogônes 2016.

Oeuvre

Nous en avions déjà discuté lors d’une table-ronde à Octogônes, mais tu as eu une expérience avec des survivalistes. Tu peux nous la raconter ? Il faut distinguer les survivalistes qu’on appelle aussi les preppers ou preps, qui font des stocks dans leur cave en prévision de la concrétisation d’un univers post-apo, avec les types qui se retrouvent dans la nature dans une optique plutôt « bushcraft ». C’est de cette seconde catégorie que je me suis rapproché en faisant une série de stages de « survie », plutôt axés sur les techniques pour faire du feu, trouver de l’eau, reconnaître les plantes, construire un abris, ou même tanner une peau de bête. Des connaissances que tout le monde avait avant, depuis des millénaires, et dont l’industrialisation du monde nous a déconnecté. Même la plupart de nos grands parents savaient vider un lapin, c’est le genre de chose que j’avais vraiment envie de me réapproprier, j’avais le sentiment d’avoir beaucoup trop de lacunes.

En quoi cette expérience a-t-elle pu influencer sur l’écriture de tes titres ? Je sais que tu accordes beaucoup d’importance à ce qu’on peut faire de ses mains pour vivre sa vie et ce thème est récurrent dans pas mal de tes textes. Ces expériences je les ai faites après l’album Bucheron, c’est assez récent. Difficile de dire si ça influence ce que j’écris en ce moment parce que le prochain album sera vraiment très différent, il traite d’avantage du rapport que l’homme entretient avec la technologie. Je crois que ça a participé à me faire comprendre que le confort affaiblissait l’Homme, et c’est une idée qui reviendra souvent dans mes futurs morceaux.

L’Exode exprime la désillusion et la déchéance de l’Occident, violente et individualiste, désespérée. Des Singes dans la Tour Eiffel, quant à elle, amène un espoir de renouveau une fois la disparition de l’Homme. Alors, t’es un Epouvantail misanthrope ou pas ? Comme le pense Estelle Faye, y a-t-il de l’espoir via le post-apo ? Avec Exode je voulais penser l’effondrement de façon concrète, brutalement pragmatique. Souligner le fait que rien n’était acquis, faire naître l’idée chez ceux qui peut-être ne l’avaient jamais envisagé. J’ai lu des témoignages terribles de types ayant vécu l’effondrement de la Bosnie en 1992, je me suis pris une baffe, j’en ai tiré l’essence de ce morceau. L’occident est complètement déconnecté de la réalité de ce genre d’événements, on le voit avec la Syrie ou le Yémen en ce moment, et plus c’est loin plus c’est associé à de la fiction, tout se mélange. Sauf que là c’était juste à coté, on parle d’un endroit qui est à 15h de bagnole de nos frontières, je trouve que ça remet les idées en place.
Pour Les Singes dans la Tour Eiffel la temporalité n’est pas la même. On n’est plus dans l’instant du basculement mais longtemps après, la nature a gagné. C’est une façon de poétiser le retour aux sources, de redonner une chance à l’homme ; parce que je ne crois pas être misanthrope : j’aime les êtres humains quand j’en croise, mais je ne vois plus que des robots. Les êtres humains pour commencer ça met les mains dans la terre et ça se réunit autour du feu pour parler… Aujourd’hui nous n’avons plus accès à la terre et on se réunit en silence autour d’écrans dont le scintillement numérique a remplacé les flammes.

Dans le rap en général, et dans ton album en particulier, le propos social est souvent mis en exergue. Dans La Terre est plate par exemple tu tances la parole publique et l’apathie médiatique, dans C’est les Soldes c’est la fascination des masses pour l’absurde qui retient ton attention, des thématiques souvent abordées par la sf. Qu’en penses-tu ? Je ne sais pas si le terme de fascination est adapté à l’absurde, parce que j’ai l’impression que les gens ne sont pas vraiment conscients de l’absurdité de notre mode de vie, ou alors ils font tout pour l’oublier. D’où l’essor de l’industrie du divertissement : à mesure que notre société devient invivable on invente de nouvelles façons de ne pas y penser. Nos vies n’ont pas de sens parce qu’elles sont complètement extirpées de leur cadre naturel. C’est effectivement une thématique récurrente de la SF parce que la SF permet de se projeter plus en avant dans la folie, de noircir le trait. Mais au final on finit souvent par rattraper plus vite que prévu les prédictions alarmistes des œuvres de fiction. Je crois que c’est Huxley qui écrivait en ouverture du Retour au meilleur des mondes qu’il n’aurait jamais pensé qu’autant de ses prévisions se vérifieraient si vite.

Par la suite, je sais que tu prépares un autre album, Zippo contre les Robots, dont le premier titre, Palme d’Or, est déjà dispo. A quoi peut-on s’attendre ? Ce que j’essaie de mettre en place avec ce nouvel album c’est une critique de la technophilie ambiante [ndlr : thématique abordée, entre autre, ici, par Raphaël Colson]. A l’heure actuelle personne dans le discours médiatique ne remet en question l’outil technologique, parce que le simple fait de douter du progrès technique c’est être un réactionnaire, un conservateur, ou un illuminé. Depuis cinquante ans on nous annonce que la technologie va nous sortir des problèmes qu’elle a elle même engendré et dans lesquels elle nous enfonce un peu plus profondément chaque jour, c’est la supercherie la plus grotesque qui soit. On commence à le comprendre vu l’état du monde aujourd’hui et la reconnaissance officielle de l’Anthropocène, mais globalement tout le monde est dans le déni, car il est impensable de remettre en question le confort dans lequel on baigne, confort qui lui même rend les individus de plus en plus faibles, physiquement, psychologiquement. Et voilà qu’une nouvelle race d’homme est en train d’apparaître, les transhumanistes, qui veulent défier la mort et rallonger leur espérance de vie, augmenter leurs aptitudes grâce a des greffes et des implants, toujours plus de technologie. C’est réel, on parle des PDG de Google par exemple, qui sont des transhumanistes convaincus. Mais c’est un processus qui est engagé depuis longtemps déjà : les smartphones sont des appendices externes de l’augmentation, et des études prouvent à présent que la recrudescence d’écrans a des effets dramatiques sur la concentration, la mémoire, surtout chez les plus jeunes qui sont nés là dedans. Voilà en gros à quoi je m’attaque, et j’essaie de monter un système cohérent autour de ces questions mais c’est un processus long et fastidieux.

Des projets non musicaux peut-être pour joindre le papier au son ? Oui, j’aimerai bien. J’ai quelques idées de ce coté là mais je dois  éviter de me disperser pour l’instant…

Tu la sens, l'ambition ? Nous, oui.

Tu la sens, l’ambition ? Nous, oui.

Meta

  • Ton livre préféré ? Voyage au bout de la nuit, je pense. Le livre le plus puissant que j’ai lu en tout cas.
  • Ton morceau préféré ? Ferré – Il n’y a plus rien.
  • Ton film préféré ? C’est pas facile ça… Allez je vais dire Délivrance, de Boorman.
  • Ton auteur préféré ? Giono, le Giono du début, ses trois premiers livres notamment, qui constituent Le Cycle de Pan.
  • Ce que tu n’arriveras jamais à écouter, même en te forçant ? La Marseillaise.
  • Un truc inutile dont tu n’arrives pas à te passer ? La cigarette… Mais j’y suis presque.
  • Information secrète. Moi aussi j’ai dû devenir un robot, à un moment.
  • Qu’as-tu à dire pour ta défense ? Il fallait bien que je m’infiltre dans la machine pour essayer de la saboter…

Vil Faquin.

Du Zippo ici.
Sur le post-apo.

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8 commentaires

  1. J’suis pas trop amateur de ce style de musique mais c’est fun ce décalage entre le genre et son contenu. J’ai aussi un peu cette contradiction interne en tant que programmeur campagnard 😀

      1. C’est fait, j’aime bien les textes même si certains jouent un peu trop sur le violent à mon gout (Exode), je défends une apocalypse heureuse et sans arme 🙂

        Mais y’a certains passages avec un boulot très chouette sur les sonorités des mots et du flow

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