Edito 2.16 / Mélanie Fazi

Il était une fois… l’interview

[ou une réflexion sur une pratique trop banalisée]

Tout est parti d’une constatation, dans un contexte particulier où, n’étant pas au mieux de ma forme, les tâches les plus simples semblaient me demander un surplus d’énergie. S’y ajoutait l’étape symbolique et déroutante de mes quinze ans d’édition, associée à des impressions contradictoires (« C’était hier »/« C’était il y a longtemps »). Toujours est-il qu’il m’a semblé franchir une étape dans l’exercice de l’interview ; un moment où, soudain, certaines questions récurrentes m’ont semblé perdre de leur sens, au point que je ne savais plus très bien ce que j’étais censée répondre, ni si les mots que je répétais depuis tout ce temps correspondaient encore à ma pensée. La conscience même du nombre de fois où j’y avais répondu (et y répondrais encore) devenait vertigineuse. Une expérience de déréalisation assez étrange, née de l’impression d’un cycle sans cesse répété alors même que je percevais le passage du temps avec une netteté accrue.

Une fois sortie de cette mauvaise passe, la perplexité et la réflexion associée sont restées. C’est là que j’ai commencé à poser cette question à d’autres écrivains ou artistes, puis sur Facebook où elle a donné lieu à des échanges intéressants : « Quelle est la question que vous détestez le plus en interview ? » Celle qui n’a pour vous aucun sens, celle dont vous vous êtes lassé, ou à laquelle vous n’avez jamais aimé répondre ? Le but n’était évidemment pas de jouer les blasés en ronchonnant sur le dos des journalistes, ni de décourager les aspirants intervieweurs ; encore moins de prétendre que l’exercice en soi serait pénible – au contraire, j’ai toujours adoré ça. Mais au fil du temps, la récurrence de certaines questions m’interpelle, et savoir s’il en allait de même pour d’autres m’intéressait. Le sujet me passionne à trois titres : en tant qu’auteur et traductrice parfois interviewée, en tant que chroniqueuse qui soumet des musiciens à la question pour le webzine Le Cargo, et en tant que fan/lectrice/auditrice qui adore explorer l’univers de ses artistes préférés. Et cette interrogation, qui semble faire écho chez certains de mes collègues, ne me paraît pas avoir été souvent abordée.

Ou comment ne plus savoir ni quoi ni comment, mais apprendre à comprendre.

Ou comment ne plus savoir ni quoi ni comment, mais apprendre à comprendre.

De l’importance du contexte

Je reste persuadée qu’il n’existe pas de mauvaises questions en soi (enfin presque pas, mais c’est une autre histoire). Il y a, en revanche, un contexte précis qui influe sur leur pertinence : qui interroge qui, et à destination de quel public ? L’intervieweur peut être un journaliste professionnel, un bibliothécaire, une classe de lycéens ou encore un blogueur qui écrit sur son temps libre. Les contraintes de format diffèrent d’une fois sur l’autre : une rencontre en bibliothèque permet un échange plus libre et plus fouillé qu’une émission de radio ultra calibrée. Selon les contraintes ou leur absence, selon l’expérience de l’intervieweur et sa connaissance du travail de l’interviewé, les questions emprunteront des chemins différents. Avec toutefois quelques surprises : lors de rencontres scolaires, il m’est arrivé que des élèves posent des questions assez fines et assez pointues pour faire pâlir bien des professionnels parfois moins inspirés.

Un souvenir illustre assez bien pour moi cette question du contexte. Quelqu’un me reparlait un jour d’une interview publique de Poppy Z. Brite en critiquant sa « mauvaise volonté » à y répondre. Je n’avais pas eu cette impression ; ce qui m’avait marquée en revanche, c’était le manque de pertinence d’une bonne partie des questions, qui portaient notamment sur le thème des vampires. Thème que l’auteur n’avait plus abordé depuis ses romans de jeunesse et qui, de son propre aveu maintes fois répété, avait cessé de l’intéresser depuis longtemps. La préface de son dernier recueil paru à l’époque évoquait justement l’évolution thématique de son œuvre et ouvrait sur des pistes intéressantes. Mais sur ce sujet-là, qui était pourtant l’actualité de l’auteur, aucune question ne fut posée. De mauvaise volonté chez Poppy Z. Brite, je n’ai aucun souvenir, mais je me rappelle avoir été exaspérée par ce que je percevais comme un manque de respect de la part de l’intervieweur et par son insistance à s’accrocher à des idées reçues plutôt que de dialoguer vraiment avec la personne qu’il avait en face.

Trois recueils de nouvelles à son actif. Trois bijoux que nous allons découvrir ensemble.

Trois recueils de nouvelles à son actif. Trois bijoux que nous allons découvrir ensemble.

L’épineuse question des influences

Pour en revenir au sujet de départ et à ces « questions détestées », la réponse s’impose facilement pour moi : si on ne me demandait plus jamais « Quelles sont vos influences », je ne m’en porterais pas plus mal. Je n’ai jamais lynché personne qui me l’ait posée, mais plus elle est répétée, moins je lui trouve de sens. Qu’est-ce qu’on entend par là, exactement ? Si l’on comprend « influences » comme l’ensemble d’œuvres ou d’artistes qui nous ont marqués à nos débuts, la question n’est pas inintéressante en soi – je n’ai jamais nié l’impact qu’ont eu Lisa Tuttle et les anthologies Territoires de l’inquiétude sur mon propre travail. En revanche, elle me semble perdre de sa pertinence avec le temps. Sans compter que, comme le faisait remarquer une musicienne que j’interviewais, la question peut revenir à demander « Qui avez-vous copié ? »

Peut-être accorde-t-on une importance démesurée à cette partie du processus créatif qui n’est pour moi que le terreau sur lequel faire pousser d’autres choses. C’est le point de départ d’un chemin qui va ensuite s’enrichir de bien d’autres rencontres. Rester focalisé sur ces influences initiales, c’est considérer l’acte de création comme quelque chose d’un seul bloc alors qu’il est, au contraire, souvent mouvant, indéfinissable, et nourri de mille petites choses inconscientes. Le quotidien est une influence aussi majeure que ces œuvres admirées à l’adolescence. Si je renâcle devant cette question, ce n’est pas par mauvaise volonté mais parce qu’après plus de vingt ans d’écriture, je ne sais plus très bien ce que j’appelle mes influences. Elles sont trop nombreuses, trop fuyantes, elles évoluent avec le temps ; et surtout, elles sont différentes à chaque texte, à chaque instant de ma vie.

Parmi les réponses que d’autres m’ont données, reviennent souvent « Présentez-vous » et autres variantes du type « Comment définiriez-vous votre style ». Elles me semblent témoigner d’un décalage entre un présupposé et la réalité qui s’y oppose. Présupposé qui voudrait qu’un artiste ait toujours une vision claire et réfléchie de sa démarche, de son parcours. Alors qu’il est souvent la personne la moins à même de s’exprimer sur ces choses-là, par manque de recul, par l’absence d’une vision globale qui est davantage du ressort de l’observateur (public, journaliste, critique ou autre). En réalité, quand on termine un texte (pour parler de ce que je connais le mieux), on ne sait pas toujours très bien ce qu’on vient de faire. Ce sont le temps et les regards extérieurs qui finissent par lui donner forme. En réalité, une fois évoqués deux trois éléments factuels – j’ai tel âge, j’ai publié tant de livres, je traduis tel auteur –, « Présentez-vous » est une question assez compliquée. « Ce n’est pas plutôt le boulot des journalistes et des critiques ? » ironisait une de mes toutes premières interviewées, à qui j’avais la naïveté de demander de décrire sa musique ; confrontée plus tard à la même question, j’ai fini par comprendre qu’elle avait raison.

Entre rituel et routine.

Entre rituel et routine.

Routine et rituels

Une autre question m’étonne par sa récurrence même, qui semble lui prêter une sorte de vérité absolue dans l’esprit des gens : « Quels sont vos rituels d’écriture ? » Je ne peux pas m’empêcher de l’associer à une vision fantasmée de l’écrivain comme un être un peu lunaire, un peu original, et de l’écriture comme une activité vaguement magique plutôt que comme un boulot qui génère, lui aussi, son lot de fatigue et de lassitude. Au cours des nombreuses conversations avec des amis et collègues écrivains, je ne crois pas les avoir entendus une seule fois mentionner un quelconque rituel. Le choix d’une bande-son, à la rigueur. Le quotidien d’un écrivain professionnel n’est pas très éloigné de celui d’un employé de bureau (les collègues et la cantine en moins), et son rituel le plus exotique doit consister à se lever pour refaire du café. « Routine » me semblerait un terme plus juste – moins glamour, mais plus en phase avec la réalité du métier.

Parmi les autres questions citées figuraient les « portraits chinois » (qui, de fait, amusent souvent plus celui qui pose les questions que celui qui se creuse la tête à chercher des réponses spirituelles), ou la traditionnelle question sur les projets en cours (qui sous-entend, me disait-on, qu’il faut constamment paraître débordé pour être pris au sérieux). Mais au bout du compte, un autre questionnement émane de ces échanges : quelles sont les attentes qu’on place derrière une interview ? En tant que questionneur, en tant que questionné, en tant que simple lecteur ? Le but est-il de retracer en condensé le parcours de la personne concernée ? D’analyser son travail en détail ? D’essayer de creuser des sujets rarement abordés ? Question de contexte, de contraintes et de format, là encore. Sans compter que chacun a ses marottes ; la mienne, en tant qu’intervieweuse, c’est le processus créatif des autres, dont je pourrais leur parler des heures. Mais une chose m’intrigue en particulier : dans certains contextes laissant toute liberté d’aborder ce qui nous passe par la tête, qu’est-ce qui peut pousser à poser des questions auxquelles on sait que la personne a déjà répondu des dizaines ou centaines de fois, et dont la réponse est déjà accessible en deux clics sur Google ? Pourquoi ne pas chercher plutôt à ajouter du neuf à la somme de ce qui existe déjà ?

Certains de ces auteurs se sont rencontrés. Ils font même partie de la même troupe musicale. Sauras-tu deviner lesquels ?

Certains de ces auteurs se sont rencontrés. Ils font même partie de la même troupe musicale. Sauras-tu deviner lesquels ?

Dialogues et rencontres

On peut considérer qu’il est nécessaire de rappeler chaque fois les fondamentaux ; point de vue qui n’est pas le mien mais qui se défend. À partir de là, tout est question d’approche personnelle, et sans doute le fait de pratiquer l’exercice des deux côtés du dictaphone oriente-t-il ma vision. Quand je me prépare à interviewer quelqu’un, mon premier réflexe consiste toujours à chercher d’autres entretiens disponibles sur le Net qui me permettront de mieux cerner la personne, son travail, de trouver des éléments sur lesquels rebondir – mais aussi de cibler les questions récurrentes dont il ou elle a eu le temps de se lasser et que je vais donc éviter. C’est la partie que je trouve la plus ludique, celle qui fait remonter tout un tas d’infos improbables : tel article cocasse, telle collaboration oubliée, telle chanson inconnue, qui sont autant de pistes sur lesquelles embrayer. Les interviews que je préfère sont celles où se noue un dialogue, où tout s’enchaîne naturellement, où l’on sort du cadre strict des questions/réponses pour partir dans un véritable échange, quitte à s’éloigner du sujet initial. Celles, surtout, qui sont guidées par une intuition de la personne qu’on a en face, de ce qui fait sa particularité, de ce qui la distingue du voisin, du collègue, du concurrent ; celles où l’on pose des questions qui n’ont de sens pour personne d’autre, quitte à rater parfois un peu la cible. Celles où, dans l’idéal, une personnalité se dessine entre les lignes, bien au-delà des attentes formatées de l’exercice promo.

Je vous l’accorde, le sujet n’est pas d’une importance capitale, mais l’exercice m’a toujours passionnée. Le but, encore une fois, n’était pas de jouer les râleuses ni les donneuses de leçons, plutôt de faire l’écho d’un questionnement qui semble partagé par d’autres et que j’ai rarement vu exprimé. Et comme le répondait quelqu’un au post Facebook initial : « On peut s’estimer heureux que des gens aient envie de nous poser des questions. » Je ne saurais mieux dire. Et le nombre de bonnes expériences et de belles rencontres reste en fin de compte nettement supérieur aux quelques mauvais souvenirs.

Mélanie Fazi,
23 janvier 2016.

Quelques interview réalisée par Mélanie Fazi à retrouver ici.
De la même auteure : SerpentineNotre Dame aux écailles,
Interview de l’auteure.

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