Edito 3.16 / Mathieu Rivero

Réécrire un mythe et réécrire Harry Potter, quelle différence ?

[ou une réflexion sur cette tendance mal-aimée qu’est la fanfiction]

Quand le Faquin m’a proposé cette tribune, je me suis demandé sur quoi j’allais écrire. En tant qu’auteur, plein de choses me passionnent, tant sur les aspects techniques du métier que sur ses côtés politiques. Mais j’aurais l’impression de donner des leçons, d’être un peu dogmatique. Du coup, je vais vous parler de tout autre chose aujourd’hui.

Il est une question qu’on ne m’a jamais posée. Jamais.

Or et Nuit, le roman que j’ai publié l’an dernier chez les Moutons Électriques, parle de Shéhérazade une fois qu’elle a raconté ses Mille et Une Nuits et quitté son palais pour fuir son mari et voir le vaste monde. Souvent, on me demande pourquoi Shéhérazade. Pourquoi elle. J’ai plein de réponses à fournir sur ça : elle permet d’ancrer le récit dans le conte, elle donne du liant à l’histoire, elle justifie le contexte oriental, entre autres.

Mais du coup, on ne me demande jamais ce que je pense de la fanfiction.

Ça y est, le gros mot est lâché. J’ai dit fanfiction. Oui, le truc qui a vaguement mauvaise presse sur tout l’internet.

S'emparer de l'oeuvre originale pour se l'approprier et lui rendre un hommage. Parole aux lecteurs.

S’emparer de l’oeuvre originale pour se l’approprier et lui rendre un hommage. Parole aux lecteurs.

Pour ceux qui ont vécu loin d’un câble RJ-45 et d’une connexion Wi-Fi, voici ce que Wikipedia dit des fanfics :

Une fanfiction, ou fanfic (parfois écrit fan-fiction), est un récit que certains fans écrivent pour prolonger, amender ou même totalement transformer un produit médiatique qu’ils affectionnent, qu’il s’agisse d’un roman, d’un manga, d’une série télévisée, d’un film, d’un jeu vidéo ou encore d’une célébrité.

Or et Nuit est-il une fanfiction ? Je crois qu’on peut le dire, oui. Il existe bien un canon (le corpus des Mille et une Nuits), et je prolonge le récit, en ne gardant que certains aspects du matériau source. D’ailleurs, quand on connait un peu l’histoire du texte originel, on remet assez vite en perspective la question de matériau source : le texte a vécu bien des itérations, plus ou moins respectueuses. Et tout le monde s’en fiche un peu. C’est un peu comme si on critiquait Silverberg pour avoir réécrit le mythe d’Orphée, ou Zimmer Bradley pour les mythes arthuriens (vous pouvez continuer la liste par vous-mêmes). Qui voudrait critiquer ces sommités ? Est-ce parce que les auteurs des œuvres originelles sont morts – ou inconnus – que l’on n’ose pas critiquer la démarche ? Donc, la fanfiction, j’en ai lu un peu, j’ai parfois aimé ce que j’y ai trouvé (mais souvent, non). Mais qu’on le veuille ou non, grâce à Wattpad, fanfiction.net et autres organes de publication internet, la fanfiction est une pratique courante, gratuite et abondante. Et ça se lit par paquets. Sur fanfiction.net, on aperçoit souvent des textes pas encore finis qui dépassent le million de mots ; comprenez là qu’ils mettraient un bon soufflet à votre bibliothèque s’ils étaient dedans. Qu’on vienne me dire que les jeunes ne lisent pas : ce n’est absolument pas vrai. Ils lisent tout le temps, mais pas la même chose que les adultes.

La fanfiction n’est pas une pratique honteuse, mais elle est trop multiple pour être comprise en un tenant. Il peut s’agir d’une simple paraphrase, qui mettrait en mots un épisode de série. D’une œuvre prolongée parce que la fin ne satisfait pas un fan. Ou d’un univers alternatif, où l’on ré-imagine Star Wars en steampunk, ou alors une intrigue presque similaire si ce n’est un personnage original (hors du canon) qui modifie complètement l’intrigue. On réécrit une intrigue avec un autre paradigme de genre ; tel ou tel personnage change de sexe, le film d’aventure devient une romance, etc. Ce que j’apprécie avec la fanfiction, c’est la richesse et la diversité des situations qui en dérivent. En somme, cette pratique nous dit à quel point la fiction est un terreau fertile. Elle est un pousse-au-crime : il devient facile d’imaginer, de mettre en place ces scènes qui nous apparaissent, de les publier et de les faire lire. Aujourd’hui, il n’a jamais été aussi facile de le faire. Merci, Internet !

Du coup, comme les fanfictions de l’Iliade sont plutôt sérieuses (à part le film de Wolfgang Petersen), on les appelle des réécritures. Mais au final, je ne vois pas la différence. Après, on crie souvent à la réappropriation culturelle (pour ce domaine et d’autres). On souillerait l’œuvre d’origine ? On ferait en sorte que le créateur se retourne dans sa tombe ? Le créateur est-il désacralisé, doit-il frémir d’horreur à l’idée de ce qu’on fait de ses personnages ? Bonne question. Ou plutôt, bonnes questions.

Toutes les adaptations ne sont pas réussies. Toutes les fanfictions non plus. Et ce n’est pas grave. C’est la vie d’une œuvre : certaines vivent bien l’expérience du public, d’autres non. J’enfonce peut-être une porte ouverte, ici, mais la qualité importe peu. Je suppute que Twilight n’aurait pas été au goût de Bram Stoker, mais que certaines productions de la Hammer Company ne lui auraient pas déplu, malgré une qualité d’image pas au top et un jeu d’acteur contraint. (Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit sur Twilight.) Seulement, une fois que l’éditeur a livré le texte à l’imprimeur, c’est fini pour l’auteur. Le brave écrivain ne peut pas forcer le lecteur à comprendre l’ouvrage d’une certaine façon plutôt qu’une autre. C’est le propre du lecteur : ce dernier peut être à la fois la personne la plus intelligente du monde, ou la plus bête et insensible. En général, cet être fabuleux est un peu au milieu du spectre. Mais deux lecteurs n’auront pas la même vision des personnages, de l’intrigue. N’y verront pas la même chose. L’imagination et le désir d’histoire peuvent sembler très différents, mais depuis l’avènement d’internet, plus tellement. On observe de tout dans le domaine de la fanfic. Vraiment, de tout.

Certains auteurs ne souhaitent pas que l’on fasse de fanfictions sur leurs œuvres, d’autres encouragent le procédé. Cette question du pourquoi me questionne. Pourquoi empêcher les autres de prolonger l’expérience du roman ou du film ? Pour moi, c’est l’hommage ultime, signe que l’œuvre est transcendée, portée au-delà de son carcan de papier. C’est de la fiction de fan, bon sang ! Est-ce la peur d’être dépossédé de ses idées ? De ne plus en avoir le contrôle ? Lovecraft, par exemple, encourageait les autres à piocher dans ses idées, dans son Mythe. Généreux et visionnaire, il propose une sorte de licence Creative Commons avant la naissance de celle-ci. En somme, est-ce que ça ne reviendrait pas à un combat de propriété intellectuelle ? Dans le même registre, on hurle souvent à l’appropriation culturelle lorsqu’un roman se passe dans un contexte qui n’est pas la France. L’auteur prétend-il détenir la vérité sur le lieu, l’époque et la société décrites ? Je ne crois pas. Mais qui a la légitimité pour écrire sur le sujet, alors ? Si je n’ai pas le droit d’inventer, d’extrapoler, de créer ma fiction à partir de certains éléments, qui le peut ?

Chtulhu and the Doctor, une illustration fan-art de John Raptor.

Chtulhu and the Doctor, une illustration fan-art de John Raptor.

Personnellement, ce que je constate dans ce procédé, c’est l’hybridation, une confrontation salutaire à l’altérité. Si, aujourd’hui, j’ai écrit une fanfiction des Mille et Une Nuits, c’est aussi pour y injecter une lecture contemporaine, y glisser des éléments qui me parlent – et qui, je l’espère, parlent aux lecteurs d’aujourd’hui. En somme, si j’utilise mon texte source comme un terreau, j’y ai planté des graines très actuelles. Ancrées dans mon époque. Quel texte de fiction se targue de reproduire avec fidélité l’Histoire, alors que l’Histoire elle-même ne se définit que par des points de vue ?

Je suis convaincu que la fiction avance comme ça : par petits pas, par des sentes de traverse, par des chemins détournés. Elle nous sort de notre zone de confort, nous fait voyager, imaginer, nous perturbe. Puis, une fois le livre terminé, devient poussière : un sédiment pour l’avenir.

Mathieu Rivero,
Le 15 mars 2016.

Du même auteur : Interview de Mars 2016,
La Voix brisée de Madharva et Tout au milieu du monde.

Publicités

3 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s