Interview de Julien Garry / 6.12.16

Interview de Julien Garry / 6.12.16

Présentation

Bonjour, t’es qui ? Je m’appelle Julien Garry, mais j’ai pas encore vraiment réussi à m’attribuer une étiquette… Et en même temps le faut-il ?

Ça va ? J’veux dire la vie, la famille ? Ça biche.

Et sinon, tu as un vrai métier ? Non ! J’en ai eu, plusieurs même, j’ai pansé des chevaux, découpé des canards savoureux, posté du courrier un peu partout dans la campagne de notre belle Bourgogne et soigné les animaux de la SPA, mais non, aujourd’hui, plus de vrai métier, juste quelques études en cours.

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Un bouquin avec des bateaux. Rien à voir mais j’aime les deux. Et puis la couverture claque autant qu’un foc en pleine tempête.

Ce métier social

Présentation du parcours. Vous aimez les virages ? Moi aussi ! J’ai suivi des études scientifiques, avec une spécialité dès le bac dans l’agronomie et l’environnement, puis un BTS spécialisé dans les problématique de l’élevage animal (santé, génétique, reproduction, tout ça tout ça, avec un mémoire sur l’épidémiologie de la fièvre catarrhale ovine, une maladie très fun !). Une prépa véto, un peu de biologie et de microbiologie à l’université de Bourgogne, et une forte envie de passer à autre chose.
En 2010 je rejoints l’association dijonnaise De Taille et d’Estoc et découvre les Arts Martiaux Historiques Européens, un vaste domaine dans lequel j’ai eu très tôt envie de m’investir. Je débute des recherches à mon petit niveau en 2011 sur l’escrime à la baïonnette, bientôt élargies à toutes les escrimes de guerre, parallèlement à plusieurs emplois. Finalement, en 2016 je tente une validation d’acquis par l’expérience et rejoint un parcours de master recherche en Histoire Contemporaine.

Raconte-nous tes relations avec ton éditeur (Julien Delorme, chez L’oeil d’or). Comment c’est arrivé ? Excellentes ! Très amicales et en même temps très professionnelles, comme quoi l’un n’empêche pas l’autre. La collection Chronique & Combat a été créée avec ce premier tome (Baïonnette, histoire d’une escrime de guerre), ce qui ajoute le directeur de collection, Guillaume Vaillaut dans la boucle. Le travail à trois têtes (que je pense complémentaires) a réellement permis de tirer le projet vers le haut ! (J’en profite d’ailleurs pour les remercier encore, ils ont véritablement été d’une indispensable contribution !)

Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire un bouquin d’histoire, au final ? Car même si selon une étude récente, les livres d’histoires figurent parmi les lectures favorites des français après les polars, je t’imagine mal tenter la gloire par ce biais. La gloire, non. Le partage m’intéressait beaucoup plus. Mon envie n’était pas réellement de publier un livre d’histoire, au sens universitaire du terme, et m’éloigner de l’austérité associée à cette image. C’était plus de publier un livre de vulgarisation destiné à un public d’amateurs d’histoire, certes, mais surtout de néophytes et de donner, outre les grandes lignes de mon sujet, les clés pour le comprendre. La chance que j’ai, avec mon domaine de prédilection (l’escrime de guerre !) c’est de naviguer en eaux inconnues. Ce sujet n’a quasiment pas été défriché, même par les historiens des sujets connexes, et est encore largement inconnu du grand public, et dominé par l’imaginaire. Ce qui m’a donné l’occasion de casser des mythes, mon péché mignon !

Alors j’ai lu, et j’ai envie de parler de La Baïonnette, histoire d’une escrime de guerre. Avant d’en parler, tu nous expliques rapidement ce que sont les Arts Martiaux Historiques Européens (AMHE) ? Facile ! Je pourrais reprendre la définition très complète de la Fédération Française des AMHE (la FFAMHE), mais je vais essayer de faire plus simple : ce sont l’ensemble des arts martiaux qui ont existé et ont été pratiqués en Europe par le passé et qui ont un jour disparu. La démarche associée est une reconstruction du geste, des techniques, reprenant les codes de l’archéologie expérimentale. Et l’archéologie expérimentale, c’est retrouver l’histoire par la pratique. La construction du château de Guédelon en est par exemple la meilleure illustration. Et donc, avec l’escrime à la baïonnette, c’est pareil : on cherche à retrouver cette pratique disparue par l’expérience. Mais pour bien expérimenter, il faut connaître le contexte historique d’application de cette arme, celui de sa création, et de manière générale, tout ce qui de prêt ou de loin peut nous aider à mieux la comprendre. Ce livre n’est donc pas seulement là pour présenter cette escrime, mais aussi pour cet « autour » de la pratique.

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Les AMHE, l’archéo expérimentale, c’est aussi à poney. Bim, schlak, pouf, c’est la classe américaine.

Oeuvre

On a commencé les AMHE ensemble (ou presque), il y a plus de 6 ans maintenant. Tu as très vite dérivé des armes qui avaient la cote vers l’escrime de la fin du XIXème pour finir par en faire une escrime non seulement reconnue, mais glamour avec ça. Qu’est-ce qui t’a attiré et pourquoi ? Bonne question… Une part de hasard, la découverte dans un vide grenier d’un manuel d’escrime à la baïonnette de 1910 à la même période où je cherchais à m’investir dans la recherche liée aux AMHE… Et peut-être aussi la même chose que beaucoup d’amateurs de reconstitution costumée de ces périodes Napoléoniennes et post Napoléoniennes, l’envie de plonger dans le mythe romantique de la guerre qui se transforme, de la fin de l’une des plus indissociable facettes de la guerre : le corps à corps, et de sa dernière représentante, l’escrime à la baïonnette. Et puis, les AMHE du XIXe, c’est tout ce que j’aime : des troufions aux services d’un Empereur (même si ce n’est pas non plus Cadia…) des chevaux (et oui, on expérimente aussi à cheval !) et des bateaux plein de corsaires luttant contre les pirates barbaresques (comme l’un de mes maîtres d’arme préféré, J. de St Martin, avec « L’art de faire ses armes »).
Et puis des brandebourgs aussi. Plein de brandebourgs.

Aujourd’hui, alors que les AMHE sont encore méconnus, certains taxent parfois les pratiquants de pro-armes. Qu’as-tu à dire là-dessus ? La même chose qu’aux gens qui taxent les historiens des dictatures européennes du XXe siècle de prôner les régimes totalitaires : c’est idiot. L’amalgame entre le chercheur et son sujet est toujours un raccourci facile. Pourtant, il suffit de se pencher sur les méthodes de combats du passé pour ne pas avoir envie de s’y frotter ! Qui voudrait prendre un coup de baïonnette dans le ventre, ou se faire découper un steak à coup de sabre ? Plus encore que d’autre AMHE, ceux pratiqué au sein de la bataille sont extrêmement violent et mortels, conduisant le plus souvent à une agonie lente et douloureuse, faites de gangrènes et d’amputations. On ne peut décemment pas regretter la disparition de l’escrime de guerre. Même si les formes actuelles de violence de guerre (pour reprendre Stéphane Audoin Rouzeau) ne sont guère plus propres. Seulement différentes. Autre temps, autre mœurs.

Parler d’art martial historique européen (ici, la baïonnette dans l’escrime de guerre), c’est parler de survivance d’un patrimoine commun. L’histoire vivante, ça te parle ? Bien sûr ! On a parlé plus haut d’archéologie expérimentale, et ailleurs, de reconstitution costumée. Tout ça, et plus encore, c’est l’Histoire Vivante ! J’adore cette démarche, je pense qu’elle s’inscrit dans la modernité, dans le XXIe siècle, et, même si elle a ses défauts, elle permet de présenter et de vulgariser l’histoire mieux que la plupart des livres (dixit l’auteur d’un livre de vulgarisation !). Elle fait bien sûr partie de notre société du spectaculaire et du buzz, même si de plus en plus, elle tend vers une certaine banalisation. L’Histoire Vivante permet de rendre la recherche sur les techniques et les costumes plus accessible, plus populaire, et permet de sortir de la tête du public que Games of Thrones, c’est tout comme l’Europe médiévale, ou que Pirates des Caraïbes est la représentation fidèle de la marine du XVIIe siècle. Sur ce point elle a d’ailleurs déjà assez réussie : beaucoup de films font maintenant appel à des consultants issus de l’Histoire Vivante pour leurs costumes, notamment, et même parfois certaines émissions d’histoire ! Bientôt peut être verrons-nous à l’écran un combat de sabre réaliste !  

Et forcément, tu t’y attendais, mais si on parle d’histoire vivante, d’archéologie du geste, on va comparer la réalité historique à la réalité romancée (en littérature ou à l’écran). Tu as quelques clichés à transpercer comme l’aurait fait un Poilu de la panse d’un Fritz en 1914 (après, ça se gâte) ? C’est bien possible ! Restons sur la baïonnette :
-« Rosalie », le petit nom charmant que les soldats donnaient à leur arme « favorite ». => Invention d’un chanteur propagandiste nommé Théodore Botrel, qui ne parvint jamais sur le front ! Les surnoms des baïonnettes étaient plutôt teintés d’humour noir, comme « la fourchette à une dent», ou la « faiseuse de boutonnière »…
-Les grandes charges baïonnettes aux canons ! => En réalité, les mouvements tactiques étaient plutôt calculés, et on ne fixait la baïonnette qu’au dernier moment. Quant à la première Guerre Mondiale… Les grandes charges étaient bien présentes… Dans les journaux ! Sur le terrain, la suprématie était à la mitrailleuse et à la grenade…
-Un dernier, mon préféré : la baïonnette reste coincée dans les chairs de sa victime et ne peut être retirée qu’en se servant de son pied pour pousser sur le cadavre… Comment dire ? Cette supposée succion de la chairs sur les lames relève de l’idée reçue, et il suffit de donner un très léger quart de tour à son arme pour la dégager instantanément par le retrait de ses bras, ce qui permet selon le capitaine Dubois (un auteur de méthode d’escrime à la baïonnette) de mettre quatre coups au but en moins de deux secondes !

Pour finir, tu édites, avec le malicieux soutien du sieur Delorme, quelques transcriptions de sources. En tant qu’historien ou, dans mon cas, que critique, la source est toujours primordiale et ça fait du bien de voir ça. Quelques conseils à ce propos pour les lecteurs ? La source en histoire, c’est le support de l’information. Mais l’information est brute, non traitée, « nature » ! Il faut la lire, bien sûr, sous toutes ses facettes, mais ne pas boire l’information, et rester critique. Je vais donner un exemple concret : entre 1914 et 1918, on retrouve une dizaine de traités d’escrime à la baïonnette, qui expliquent tous que l’escrime est la base de la guerre, et qui veulent l’améliorer. Or si l’on observe d’autres types de sources, stratégiques, médicales, et des témoignages, on découvre que c’est loin d’être la vérité. Ainsi parfois les sources mentent, se trompent, mais elles n’en existent pas moins. Le travail de l’historien (professionnel ou autodidacte éclairé) est d’analyser cette source et l’information qu’elle apporte, mais aussi de découvrir pourquoi elle est ainsi et pas autrement.

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Une petite dédicace attentionnée au dos d’une carte de visite qui oublie cependant que je préfère la terrine.

Meta

  • Ton livre préféré ? Le dernier que j’ai lu… Jusqu’au suivant ! Même si Tolkien, Jules Verne, Fred Vargas, Dan Abnett ou Moorcock ont toujours une place d’honneur !
  • Ton morceau préféré ? Je n’ai pas vraiment, des styles de prédilection, musique de film, classique, métal ou bluegrass.
  • Ton film préféré ? Chicken Run évidemment ! Vous vous attendiez à quoi ?
  • Ton auteur préféré ? Comme pour le livre préféré, je n’en ai pas réellement, mais si je devais choisir, ce serait Jules Verne, pour la variété des sujets et des genres qu’il aborde, toujours avec maîtrise !
  • Ta garde préférée ? La Garde de Fer de Mordian ! (Comment ça c’était pas la question ?)
  • Ce que tu n’arriveras jamais à lire, même en te forçant ? Le trio infernal : les sœurs Brontë, Jane Austen et Virginia Woolf… la dépression, le sentimentalisme, la superficialité et l’auto-apitoiement regroupés dans la même soupe victorienne ! Et Flaubert, leur pendant français.
  • Un truc inutile dont tu n’arrives pas à te passer ? La liste est longue… Le thé, mes figurines, mes animaux de compagnie, un chapeau, une tonne de livres, ma barbe, les jeux vidéo, et plein d’autre encore !
  • Information secrète. Je complote actuellement pour que les bâtiments de plus d’un étages soient tous rasés, surtout ceux avec des façades toutes en verre, ou avec des balcons sans balustrades qui donnent sur le vide. Saleté de vide.
  • Complète : « Est-ce que je m’arrête là ? » Pas sûr…
  • Qu’as-tu à dire pour ta défense ? Bitre.

Vil Faquin.

Du même auteur : Edito sur l’autodidactie.
Du même éditeur : Edito sur la poésie et la fantasy.

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