Au-delà de Blade Runner

Au-delà de Blade Runner – Los Angeles et l’imagination du désastre (Beyond Blade Runner – The Ecology of Fear)

Mike Davis

Depuis quelques temps déjà, vous avez pu apercevoir sur ce site une tendance se dessiner fortement. Exprimée au cours du Prix Exégète 2015 et bientôt dans notre Colloque du Héros – nous avons toujours besoin de vous pour le financement, soit dit en passant -, cette idée effleure largement dans plusieurs de nos articles récents et à venir.

Cette idée, c’est celle que les littératures de l’imaginaire, plus que refléter l’image sociale d’une société, développent un propos dont ces mêmes sociétés se saisissent pour évoluer, bien plus souvent qu’on ne le pense. Nous avons notamment évoqué cette idée avec deux articles récents, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? / Blade Runner et Neuromancien, et nous arrivons aujourd’hui avec un gros morceau.

Mais qu’entend-on par gros morceau ? A quel moment un faquin tel que moi, chers lecteurs, peut-il décider qu’il tient un gros morceau ? Peut-être quand un essai d’analyse de l’écologie urbaine se base sur des symboles aussi évidents et universels de l’imaginaire science-fictionnel urbain que sont les ouvrages de Dick et de Gibson précédemment cités. Non ?

Allez, on va dire que oui.

L'ombre de la peur qui plane à la suite de l'anticipation noire de Ridely Scott.

L’ombre de la peur qui plane à la suite de l’anticipation noire de Ridely Scott.

Au-delà de la soupe

L’ouvrage du jour est donc un petit tome chez l’éditeur Allia : Au-delà de Blade Runner – Los Angeles et l’imagination du désastre (Beyond Blade Runner – The Ecology of Fear), publié en français en 2006, sur une traduction d’Arnaud Pouillot.

Il est ici dans sa quatrième édition de 2014. Pourquoi je précise ça ? Hum, attendez un instant que je finisse ma présentation, avides lecteurs.

En fait, Beyon Blade Runner n’est qu’une partie d’un livre complet, paru en 1998 (l’article particulier est sorti en 1992 et révisé en 1998) sous la plume de Mike Davis. Il s’agit du chapitre 7 d’un livre plus complet, The Ecology of fear, jamais traduit en français, mais qui a rapporté à son auteur la même année d’être sélectionné par le prix McArthur (récompensant les citoyens dont les travaux revêtent une importance particulière et les finançant sur 5 ans, à hauteur de 500.000$). Vous pouvez alors vous demander quel est l’intérêt de rééditer quatre fois déjà un ouvrage d’analyse des phénomènes urbains sorti en 1992 et basant notamment son analyse sur des phénomènes enclenchés à la fin des années Reagan et au début des années 1990.

Bon, déjà, présentons l’auteur – on s’en passera pour l’éditeur que je vous ai déjà présenté de nombreuses fois. Mike Davis est un historien et sociologue américain spécialisé dans l’étude de l’écologie urbaine américaine. Il s’inscrit dans un courant d’analyse des structures sociales appelé géographie radicale. Ce courant, initié dans les années 1960 a pour présupposé que les analyses géographiques habituelles se concentrent sur les aspects utiles aux dominants (économiques et politiques). La géographie radicale s’intéresse alors à la pluridisciplinarité et à l’ouverture du discours pour traiter de sujets transversaux.

L’objectif est ainsi de revitaliser le dialogue social dans les sujets d’étude abordés et de permettre une plus grande visibilité des réalités socio-économiques dans les études menées par les partisans de ce courant de pensée. En plus de cela, Davis collabore à des revues de gauche américaines – pas Démocrates donc, mais plutôt du côté du Socialist Workers Party, qu’on avait déjà cité pour Le Mercenaire de Mack Reynolds -, ce qui vous permet d’avoir une certaine idée des convictions du monsieur, très attaché à l’humain vivant dans le système que l’on étudie, donc.

Mike Davis s’est très vite positionné autour de l’étude du tissu urbain dans les sociétés développées modernes. Bon, tout ça c’est bien beau, hein, mais qu’est-ce qu’on en a à braire dans l’optique d’un site spécialisé sur les littératures populaires ? Eh bien, habiles lecteurs, comme le nom de l’étude le laisse deviner, on en a à braire que c’est à nos moutons électriques que cela fait rapport. Avant de développer son étude, dans l’introduction – et avant même de parler de son hyptohèse -, l’auteur se base sur un rapport réalisé en 1988 par la Californie du Sud quant à l’avenir de leur économie et de leur tissu urbain : L.A. 2000: A city for the future. Un rapport qui envisage la ville de Los Angeles et ses faubourgs à l’horizon 2000 et prévoit un grand plan de développement. Ce rapport a été motivé par deux choses : d’un côté les répercussions de la crise économique du début des années 1980 – liée aux conséquences de la crise pétrolière de 1979 – et de l’autre la représentation de Los Angeles dans le film Blade Runner de Ridley Scott, noire, sale et usée – rappelons que le film devait se tourner à New York mais que, pour des raisons financières, il a été tourné à Los Angeles. C’est donc en réaction à deux principaux phénomènes que ce rapport est commandé dans un seul objectif : éviter que la prédiction de Blade Runner ne se réalise.

C’est là que Mike Davis fixe son point de départ : en voulant se départir d’un fantasme cauchemardesque et craint, les pouvoirs publics ne se sont pas doutés que, d’une, il était totalement hypothétique et irréalisable et, de deux, cela les mènerait dans un exact opposé, tout aussi détestable. S’appuyant sur les travaux de Burgess sur le Chicago des années 1920/1930, Davis développe le propos suivant :

  • Introduction : où il présente sa thèse après avoir posé le décor avec notamment le fameux rapport cité ci-dessus, notamment les fameux diagrammes urbains (celui de Burgess, et le sien, qui introduit la violence comme donnée supplémentaire par rapport au précédent, uniquement économique).
  • Le paysage de la surveillance : où il expose la situation de la ville après les émeutes de 1992 et où il a cette fameuse phrase (qui fait office de quatrième de couverture) : « reconstruire L.A. veut simplement dire consolider le bunker.« 
  • L’émeute invisible : où il explique ces émeutes d’un point de vue socio-économique en pointant du doigt la ghettoisation d’une bonne partie de la population urbaine de la ville, d’origine étrangère (peu importe le nombre de génération depuis l’immigration, au final).
  • Zone de tir à vue : où il illustre la violence systématique des répressions urbaines ; une violence à multiples visages (ethnique, économique, moral…).
  • Les demi-lunes de la répression : où il montre comment se met en place un communautarisme qui amène à une hiérarchisation et une stigmatisation spatiales des habitants, par districts (district de rétention des sans abris, district sans drogue…).
  • Les voisins vous regardent : où il décrit les méfaits des neighbourhood watch, ces milices de citoyens qui font ce que la police ne peut/veut pas faire (exécutions « justifiées » notamment).
  • Univers parallèles : où il s’attarde sur l’imaginaire d’Hollywood qui se déplace du centre historique (peuplé par des populations pauvres) vers des complexes extérieurs privés pour imposer une violence économique et sociale supplémentaires aux populations qui en sont privées.
  • Ozzie et Harriet aux enfers : où il traduit le fonctionnement des migrations de classe dans les banlieues américaines. Quand une catégorie de population pauvre atteint enfin le niveau de vie d’émigrer dans les banlieues décrites par la télévision (et son discours sur l’idéal familial américain), les populations aisées se déplacent encore d’un cran, après avoir pillé économiquement leurs précédentes localités.
  • La guerre raciale de faible intensité : où il explique comment ces comportements de classe ont déclenchés des vagues de violences racistes et la création de mouvement aryens (et latinos et noirs en réaction) et les nombreux meurtres en rapport, quasiment jamais suivis de l’action des forces de l’ordre. Un climat social tendu et insoutenable se dessine alors.
  • La ceinture du goulag : où il dévoile comment ce climat s’est vu contenu dans les ceintures de banlieue récemment colonisées par un système pénitentiaire démesuré ; la Californie comptant le troisième système carcéral du monde derrière la Chine et les Etats-Unis dans leur ensemble (22.500 détenus en 1980 contre 341.420 en 2005), où l’on discute de la peine capitale pour les mineurs de 13 à 14 ans.
  • La flotte vers Mars : où il nous traduit les écarts entre les rêves des années 1960 et la réalité à l’aube des années 2000 avec un pourcentage d’incarcération bien supérieur à celui que les écrivains de science-fiction prévoyaient être celui des colons sur Mars.

L’un dans l’autre, Mike Davis nous propose une mise en place d’une écologie urbaine de la peur dans la ceinture californienne de L.A. et comment cette écologie, très utile, est récupérée par les dominants : économiques, politiques, raciaux… Bien loin de la soupe habituelle qu’on a pu nous servir par ailleurs, donc.

De quoi approfondir le propos génial de trois artistes : le romancier, le réalisateur et le musicien.

De quoi approfondir le propos génial de trois artistes : le romancier, le réalisateur et le musicien.

Pop’écologie

Cela n’explique pas encore pour en 2014 il est d’actualité de rééditer l’ouvrage, tu as raison, suspicieux lecteur. Mais je ne t’ai pas embrumé. J’y viens. Les modifications urbaines des années 1990 aux Etats-Unis, héritage d’années de politiques libérales décomplexées sous Reagan, ont pris leur temps pour traverser le vieux continent. Pourtant, quand en 2005 des émeutes éclatent dans les banlieues françaises, faisant suite à une politique économique et sociale calamiteuse et un ras-le-bol prononcé d’être laissés pour compte, les médias américains montrent des images d’une France en guerre, se demandant pourquoi l’armée n’est pas employée (en 1992, la garde républicaine américaine est intervenue dans les émeutes de L.A.). En 2007, et cela ne s’est pas arrangé depuis, la politique choisie est celle de continuer dans le modèle américain, en éludant le problème et en le traitant avec une vigueur médiatique et politique qui n’ont d’égales que la violence économique pesant déjà sur les épaules des mêmes populations.

Ce n’est que quelques années plus tard, en 2010 qu’un candidat à l’élection présidentielle de 2012 mentionne dans son livre Qu’ils s’en aillent tous – réédité en 2011 et longtemps en tête des ventes de livres politiques -, Jean-Luc Mélenchon, le film Blade Runner comme illustration du désastre qu’étaient devenues selon lui les politiques urbaines en cours depuis le début des années 2000, notamment. Blade Runner mentionné à 20 ans d’intervalles sur deux continents, et pour exprimer les deux faces du problème que posent les développements urbains contemporains que nous ne comprenons pas encore, n’est-ce pas là l’expression fondamentale de l’empreinte mentale universelle (du moins dans la société occidentale) de ce film ? Mieux, de ce genre d’anticipation ?

En introduction de son ouvrage – que je vous invite à lire sur le site de l’éditeur -, Mike Davis appuie son propos sur trois ouvrage – Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? / Blade Runner de Philip K. Dick / Ridley Scott, Neuromancien de William Gibson et La Parabole du semeur d’Octavia Butler – à savoir un roman d’anticipation adapté au cinéma et dont l’esthétique a révolutionné la conception des villes infernales, un roman cyberpunk qui a créé un mouvement de contre-culture cristallisant tout l’épuisement et les désillusions que les politiques américaines ultra-libérales ont laissés derrière elles et un roman d’anticipation qui imagine l’après (pas d’apocalypse, mais de l’entropie, partout ; étrangement prédictif). Trois oeuvres – quatre, si l’on compte l’adaptation cinématographique du roman de Dick – qui proposent trois visions différentes de la ville de demain pour contrebalancer les visions officielles.

Cet impact fort des littératures de l’imaginaire sur les mentalités collectives s’exprime une dernière fois dans le dernier chapitre, La flotte vers Mars, où Mike Davis utilise encore une fois l’illustration de la science-fiction pour exprimer un glissement de mentalités. Et de citer Ray Bradbury et ses Chroniques MartiennesChesley Bonestell et ses illustrations pour montrer l’impact et la force de cette culture populaire dans les esprits. Pour revenir sur notre exemple français, le même Ray Bradbury revient aussi dans le discours du même Jean-Luc Mélenchon (exemple), notamment à Toulouse quand il visite le centre européen d’astronomie.

Ainsi, à bien des égards, et bien plus qu’on ne le pense, les littératures et les cultures populaires imprègnent largement l’espace public pour développer un argumentaire différent. De leur statut d’oeuvres sociales – c’est en tout cas la base, par définition, de la science-fiction anticipatrice – les fictions d’hier deviennent l’argumentaire social d’aujourd’hui. On peut ainsi comprendre l’intérêt porté ces temps-ci à des auteurs comme Philip K. Dick, dont les travaux donnent de la résonance à bien des problématiques contemporaines, ou encore la forte place du rétro-futur ou des techno-futurs sur nos écrans.

Ainsi entre 2012 et 2015 nous avons vu trois argumentaires différents essayer de nous proposer une vision différente de la ville, que nous allons essayer de vous illustrer par trois exemples (cinématographiques ou télévisés, cette fois). Gardons à l’esprit, pour cette partie, les deux éditos de Raphaël Colson : Un avenir qui nous échappe & Un avenir retrouvé. Dès 2013, la série Almost Human, produite par J.J. Abrams, propose par exemple un fantasme techno-utopique classique des grandes heures de la science-fiction américaine. Derrière, en 2015, le film Tomorrowland, par Walt Disney Pictures, propose tout un argumentaire autour du rétro-futurisme dans une optique digne des années Reagan : retrouver la grandeur d’un pays par la proactivité des villes ; un discours faussement tourné vers l’avenir et résolument réactionnaire. Enfin, en 2012 est sorti une version britanico-sud-africaine, Dredd, du Judge Dredd de 1995 avec Stallone. Dans cette version européano-africaine très récente, exit toutes les considérations américaines de l’industrie cinématographique américaine et retour à la ville comme définition de l’enfer. Quand Mike Davis nous dit que, dans les années 1980, Ridley « Scott est, de notoriété publique, obsédé par l’idée que le Japon urbain est le vrai visage de l’enfer, comme en témoigne son film suivant, Black Rain »le glissement qui s’est effectué ici est très intéressant. L’angoisse a changé de camp.

N'oublions pas l'apport que peut avoir, dans des sciences humaines aussi exigeantes que la géographie urbaine ou l'histoire des mentalités, l'impact formidable de nos cultures de l'imaginaire.

N’oublions pas l’apport que peut avoir, dans des sciences humaines aussi exigeantes que la géographie urbaine ou l’histoire des mentalités, l’impact formidable de nos cultures populaires de l’imaginaire.

Où en est-on ?

Il y a donc beaucoup à apprendre de nos littératures populaires, notamment celles qui adoptent le point de vue de l’anticipation. Ce que l’on peut remarquer, c’est le temps que prennent ces littératures avant d’être prises en compte. Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? est sorti en 1968 aux Etat-Unis, adapté en 1982 au cinéma (Blade Runner) et a commencé d’avoir un impact fort dans les années 1990. De même que Neuromancien (1984). Par la suite il a fallu 20 ans de plus pour qu’il soit pris en compte au niveau politique et intellectuel sous nos latitudes.

Et tout cela autour d’un sujet, la ville, que nous côtoyons au jour le jour. Imaginez alors le temps qu’il faudra à des ouvrages comme Les Retombées d’Andrevon ou Pigeon, Canard et Patinette de Guichen pour donner quelque chose sur les mentalités à propos du nucléaire ? D’où l’intérêt du travail d’éditions comme Allia ou encore Le Passager Clandestin.

Il est intéressant également de noter combien les mentalités collectives, dans l’exemple de Los Angeles, dans leur contexte des années 1990, se sont également laissées pénétrées par la désillusion et la résignation des milieux de la contre-culture qui se sont trouvées illustrées dans le cyberpunk des années 1980, véhiculées par les pouvoirs publics et l’industrie culturelle.

Quoiqu’on en dise, ce sont bien des glissements et des interpénétrations qui ont lieu entre les cultures populaires et les mentalités collectives, voire mêmeon ne dit pas « voire même », ça veut dire la même chose c’est redondant – les pouvoir publics. Voir où cela nous emmènera et comment cela se répercutera.

Bon et tout ça c’est sans dire toute l’inquiétude que j’ai pour l’évolution de nos villes si nous persistons à suivre « l’exemple américain ».

 

Vil Faquin

Dans la même collection : Cyberpunk – 1988La Fin du voyage,
Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale.
A lire (éditos) : Un avenir qui nous échappe & Un avenir retrouvé.
A lire (fiction) : Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? / Blade Runner, Rapport minoritaire / Souvenirs à vendre, Inner CityLa Voix brisée de Madharvaet Neuromancien.
A voir : Conférence sur Blade Runner avec Raphaël Colson.

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