Interview de Mélanie Fazi / 6.2.16

Interview de Mélanie Fazi.

A lire : édito de Mélanie Fazi sur l’interview, justement.

Présentation

Bonjour, t’es qui ? À force de jongler avec les casquettes, j’ai de plus en plus de mal à répondre à cette question. Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds généralement traductrice puisque c’est ce qui paie les factures. Dans d’autres contextes, les gens me connaissent plutôt comme auteur de nouvelles fantastiques, et dans d’autres encore, comme chroniqueuse musicale pour le webzine Le Cargo. Pour mon chat, je suis le grand truc sans poils qui remplit le bol de croquettes et refuse toujours de jouer à 3h du matin. Pour ma petite nièce, je suis la personne qui montre ses tatouages et qui fait l’andouille en imitant les ours de Boucle d’Or. Il m’est aussi arrivé d’être l’auteur d’un édito sur ce blog où j’expliquais pourquoi cette question est en réalité affreusement compliquée. En bref, tout ça est éminemment relatif.

Ca va ? J’veux dire la vie, la famille ? Ça dépend (ça dépasse).

Et sinon, tu as un vrai métier ? Tout dépend si l’on considère que traductrice en est un. Quelqu’un qui bosse chez soi sans horaires imposés, c’est forcément un peu louche.

Entre rituel et routine.

Entre rituel et routine.

Auteur, ce métier social

Tu peux nous présenter ton parcours, qui t’a amené à la sortie du poche du Jardin des Silences ? Oui c’est vague, volontairement. Comme ça tu dis ce que tu veux. C’est surtout un peu long (et fastidieux) de résumer quinze ans de rencontres, coïncidences et autres prises de contacts. Tout a commencé par une poignée de nouvelles soumises en 1998 à la revue Ténèbres et finalement parues en 2000 et 2001 dans des anthologies dirigées par le rédac. chef Daniel Conrad. Puis d’autres parutions et des rencontres qui ont, de fil en aiguille, donné naissance à des livres à mon nom, cinq à ce jour. Partie de la nouvelle, je me suis essayée au roman un peu par accident, et presque malgré moi, et puis je n’y suis pas revenue. On m’a dit et répété que les nouvelles ne se vendaient pas, mais on m’a laissé publier trois recueils. Beaucoup d’autres petites choses ensuite, une nouvelle en anthologie par-ci, Kadath par-là… Et quand on se retourne, il s’est déjà passé quinze ans. La notion de parcours donne l’impression de quelque chose de réfléchi qui suit une ligne directrice, alors que c’est surtout la somme de tout un tas d’occasions, de petits moments et de grands hasards.

Tu as bourlingué dans plusieurs anthologies, traîné ton talent chez plusieurs éditeurs avant de finalement signer chez Bragelonne. Tu veux bien nous raconter comment tout ça a eu lieu ? Ce que t’a apporté la fréquentation (même littéraire) d’auteurs accomplis ? J’ai déjà en partie répondu dans la question précédente. Après la publication de mes premières nouvelles, trois rencontres ont eu lieu pratiquement coup sur coup. D’abord avec Fabrice Bourland, qui lançait une collection fantastique chez Nestiveqnen, connaissait mes nouvelles et m’a demandé si j’avais un roman à lui soumettre. Trois pépins du fruit des morts est paru en 2003. Ensuite avec Léa Silhol des Éditions de l’Oxymore qui m’a proposé, parce qu’on avait déjà un peu travaillé ensemble, de publier dans la collection Épreuves consacrée à des recueils de jeunes auteurs francophones. On a conçu ensemble ce qui allait devenir Serpentine. Et puis avec Stéphane Marsan chez Bragelonne. Cette partie de l’histoire est un peu improbable : je lui avais soumis le manuscrit d’Arlis des forains pour avoir un regard professionnel sur ce roman qui me posait problème, sans penser un instant à le faire paraître chez Bragelonne puisqu’ils ne publiaient pas de fantastique. Contre toute attente, Stéphane a eu un coup de cœur et a décidé de le publier. Le hasard veut que les trois livres soient parus en l’espace d’un an, entre septembre 2003 et septembre 2004, ce qui a pu me faire passer à l’époque pour plus productive que je ne le suis en réalité. Bragelonne a ensuite repris Serpentine quand l’Oxymore a dû fermer boutique, et publié mes deux recueils suivants.
Quant à la « fréquentation d’auteurs accomplis », je ne sais pas trop ce que je peux en dire, sinon que j’ai surtout fréquenté lesdits auteurs autour d’une bière ou d’un whisky en festival (c’est un milieu très convivial), et appris beaucoup de ceux que j’ai traduits (Graham Joyce notamment).

La vie est pleine d’opportunités, depuis que je tiens ce site j’ai eu le temps de m’en rendre compte, et je sais aussi que celles-ci peuvent parfois être trop nombreuses. Aurais-tu des conseils, des tips sur comment en provoquer ? Comment en saisir ? Comment savoir quand c’est trop ? Je crois que ce sont plus souvent elles qui viennent me chercher que l’inverse. Dans mon expérience, à partir du moment où on fait les choses à sa façon, et le mieux possible, il arrive un moment où les étoiles s’alignent et où des occasions se présentent. Les projets les plus intéressants auxquels j’ai participé m’ont été proposés par d’autres personnes et je n’en aurais pas eu l’idée moi-même, que ce soit l’ouvrage collectif Kadath chez Mnémos ou le recueil de Lisa Tuttle que j’ai rassemblé et traduit pour Dystopia. Depuis quelques années, on me contacte de plus en plus souvent pour des projets un peu hors norme. L’an dernier par exemple, le groupe de metal progressif Elvaron m’a demandé d’écrire les paroles de son prochain album, qui paraîtra en avril, parce que l’un des membres connaissait mes livres et qu’il souhaitait faire écrire les textes par quelqu’un qui soit écrivain, avec une trame narrative sur l’ensemble de l’album. Jamais il ne me serait venu à l’idée de démarcher un groupe pour leur proposer des paroles… J’ai l’impression qu’à partir du moment où des livres existent et touchent un public, il va naturellement se produire des rencontres, des déclics, qui vont donner naissance à des projets.
Comment provoquer ces opportunités ? Je n’en sais rien. Comment les saisir ? Une à la fois, quand elles se présentent. Comment savoir quand c’est trop ? Quand le stress prend le pas sur le plaisir, quand le corps commence à protester sérieusement, quand on se retrouve à carburer aux médicaments pour être capable de se lever le matin et qu’on se demande si tout ça en vaut réellement la peine. J’ai déjà donné, plusieurs fois, et je ne tiens pas à recommencer. J’ai refusé récemment un projet lié à la musique qui pouvait être un exercice intéressant, et dont on m’avait dit qu’il m’aiderait peut-être à « me faire connaître ». Sauf que je n’avais pas le temps nécessaire, et que je n’avais pas le sentiment non plus d’être la bonne personne. Au bout d’un moment, on apprend à écouter son instinct. Quand c’est trop, mieux vaut refuser, surtout si on tient un tant soit peu à conserver une vie en dehors du travail.

Parce que les grands espaces de Savoie me semblaient propices pour une telle lecture. Et puis en fait non.

Parce que les grands espaces de Savoie me semblaient propices pour une telle lecture. Et puis en fait non.

Œuvre

Alors, comme tu le sais, je me suis arrêté notamment sur tes deux premiers recueils, Serpentine et Notre-Dame aux Ecailles. L’un comme l’autre sont des compilations de textes parus précédemment, qui trouvent finalement une identité collective. Le Jardin des Silences, paru en 2014, contient deux tiers de textes publiés en anthologies également. Que trouves-tu dans les appels à texte / propositions de collaborations pour des anthologies qui te rend si productive ? Ce n’est pas tous les jours qu’on me qualifie de productive ; en général, on me reproche de ne pas l’être assez. Depuis plusieurs années, je ne recherche plus activement les appels à textes mais je reçois des demandes d’anthologistes qui me proposent de participer à tel ou tel projet. En général, je sais assez vite si un thème me parle ou pas, et partant de là, j’accepte ou non. Beaucoup de gens ont une image fausse de ces textes d’anthologie comme d’un « travail de commande » qui briderait la créativité, mais je trouve au contraire que ça permet d’explorer des thèmes qu’on n’aurait pas forcément abordés seuls. Par exemple, je ne suis pas sûre que les lecteurs s’en rendent compte, mais participer à l’anthologie Reines et dragons a été pour moi un véritable défi, que je me suis beaucoup amusée à relever. Ce n’étaient pas mes thèmes a priori, d’autant qu’on me demandait explicitement un texte de fantasy (même urbaine) et pas de fantastique, mais j’avais envie d’essayer, et je n’aurais jamais eu seule l’idée d’écrire un texte comme « Les Sœurs de la Tarasque ». Une contrainte thématique peut être un excellent moyen de déclencher l’inspiration.

Il est évident, en te lisant et en te suivant sur les réseaux sociaux, que ton goût pour la musique est essentiel dans ta démarche créatrice. La musique est omniprésente dans ces deux recueils, au point qu’on en viendrait à se demander si l’interaction ne pourrait pas être réciproque. Braglonne annonce à la fin du Jardin des Silences que les musiques symphoniques de tes bouquins seront bientôt disponibles, je sais que tu as écrit des paroles pour un groupe de musique… Tu n’as jamais été tentée de t’essayer à ça ? Et tu peux nous raconter d’où sortent ces bandes symphoniques ? Il s’agit du travail du compositeur Jérôme Marie, qui est un grand amateur de littératures de l’imaginaire et qui a composé un certain nombre de musiques inspirées par des nouvelles ou romans. Il a aussi travaillé par exemple sur l’univers de Michel Pagel ou de Lionel Davoust. Il avait commencé par adapter ma nouvelle « Serpentine », et j’ai eu la chance d’entendre ces pièces interprétées par un orchestre symphonique il y a quelques années, une expérience qui m’a beaucoup touchée. Il s’est attaqué ensuite à d’autres nouvelles, dont celles du Jardin des silences. La musique inspirée de « Serpentine » est disponible sur son site.
Pour ce qui est de m’essayer à la musique, je sais que ce n’est pas du tout mon langage. Je n’ai pas tellement d’oreille, pas vraiment le sens du rythme non plus, et je chante atrocement mal. C’est une frustration, mais qui génère une forme de créativité. J’aime tourner autour de la musique, m’inspirer d’elle, écrire sur elle (dans mes propres textes comme dans mes chroniques d’albums ou de concerts), voire prendre appui sur elle pour écrire des paroles, comme me l’a demandé Elvaron. Mais je serais incapable de composer ou d’interpréter de la musique. Mon domaine, ce sont les mots. Un peu les images aussi, même si j’ai dû mettre en pause les photos de concerts depuis quelque temps (cf chapitre « Comment savoir quand c’est trop »).

Tes textes sont tous d’une grande force visuelle. La mise en scène est claire et certaines de tes nouvelles m’ont semblées tout droit sorties d’un storyboard de Guillermo del Toro. Une chance de te voir écrire des scénarios pour la télévision ou le cinéma un jour ? Sans hésiter : non. L’exercice en soi peut être intéressant, mais tous les échos que j’ai eus de personnes ayant travaillé pour la télévision ou le cinéma m’en donnent l’image de milieux extrêmement durs où il faut batailler constamment pour imposer la moindre décision personnelle. Ce n’est pas dans ma nature et je n’y serais pas à ma place. En matière de scénario, la bande dessinée m’intéresserait beaucoup plus par exemple. Cela étant, si d’aventure quelqu’un souhaitait un jour adapter un de mes textes pour l’écran, j’en serais ravie. Mais je ne me verrais pas travailler moi-même dans ces deux milieux.

Pour rebondir là-dessus, on sait que les littératures de l’imaginaire, à l’écran, sont souvent saluées de partitions musicales mémorables. On a tous en tête les thèmes des Terres du Milieu, de Poudlard ou de Westeros, pour rester dans les évidences. Certains auteurs comme Michaël Moorcock sont allés assez loin dans cette direction, notamment avec ses collaborations avec Blue Oyster Cult ou Hawkwind. Sans comparer, comment définirais-tu ton implication dans The Deep Ones (aux côtés, notamment, de l’inénarrable Lionel Davoust) ? Très simplement : j’y suis lectrice. Je monte sur scène pour lire mes propres textes ou ceux d’autres auteurs, pendant que mes petits camarades jouent de la musique semi-improvisée en arrière-plan. Lionel aussi fait partie des lecteurs. D’autres membres sont plutôt musiciens, comme Christophe Thill des éditions Malpertuis, même s’il lui est arrivé de faire quelques lectures ; d’autres encore, comme Ophélie Bruneau, sont tour à tour lecteurs et musiciens. Je fais partie de ceux qui ne touchent à aucun instrument, ce qui vaut mieux pour nos oreilles comme pour celles du public. C’est une très bonne occasion de découvrir l’expérience de la scène, avec ses grandes joies et ses petits tracas, quand on pratique une activité comme l’écriture qui se vit seul et loin des regards.

L'auteure pendant une prestation avec les Deep Ones. Crédit Photo : Orfilinn.

L’auteure pendant une prestation avec les Deep Ones. Crédit Photo : Orfilinn.

Meta

  • Ton livre préféré ?Ton morceau préféré ?Ton film préféré ? / Ton auteur préféré ? À quinze ou vingt ans, j’aurais pu y répondre sans hésiter et j’aurais même récité par cœur la liste de mes dix livres ou albums préférés, dans l’ordre, explications à l’appui. Maintenant, il me faudrait déjà une bonne heure pour choisir un seul morceau de PJ Harvey ou un seul livre de Stephen King. Tout ça varie avec le temps, l’humeur du jour et l’âge du capitaine.
  • Ce que tu n’arriveras jamais à lire, même en te forçant ? Beaucoup trop de choses. Je n’arrive plus à me forcer quand je n’accroche pas à un livre, et j’accroche de moins en moins souvent. Question de concentration fluctuante plus que de qualité du livre, je précise.
  • Un truc inutile dont tu n’arrives pas à te passer ? Tout ce qui est inutile est strictement indispensable. Partant de là, difficile de choisir. J’avouerai tout de même une tendresse coupable pour le langage lolcat.
  • Information secrète. Du temps où je travaillais en hôtellerie, j’ai commandé un taxi pour Michel Houellebecq.
  • Complète : « Est-ce que…? » « Ou alors… ? »
  • Qu’as-tu à dire pour ta défense ? Strictement rien. Ce n’est pas ma partie du boulot.

Vil Faquin.

De la même auteure : Serpentine Notre-Dame-aux-Ecailles
et Il était une fois… l’interview.

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