Y F’rait Beau Voir / Les Aventures de Tom Bombadil

Les Aventures de Tom Bombadil (The Adventures of Tim Bombadil)

J. R. R. Tolkien

John Ronald Reuel Tolkien a déjà tant et tant été débattu sur le net multimodal. Que vous alliez sur Tolkiendil ou Elbakin et vous trouverez des dizaines de plumes toute plus au faîte du linguiste d’Oxford que votre serviteur. Ceci explique en partie le fait que je n’aborde que très peu le Eru Iluvatar de la fantasy.

Rajoutez à cela une chiée, chaque année, de nouveautés à prendre en compte, et vous vous retrouvez à devoir faire des priorités dans vos papiers. Et, même à deux articles par semaine, vous vous rendez-compte que, tout important qu’il fut pour vous, le professeur anglais doit céder sa place.

C’est pour ce genre de cas que j’ai monté ce format des Y F’rait Beau Voir qui, après 18 mois, semble avoir fait ses preuves et conquis un bon lectorat. Tant mieux ! Alors, après Le Silmarillion et Roverandom, nous revoilà à nous intéresser à cet écrivain formidable, clef de voûte d’univers littéraires modernes quasi inenvisageables sans ses travaux préliminaires.

Et comme cela fait longtemps que je ne vous ai pas parlé de poésie et que, quitte à parler de Tolkien, autant prendre un ouvrage différent de ce qu’on lit partout, aujourd’hui on va parler du plus grand mystère des Terres du Milieu : Tom Bombadil.

Les couvertures de John Howe rendent n'importe quelle édition poche aussi sexy qu'un grand format. Même si l'illustration des Aventures de Tom Bombadil est issue du Hobbit.

Les couvertures de John Howe rendent n’importe quelle édition poche aussi sexy qu’un grand format. Même si l’illustration des Aventures de Tom Bombadil est issue du Hobbit.

Les Aventures de Tom Bombadil, ou The Adventures of Tom Bombadil en anglais, a vu le jour en langue anglaise en 1962 et a été traduit en 1975 pour Christian Bourgois par Dashiell Hedayat, aka Jacques-Alain Léger. La version poche, chez Pocket, date de 1992. Une traduction révisée a été proposée en 2003 par Céline Leroy pour Christian Bourgois, augmentée d’une préface de l’auteur, pour Faërie et autres textes, un ouvrage paru chez Pocket en 2009, traduit par Francis Ledoux. Les deux ouvrages étant illustrés par des couvertures signés John Howe, pour ne rien gâcher. Ca va, pas trop perdus ? Tant mieux, parce que voici 5 bonnes raisons de vous jeter sur ce merveilleux tom(e) – humour :

  1. La première raison pour laquelle vous devriez, habiles lecteurs, si ce n’est pas déjà le cas, vous jeter sur Les Aventures de Tom Bombadil, est probablement l’origine même du recueil : Tolkien voulait publier quelque chose que les vieux pourraient s’offrir à Noël, lire et apprécier. Il avait en effet ciblé spécialement le jeune public avec Roverandom en 1927, clairement destiné à la jeunesse, ainsi que Le Hobbit, en 1937. Les trois volumes du Seigneur des Anneaux, parus en 1954-1955, s’adressaient à un public plus mixte. Mais… wait a minute: la poésie est-elle pour les vieux ? C’est en tout cas une façon de penser les choses au début des années 1960 (c’est notamment ce que pense la tante de Tolkien, qui lui fait la suggestion). Il faut replacer dans son contexte cette situation : à une époque où les écrits de fiction fantastique et ou de fantasy étaient quasiment inexistant, versifier des poèmes rattachés à un best-seller de fantasy était assurément un bon moyen de toucher un lectorat plus classique ! Alors comme ça on me croit pas quand je dis que, pour exister aux yeux de tous, les littératures de l’imaginaire doivent faire autant d’efforts que le lectorat classique ?
  2. Si, à l’origine du recueil, il n’y avait que la volonté de Tolkien de publier le poème éponyme, Les Aventures de Tom Bombadil, pour illustrer un peu de la vie de ce personnage si énigmatique de La Communauté de l’Anneau, il est très vite apparue à l’auteur et à son éditeur qu’il faudrait étofer l’ouvrage afin d’en faire un recueil intéressant pour tous les lecteurs captivés par les Terres du Milieu. C’est pourquoi Tolkien est allé fouiller dans ses écrits des années 1920 et 1930 pour en ressortir suffisamment de matière à retravailler pour rendre l’expérience intéressante. La démarche est donc de retravailler suffisemment des poèmes qui n’avaient parfois rien à voir avec les Terres du Milieu et de les associer dans un recueil mêlant fantastique et imaginaire tiré du Seigneur des Anneaux. La réception publique fut un succès (ouvrage quasiment épuisé avant même la publication) et la critique fut majoritairement enthousiaste. L’expérience met bien en exergue ce que Julien Delorme avait traité dans un édito : les ponts entre les genres sont bien plus artificiels qu’on veut bien le croire.
  3. Comme Poe, Tolkien nous livre une poésie formidable. De la mélancolie quasiment qualifiable de romantisme avec des poèmes comme Le Dernier Vaisseau, de l’humour un peu anglais et burlesque avec Fastitocalon ou encore des jeux sur les allitérations et les assonnances – sur les sonorités quoi – avec Chat (écrit pour sa petite fille, d’après ce que j’ai pu lire), on a de tout. A des compositions faisant directement référence à l’univers qu’il a déjà mis en place avec quatre romans s’entremêlent d’autres qui développent des thématiques nouvelles. Mais dans l’ensemble, on arrive à une qualité exceptionnelle d’un recueil de poésie fantastique hors norme. L’édition bilingue de Pocket révèle tout le sel et toute la poésie des vers de l’érudit anglais. Une poésie que vous pouvez, grâce à d’exceptionnels documents audio, vous faire conter directement par l’auteur comme par exemple cette lecture de Mewlips (Les Chats-gluants).
  4. Et il y a cette préface disponible en français depuis 2003. Dans celle-ci, Tolkien explique qu’il n’est pas l’auteur des Aventures de Tom Bombadil mais qu’il n’en est que l’éditeur, le traducteur, le passeur, celui qui transmet. Il place ces poèmes comme des textes qu’il a lui même extrait du Livre rouge de la Marche de l’Ouest, ce livre qui aurait été rédigé par Bilbon et Frodon sur leurs aventures, pour résumer rapidement. Par cette simple mention, qui renvoie à ses quatre précédents romans, Tolkien fait de son recueil une matière intradiégétique dont il n’est que le passeur. Cette intradiégèse, dans laquelle il inscrira tous ses travaux sur les Terres du Milieu, permet de donner à l’ouvrage un nouveau sens, illustratif et explicatif, qui est l’une des fonctions du mythe. Avec ses éclairages sur Bombadil, personnage énigmatique et éthiquement supérieur, avec les références directes au Seigneur des Anneaux – notamment le poème Oliphaunt -, avec les origines différentes de plusieurs textes du recueil – certains sonnent comme étant originaires du Gondor, d’autres étant des compositions directes des personnages et d’autres encore étant des reprises de légendes anciennes – Tolkien commence en moins d’une centaine de pages à peine à poser les bases d’une mythologie globale et fascinante qui ne cessera de le tenir en haleine jusqu’au bout de sa vie ; et son fils après lui.
  5. Et puis, surtout, Tolkien nous livre deux poèmes pleins sur Tom Bombadil. Avec le chapitre qui lui est consacré dans La Communauté de l’Anneau, ce sont les seules informations dont l’on dispose à propos de ce personnage rougeaud et sympathique que l’Anneau n’affecte pas. Alors, si vous souhaitez vous lancer dans les grandes théories interprétatives qui fleurissent partout sur le net à propos de l’époux de Baie d’Or, comme j’ai moi-même pu y participer étant jeune, il vous faut lire ce recueil ! Allez je vous donne des pistes (ici ou ) parfois fumeuses (ci !) !
The Mewlips, les chats gluants, c'est beau. Bordel. Probablement mon poème préféré en langue anglaise. Ramasse tes dents, Yeats.

The Mewlips, les chats gluants, c’est beau. Bordel. Probablement mon poème préféré en langue anglaise. Ramasse tes dents, Yeats.

Les Aventures de Tom Bombadil sonnent en bouche comme avaient pu sonner certains passages du Hobbit – je pense notamment au passage des Enigmes dans le noirRiddles in the dark, que vous pouvez entendre lues par Tolkien ici – ou du Seigneur des Anneaux – qui ne se souvient pas de tous ces chants magnifiques et notamment le Poème de l’Anneau – et l’envie de les déclamer à haute voix est irrésistible ! C’est probablement pour ça qu’est fait le Tolkien Reading Day ! Une belle occasion pour écouter Tolkien réciter le Poème de l’Anneau, la Chanson de Durin, la Chanson de Beren & Luthien, la Complainte de Galadriel (en quenya, s’il vous plait) et le Chant de Sylvebarbe (en entique, s’il vous plait).

Et pour votre délice, voici Oliphaunt :

Grey as a mouse,
Big as a house,
Nose like a snake,
I make the earth shake,
As I tramp through the grass;
Trees crack as I pass.
With horns in my mouth
I walk in the South,
Flapping big ears.
Beyond count of years
I stump round and round,
Never lie on the ground,
Not even to die.
Oliphaunt am I,
Biggest of all,
Huge, old, and tall.
If ever you’d met me
You wouldn’t forget me.
If you never do,
You won’t think I’m true;
But old Oliphaunt am I,
And I never lie.

Vil Faquin

Du même auteur : Le SilmarillionRoverandom.
A lire : Edito de Julien Delorme sur la perméabilité des genres.

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