Les Retombées

Les Retombées

Jean-Pierre Andrevon

De puis quelques temps déjà, nous avons l’habitude de retrouver les ouvrages de la collection Dyschroniques, aux Editions Le Passager Clandestin. En janvier nous avons eu la chance de vous proposer une interview de l’un des membres du Passager – je vous vois venir et non, cent fois non, ce n’est pas la jambe droite -, Dominique Bellec (voir). Nous avons donc pu en découvrir un peu plus sur cette maison d’édition, notamment sur la collection du jour à mi-chemin entre la collection de science-fiction traditionnelle et les autres collections d’essais, très sociétales.

Dans cette collection atypique que nous avons déjà bien parcouru, nous n’avons croisé qu’un seul auteur français, Philippe Curval, qui nous avait été présenté par son texte de 1978 Le Testament d’un enfant mort. Il nous livrait une analyse sociale funeste où la progéniture de l’homme ne souhaitait pas survivre, tant nous avions gâché notre monde et notre potentiel.

Ici, nous découvrons Jean-Pierre Andrevon, figure de la science-fiction française (Grand Prix de la science-fiction française en 1990) avec un texte 1979 au titre évocateur : Les Retombées.

Un air de Zone ? Si vous cherchez ce qu'est la zone, c'est ici !

Un air de Zone ? Si vous cherchez ce qu’est la zone, c’est ici !

Double intérêt

Les Retombées est le texte le plus récent publié dans la collection Dyschroniques. Rappelons rapidement les objectifs de celle-ci par les mots de Dominique Bellec :

En revanche, en choisissant de publier des textes courts, relevant d’un genre assez bien balisé et appartenant, en quelque sorte, au « patrimoine » – puisque nous ne publions que des nouvelles du siècle dernier –, il nous a semblé possible de poser le cadre d’une collection qui se construirait assez rapidement et qui répondrait à notre envie d’aborder certains enjeux en s’appuyant sur les potentialités de l’imaginaire fictionnel. […] Par ailleurs, tout en visant à atteindre un public un peu plus large que celui des lecteurs d’essais, cette collection s’organise selon un principe qui anime plus généralement notre catalogue : il s’agit, après les avoir identifiées, de remonter aux origines des logiques qui travaillent nos sociétés aujourd’hui, ou tout au moins aux moments où ces dernières ont commencé à prendre conscience de ces logiques. En posant – à gros traits – que les principaux enjeux de notre temps s’articulent autour de notre rapport à la technologie, de la définition des cadres de nos organisations économiques, politiques, sociales, et des relations que nous entretenons avec la « nature », avec les écosystèmes planétaires imbriqués dont nous participons, nous savions que nous avions toutes les chances de trouver dans la science-fiction de l’après-guerre – des années 1950-1980 –, des auteurs qui avaient perçu l’émergence de quelques-uns des problèmes auxquels nous sommes désormais confrontés. […] La bonne SF spéculative s’ancre forcément dans la réalité de son temps, avant d’en imaginer les répercutions à plus ou moins long terme.

Avec Les Retombées, l’analyse de Dominique se confirme totalement. Texte plus récent que bien des autres, en grande partie piochés dans la littérature d’après-guerre, on l’a vu, Les Retombées est porteur d’un incroyable message de son temps. Son temps, ce sont les années 1970. Et le message c’est celui de l’angoisse permanente et constante de la montée de la catastrophe, angoisse qui trouvera sa réponse la plus efficace en 1981 avec Mad Max 2.

Mais avant de développer plus loin ce propos, revenons un instant sur le texte :

En 1979, Jean-Pierre Andrevon imagine un coin de France, le jour d’Après.

Cette accroche du quatrième de couverture, outre le fait de rendre hommage au titre français du film de Roland Emmerich The Day After Tomorrow, donne le ton : nous allons suivre un personnage, François, qui vient de vivre un cataclysme apocalyptique pendant quelques jours après l’incident de l’errance à l’angoisse. L’ouvrage porte en lui tout le terreau bouillonnant de cette période concernant les apocalypses.

Dans l’intervention qui a été la nôtre après la projection de Blade Runner le 22 janvier dernier, Raphaël Colson est revenu sur cette période fondatrice dans la conception moderne de la fin du monde. Comment, au cours des années 1970, les pensées alternative et l’imaginaire populaire a cristallisé autour de la notion de cataclysme et de l’Après un imaginaire collectif qui est celui que nous connaissons aujourd’hui et que nous pouvons retrouver au travers d’une série comme The 100, par exemple, qui est un modèle du genre, soit dit en passant.

La nouvelle a été écrite sept ans avant la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, qui date de 1986, mais le méta texte habituel de la collection, qui est ici encore d’une grande aide, nous permet d’en savoir plus : les années 1970 ont constitué une prise de conscience croissante des intellectuels et scientifiques, ainsi que des populations, concernant les dangers de l’énergie nucléaire. Peu à peu, entre incidents (notamment en 1979 celui de Three Miles Island) et appels de scientifiques (à la suite de celui d’Orwell, qui déjà en 1945 notait son inquiétude face à l’arme atomique) la contre-culture un peu partout en France – comme à l’étranger – lance une vague de protestation, bien souvent au travers de la fiction.

Si c’est à cette époque qu’arrivent sur les écrans des films comme Mad Max ou des romans comme le Malevil de Robert Merle. Les ouvrages d’alors reprennent les discours post-apocalyptiques et l’adaptent à leur temps – voir à ce propos la réflexion de Raphaël Colson sur Un futur qui nous échappe – et Les Retombées n’échappent pas à cette règle.

Nous découvrons les personnages dans l’Après immédiat, alors qu’ils se demandent bien où ils en sont, déboussolés par cette grande explosion. Le texte, qui se présente d’une traite, sans découpage chapitré, nous invite alors à suivre leur première journée d’errance puis leur sauvetage par les forces militaires et leur parcage dans un camp de réfugiés. Peu à peu l’inquiétude de toute la première partie du texte se mue en une autre : celle, très politique, de la dictature militaire, de la rétention d’information (complotiste ?). Cette nouvelle thématique est traitée à l’aulne d’une référence constante à la Seconde Guerre mondiale.

Jean-Pierre Andrevon y fait déjà référence dans la première partie de son texte avec le personnage du grand-père, qui se demande ce qu’est l’explosion. Il se souvient d’attentats de la Résistance qui l’ont profondément marqué. Mais, par la suite, alors que le propos nucléaire laisse peu à peu la place au propos totalitaire, les références se tournent de plus en plus vers la déportation et les camps d’extermination. Rajoutez à cela la place prépondérante de la pensée de gauche – référence à mai 1968, jeunes chevelus antimilitaristes… – et l’obligation, à l’époque de rédaction du texte, du service militaire et vous obtenez un cocktail explosif de tensions et de luttes sociales. Entre les appelés et ceux qui viennent de terminer leur service, entre les militaires de carrière et les anciens résistants, entre les résignés et les révoltés une lutte va s’instaurer, dans une autre thématique bien d’époque, celle de la Guerre Froide. L’affrontement direct n’existe pas, est toujours évité quand il est sur le point d’éclater, les tensions sont désamorcées ou réorientées, les actes de guerre toujours dissimulés. Que sont devenus ceux qu’on ne voit plus ? Ces coups de feu au loin ?…

Jean-Pierre Andrevon, c'est aussi une réédition importante aux éditions La Clef d'Argent, notamment deux recueils intéressants : Nouvelles de Poches et Soixante-six synopsis !

Jean-Pierre Andrevon, c’est aussi une réédition importante aux éditions La Clef d’Argent, notamment deux recueils intéressants : Nouvelles de Poches et Soixante-six synopsis !

36 ans plus tard

Trente-six années plus tard, Les Retombées est un texte qui est d’une actualité brûlante. Entre le drame de Fukushima et les questions soulevées autour de la centrale de Fessenheim en Alsace ou de la vétuste centrale de Doel récemment réactivée en Belgique, le discours sur le nucléaire fait mouche dans l’idée du lecteur.

Mais, pour aller plus loin dans le discours du texte, son actualité tient tout autant à ses caractéristiques post-apocalyptiques très à la mode récemment qu’au parallèle inquiétant sur les systèmes de dominations (politiques et/ou militaires) qui peuvent se mettre en place dans de telles situations d’urgences. On voit notamment cela au travers des propositions de certains politiques vis-à-vis du terrorisme – allons-y, ouvrons des camps ! – ou encore sur l’accueil des migrants sur notre continent.

Dans leur grande perspicacité, les éditions du Passager Clandestin ne s’y sont pas trompés, en organisant un appel à texte concernant Les Retombées. Les conditions étaient les suivantes :

L’histoire que vous écrirez doit se passer dans un futur moyennement proche. Un lien doit exister avec Les Retombées, et le texte doit  aborder au moins le thème de la terreur nucléaire, si possible du complexe militaro-industriel, du mensonge d’État et du contrôle politique.

Ce concours avait déclenché une vague de médiatisation autour de la nouvelle d’Andrevon et de multiples articles sur la toile, ce qui explique en partie la faible longueur de l’article du jour. Une fois encore empruntons nos mots à Dominique Bellec :

Concernant l’appel à textes que tu évoques dans ta question, il s’agissait en fait d’un concours, un one-shot, autour de l’excellente nouvelle de Jean-Pierre Andrevon, Les Retombées […] Trente-et-un auteurs, plus ou moins confirmés, nous ont envoyé leur production. Le jury, composé de Jean-Pierre Andrevon, bien sûr, de nous trois au passager clandestin, de Philippe Lécuyer, directeur de la collection, d’Étienne Angot libraire au Merle moqueur à Paris, de Mathias Échenay, des éditions La Volte et d’Hubert Prolongeau journaliste et écrivain a retenu Pigeon, Canard et Patinette de Fred Guichen. […] Je n’en dis pas plus, mais je le recommande chaudement à tes lecteurs. [lien]

Un tel engouement sur la participation s’explique probablement en grande partie par l’esprit du texte, très actuel. Comme quoi nos littératures de l’imaginaire ont de beaux jours devant elles.

Vil Faquin

Dans la même collection : Philippe CurvalMurray LeinsterMarion Zimmer-BradleyPoul
Anderson
, James Blish, Robert Sheckley, Ward Moore et Mack Reynolds.
Sur la collection Dyschroniques : Interview de Dominique Bellec.
Hors série : Fred Guichen.
Sur le post-apocalyptique : voir.

Advertisements

13 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s