Y F’rait beau voir – Le Lion de Macédoine

Le Lion de Macédoine (Lion of Macedon)

David Gemmell

J’étais revenu en tout début d’année sur les premières amoures de La Faquinade. Le premier juillet 2014 sortait le premier article de ce qui n’était alors qu’une simple occupation oisive. Et déjà, c’était David Gemmell qui lançait la machine, avec son Dark Moon chez Milady.

L’ouvrage, bien que passable comparé à l’oeuvre de l’auteur, inaugurait le goût de La Faquinade pour les explorations d’univers fouillés, les plongées dans les cohérences internes et l’incroyable style anglo-saxon qui a tant et tant hanté ses nuits depuis.

Le cinq janvier dernier, donc, je revenais le coeur gros d’avoir laissé trop de temps couler depuis ce premier article, sur l’auteur britannique et m’attelais à lire et comprendre L’Echo du Grand Chant, merveilleuse fresque de la fin d’un temps et témoin indiscutable de la passation de pouvoir de l’histoire à la légende. De la fondation des mythes.

Plus que jamais depuis, j’ai ressenti le besoin de me replonger dans l’un des livres qui m’a fait basculer dans le côté obscur des littératures de l’imaginaire – celui avec des cookies, des peaux de bêtes et des vaisseaux de l’espace – lorsque j’étais encore au lycée. Et ce bouquin, c’est Le Lion de Macédoine.

Le glabre faciès de l'homme de poussière qui ne laisse pas de Thrace.

Le glabre faciès de l’homme de poussière qui ne laisse pas de Thrace. Sinon vous pouvez lire ça.

La vie éditoriale du Lion de Macédoine a été mouvementée. Ecrit en deux volumes (Lion of MacedonDark Prince) par Gemmell en 1990-1991, il a été traduit par Eric Holweck pour Mnémos en 2000 et publié à ce moment en trois volumes (Le Lion de MacédoineLe Prince NoirL’Enfant du Chaos). Dès 2002, Folio SF fait réviser la traduction par Thomas Day avant de l’éditer en poche… en 4 volumes (L’Enfant mauditLa Mort des nationsLe Prince NoirL’Esprit du Chaos), découpant ainsi chaque tome original en 2, un miracle de non-sens dont seule l’édition française à le secret… En 2007, Mnémos réédite l’ouvrage selon sa parution originale en deux volumes (Le Lion de MacédoineLe Prince Noir). Enfin, à partir de 2012, Mnémos va proposer à nouveau proposer une édition grand format, mais cette fois-ci en un seul tome (Le Lion de Macédoine – Intégrale), dans sa collection Icares, spécialisée en fantasy.

J’avais pour ma part lu la version Folio SF à l’époque (aux alentours de 2005/2006) et j’ai relu pour vous la version finale de Mnémos. Et voici 5 bonnes raisons de vous y jeter :

  1. Gemmell sait écrire. Bon, là, je ne vous apprendrais rien de nouveau. Rien de rien. Mais c’est bien vrai, pourtant. Et là, je viens de caler pas moins de quatre phrases pour ne rien dire, cinq si l’on compte celle-ci. Imaginez si j’avais mis un autre point au milieu ! Malgré tout ce doit être dit. La qualité de sa dramaturgie, son habileté de scénariste et d’auteur en général, son talent pour dépeindre des personnages immédiatement identifiables, tout cela fait de Gemmell un modèle d’écriture. Le Lion de Macédoine en est un parfait exemple. Très abordable et faisant agréablement le pont entre la fiction historique et la fiction de fantasy, il est d’une accessibilité rare pour un roman de cette ampleur, même si Gemmell n’a pas pu s’empêcher de coller ici et là des détails le rattachant à la trame globale de ses fictions ! Quel coquin.
  2. Le deuxième point à souligner ne manquera pas d’en étonner certains mais il te rappellera à toi, habile et fidèle lecteur de ces terres numériques, le cas de Jacqueline Carey et de sa saga Kushiel, évoquée dans cette même rubrique il y a quelques temps. Il s’agit du voyage : pour décrire son Europe fantasmée, l’auteure américaine se basait sur le temps passé à Londres ou à Paris. Pour rêver sa Grèce fantastique, l’auteur britannique se repose sur les souvenirs qu’il a de l’île grecque de l’île de Rhodes, à Lindos (ville dont le nom est directement tiré de la mythologie). Là, à l’ombre du Palais des Grands Maîtres et à proximité des traces de la Grèce de jadis, il imagine, il rêve, il voit. C’est peut-être là une notion d’une importance rare : connaître les lieux, comme Estelle Faye connait le Paris qu’elle décrit dans Un Eclat de Givre.
  3. Ensuite, cette édition est belle. Quand je dis belle, je ne parle pas que de l’épatant travail d’illustration réalisé sur la couverture par Alain Brion – dont le travail (voir site) sur Elantris de Sanderson a remporté le prix Imaginales et le Grand Prix de l’Imaginaire en 2010, rien que ça. L’ouvrage en lui-même est remarquable, alliant couverture cartonnée rigide, reliure cousue, papier épais et de qualité, marque page cousu, des cartes et des illustrations (à chaque tome / livre / chapitre) le tout pour un poids qui n’est pas excessif et 28€. Un objet magnifique qui se doit de figurer en tête de gondole de tout bon rayon ou de toute bonne collection perso. Et je ne vous parle pas du confort de lecture.
  4. Pour ce quatrième point, je vais me répéter, comme un vieillard sénile. J’apprécie, que dis-je, j’aime l’intégration des récits à la trame historique. Ici, avec Le Lion de Macédoine, David Gemmell se place dans dans la trame de la conquête de la Grèce par Philippe II de Macédoine puis son fils, Alexandre. Ouais, le Grand, au IVème siècle avant notre ère. Une grande majorité des personnages mentionnés ont existé (on y revient juste après) et l’histoire, le destin du personnage, suit le déroulement, de près ou de loin, de l’histoire de la fin du IVème siècle. Alors nombreux sont ceux qui sont prompts à reprocher à Gemmell les inexactitudes (Parménion à Sparte alors qu’il est Macédonien, les ancres sur les navires, la présence de pantalons…). Il est vrai que c’est le cas et l’historienne américaine Jeanne Reames le dit merveilleusement bien ici (je vous conseille la lecture de ce papier). Mais je prends le parti inverse : pourquoi reprocher à l’écrivain une documentation partielle, des arrangements gros comme des hangars de la DDE alors que celui-ci, s’il se réclame de la trame historique, ne prétend en rien fournir un ouvrage historique ? Il offre une porte d’entrée sur un univers dans lequel le lecteur est libre de se renseigner. Il faudrait même que ce soit un devoir, pour ne pas dire des âneries dans les billets et chroniques mais là, je crois que j’aurais aussi tôt fait d’invoquer Baal. Qui était un trou.
  5. Dans cette réécriture de la trame historique, David Gemmell y joue le jeu qui est le sien dans L’Echo du Grand Chant, par exemple : sur le mythe existant (celui d’Alexandre le Grand), il construit un mythe personnel (celui de Parménion) en miroir inversé. Et sur ce mythe relatif (réel + fiction dans la trame réelle) il ajoute un mythe absolu (un monde miroir duquel le mal découle). Nous avons donc une biographie fictionnelle mais relativement réelle d’un Parménion, qui a existé, a côtoyé les Epaminondas, Léonidas (oui, celui de 300), Démosthène (mon chouchou) et Pélopidas, a été le général de Philippe II et d’Alexandre qui était l’élève d’Aristote. A cela s’ajoute une trame fictionnelle qui se superpose pour éclairer les zones d’ombres de l’histoire réelle et de la fiction relative, dans un processus un peu similaire à celui à l’oeuvre dans Le Roi d’Août de Michel Pagel, que nous avions également abordé, souviens-toi fieffé lecteur ! Du grand art ? Pour sûr !
Toute filiation visible dans cette photographie est purement fortuite.

Toute filiation visible dans cette photographie est purement fortuite.

Mais c’est qu’il serait temps de conclure. De publier enfin ce billet qui traînait dans aux abords de ma conscience de lecteur hardcore depuis des semaines. Conclure que l’on peut être à la fois remarquable et transparent dans une même oeuvre, faire preuve de génie et de fainéantise dans le même paragraphe. Conclure que quoiqu’il advienne, on peut toujours espérer d’une oeuvre qu’elle soit éditée sous son format original. Conclure qu’un beau livre, quand il est doublé d’un bon livre, est toujours une drogue de synthèse rare, à s’injecter à l’abri des regards.

Et surtout le temps de conclure pour toi aussi, habile lecteur, qu’il faut lire entre et en-dehors des lignes. Qu’il faut ouvrir ses horizons. Qu’il faut être curieux. Sinon vous finirez tous chiants.

Vil Faquin.

Du même auteur : Dark MoonL’Echo du Grand Chant.

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