Edito 12.16 / Julien Garry

To be or not to be ?

[ou les petits bonheurs de l’autodidactie]

« Non, je peux pas, j’ai pas les diplômes… » Qui n’a jamais entendu cette phrase, au détour d’une conversation ? Quoi de plus énervant, quoi de plus frustrant ?

L’ancrage culturel de l’importance du sacro-saint « diplôme » dans notre société se révèle souvent un frein, pour l’amateur éclectique qui souhaite s’intéresser à autre chose que son domaine de prédilection. Pourtant qui pourrait l’en blâmer, qui pourrait souhaiter interdire au curieux de jeter un œil à d’autres matières ? La France, lieu de naissance de l’humanisme, aurait pu être le terrain fertile du développement de l’éducation érudite. Mais l’occident, dans sa majeure partie, est le domaine de « la spécialisation ». Si la spécialisation a des qualités évidentes, nécessaires à l’élévation de la connaissance dans tous les domaines, elle est encore trop souvent opposée à l’érudition. Ne dit-on pas que le spécialiste est celui qui connaît presque tout de son sujet, et que l’érudit est celui qui connaît un tout petit peu de presque tous les sujets ?

Pourquoi cette opposition ? Pourquoi le spécialiste ne pourrait-il  pas s’autoriser de temps en temps à se lancer dans l’étude d’un sujet totalement inconnu pour lui ? L’érudit ne pourrait-il pas creuser un sujet qui l’intéresse jusqu’à le maîtriser parfaitement ?

"Donald Dingue, l'érudit par excellence!"

« Donald Dingue, l’érudit par excellence ! »

Maudits chemins

Peut-être nous apprend-on trop tôt la prétendue opposition entre sciences dures et sciences humaines, peut-être la peur de la dispersion des efforts retient elle trop souvent le curieux. Peut-être encore, l’étiquette-diplôme apposée sur chacun nous range-t elle trop profondément dans une case pour que l’on puisse avoir l’idée d’en sortir.

Pourtant notre système de formation scolaire n’est pas parfait, même si sur bien des points supérieur en comparaison à d’autres, il est basé sur l’éducation de la jeunesse. On choisit son orientation très tôt, trop tôt, dès la fin du collège. A l’heure où l’adolescent est tiraillé entre sa croissance, ses conflits, ses intrigues, la découverte de ses sentiments et de ceux des autres, on lui demande en plus de choisir la voie qui définira le reste de son existence. Et bien rares sont ceux qui ont une idée claire, et surtout qui n’a pas été inculquée par d’autre, de leur projet de vie.

« Fais un bac, les diplômes, c’est importants ! »
« Fais pas L, t’auras jamais de boulot ! »
« Fais pas ES, tu deviendras un commercial sans âme ! »
« Fais un bac techno, t’aura du boulot direct ! »

Dès la fin de la troisième, parfois de la quatrième, notre destin est tracé. Certain ont la chance d’avoir eu l’instinct, l’intuition, ou la volonté ferme de s’engager dans la bonne voie, dans la voie du cœur. Mais la plupart ont choisi par défaut, pour faire quelque chose, ce qui leur paraissait le plus intéressant, ou en tout cas le moins ennuyeux, et devront s’en accommoder. Certains, heureusement plus rares, n’ont pas choisi du tout, et sont allés là où d’autres ont décidés pour eux, ou là où les reliefs de leurs existences les ont menés, et doivent faire avec.

Et une fois dans sa voie, il est bien difficile d’en sortir, de quitter le chemin. Car le parcours est stable, bien pensé, bien rodé, un bac pro, un BTS similaire, et hop, dans la vie active ! Un bac L, une fac de lettre, et pouf, un prof de français. Un Bac ES, une école commerciale, et paf, un cadre sup’.

Et pourtant ici notre situation reste plus enviable que dans le système anglo-saxon, par exemple. Ici on étudie encore la philosophie ou les langues en parcours scientifique ou en apprentissage.

Mais les chemins sont ennuyeux.

Qui a dit qu’une personne devait faire la même chose toute sa vie ? Qui a dit qu’on ne pouvait pas faire plusieurs choses en même temps ? Qui a dit que nous devions être nos diplômes, nos parcours ?

On peut être diplômé de sciences dures et devenir un jour spécialiste d’une langue morte, où un grand ébéniste. On peut être maçon le jour, et musicologue la nuit, qu’est-ce qui nous l’interdit ?

Notre culture, peut-être, notre entourage, ou notre besoin de trouver rapidement un job pour survivre ?

Des écueils, mais qui ne sont ni insurmontables, ni immuables. De quoi avez-vous besoin ? D’une bonne dose de passion, d’un accès internet et d’un petit peu de temps.

Chacun devrait pouvoir suivre sa voie, ses voies, ses passions, qui ne sont pas forcément celles suivies au cours de notre formation, ou pas seulement.

Cela prend le temps que cela prend, mais n’importe qui peut devenir ce qu’il a envie d’être. N’importe qui peut être à la fois un homme de science, quelle qu’elle soit, et un artiste, ou un artisan, et n’être mauvais dans aucune de ces facettes. Certaines choses s’apprennent plus lentement que d’autres, c’est sûr, d’autant plus lorsque l’on fait le choix d’apprendre seul. Certaine ne s’apprennent pas du tout, et se découvrent. Mais existe-t-il plus grande satisfaction que de devenir ce que l’on a envie de devenir, en le faisant par soi-même ?

La liberté, plus ou moins grande, est offerte à chacun de s’emparer de sa passion, de la faire vivre, de la faire grandir, et peut être même un jour d’en tirer profit, si on le souhaite.

Oubliez la dichotomie de l’intellectualité et du savoir-faire manuel. Cette absurde incompatibilité entre le savoir théorique et pratique, comme si l’être humain ne pouvait être que l’une de ces facettes, arbitrairement définie comme opposées. Pour moi, la seule inadéquation est celle que l’on s’impose.

"Ne t'écarte pas du sentier."

« Ne t’écarte pas du sentier. »

Le chemin de la pauvreté

Une jolie utopie, certes.

Encore faut-il pouvoir la réaliser. Malheureusement, notre belle société moderne n’en offre que rarement le loisir. Notre corps humain, toujours et pour longtemps encore dépendant de nourriture et de sommeil a ainsi des besoins primaires à assouvir, engloutissant du temps, et de l’argent. Bien rares sont les personnes, chanceuses, qui peuvent prétendre gagner leur vie avec leur passion. Bien rare aussi sont celles qui trouvent le temps pour leur passion, en plus de leurs activités professionnelles, et finalement, la majorité se retrouve confinée dans un job alimentaire tout au plus tolérable qui ne laisse ni temps de cerveau, ni énergie pour se consacrer à autre chose à la fin de la journée.

Un système prenant, dont il est bien difficile de sortir. Et lorsque l’on choisit cette voie escarpée, on va au-devant de  situations difficiles.

Je pourrais vanter les joies du mi-temps, ou au moins du deux-tiers temps, qui laissent plus d’espace aux passions, à l’approfondissement de connaissances et/ou de techniques, et à l’autodidactie, mais il faut pas oublier que c’est un chemin qui nous maintient sous le seuil de pauvreté. Un chemin fait de paquets de nouilles premier prix, d’appartements choisis selon son budget et rien d’autre, et de voitures de plus de vingt ans.

Pourtant, le jeu en vaut la chandelle. Pour moi, toutes les réductions de budget valent bien la voie de la liberté. Liberté d’études, de recherches, d’actions, de passions. Mais c’est un choix que l’on doit mûrement peser.

"Chez ma tante il parait qu'il a fait une reproduction de la ferme tout en bouse et en petit bouts de bois !"

« Chez ma tante il parait qu’il a fait une reproduction de la ferme tout en bouse et en petit bouts de bois ! »

Le syndrome de l’imposteur

Un dernier élément à aborder avant de laisser la place au Vil Faquin, c’est le syndrome dont souffrent beaucoup de spécialités sans diplôme validant. L’idée, sommes toutes respectable par son humilité, que l’autodidacte ne pourra jamais prétendre égaler la personne formée de manière conventionnelle, et encore moins prétendre dépasser ses capacités.

Un syndrome tenace, enfoncé par la crainte de la prétention immérité, qui pousse l’érudit, le spécialiste non-diplômé à rester le plus souvent confiné à la sphère domestique, à un cercle d’amis proches. Pourtant, il est naturel, et très positif d’aspirer à un peu de reconnaissance. Toute la difficulté réside alors dans le fait d’oser. Osera ou osera pas ?

Je suis moi-même longtemps resté dans le placard (pour reprendre une célèbre métaphore appropriée) cachant mes recherches et savoirs acquis, les restreignant  à une toute petite audience, d’une toute petite communauté, ne dépassant pas le cercle de quelques forums obscures. Mais l’absence de reconnaissance peut s’avérer décourageante. Alors plutôt que de laisser tomber, il vaut parfois mieux prendre le risque. Prendre le risque d’augmenter la portée, mais aussi, inévitablement, prendre le risque d’être critiqué.

Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est à Alexandre Astier et à Kaamelott que je dois ma décision ! Et cette réplique du magnifique et regretté Pierre Mondy « On devient pas chef parce qu’on le mérite andouille ! On devient chef par un concours de circonstances, on le mérite après ! Moi, il m’a p’têt fallu dix ans pour mériter mon grade, si pas vingt. Tous les jours, j’ai travaillé pour pas nager dans mon uniforme. Y a pas trente-six solutions. Arturus ? Hein ? Fais semblant ! Fais semblant d’être Dux. Fais semblant de mériter ton grade. Fais semblant d’être un grand chef de guerre. Si tu fais bien semblant, un jour tu verras, t’auras plus besoin ! »

Alors on fait semblant. On fait semblant d’être un spécialiste et de mériter sa place, en espérant approcher le plus possible du jour ou on n’aura plus à faire semblant, du jour où on méritera sa place.

Pour finir, je ne peux que recommander aux lecteurs de ce petit édito à suivre leurs passions, à leur rythme, à leur façon, sans se préoccuper de présupposés de formation d’incompatibilité ou d’illégitimité.

Faites ce que vous voulez, et vous ne regretterez pas le temps qui passe.

Julien Garry,
Le 30 novembre 16.

Du même auteur : Interview.

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5 commentaires

  1. Il va de soi que je plussoie ! La chasse au diplômes s’apparente de plus en plus souvent à un parcours de cerceaux pour chiens savants, les diplômes les plus rémunérés socialement ne correspondant généralement plus à un quelconque savoir réel (écoles de commerce et de management, etc.) Du coup, l’université vectrice de savoir se referme sur elle-même et produit beaucoup de savoir en circuit fermé, communiquant de moins en moins avec l’extérieur. Il y a une vraie sclérose de la société, et « l’économie de la connaissance » dont on nous rebat les oreilles finit par se résumer à une course au data.

    (c’était mon grain de sel populiste d’autodidacte pas légitime)

    1. C’est ce qu’il me semble comprendre dans cet édito oui. Au début on fait semblant, et puis ensuite, il n’est plus besoin.
      Mais je ne comprends pas cela comme un mensonge envers soi-même, plutôt comme une armure pour exister légitimement à la face du monde.

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