Y F’rait beau voir – Jonathan Strange et Mr. Norrel

Jonathan Strange et Mr. Norrel (Jonathan Strange & Mr. Norrel)

Susanna Clarke

 Cela fait un bon moment que j’attends pour écrire un article sur le chef d’oeuvre de Susanna Clarke. A vrai dire, le roman m’a été offert en juillet 2014, par un ami et collègue libraire et j’en ai commencé la lecture en septembre. 2015, certes. J’avais bien entendu été titillé par l’arrivée du programme télévisé éponyme et, on ne va pas se mentir, j’adore le style, mais on y reviendra.

Le romanv se détache de pas mal du reste de ce qui a été présenté dans nos Y F’rait beau voir. Ni historique à proprement parler, ni une sorte de roman d’aventure au message oublié dans la poussières des étagères des bibliothèques de banlieue. Il aurait également mérité bien plus que cette simple rubrique à but présentatif mais, que voulez-vous, tout a déjà été dit, en mieux, ailleurs.

Il n’en reste pas moins que, tout l’un dans l’autre, l’ouvrage fait briller les joyaux d’une littérature dont on n’a, malheureusement, que trop peu souvent l’habitude de côtoyer.

Un ouvrage qui est aussi élégant que bien. C'est dire s'il est élégant !

Un ouvrage qui est aussi élégant que bien. C’est dire s’il est élégant !

Jonathan Strange & Mr. Norrell a été écrit dans les années 1990 et publié au Royaume-Uni en 2003 avant d’être traduit en France par Robert Laffont en 2007 (également en petit format chez Le Livre de Poche depuis 2008). A noter que l’éditeur Français a réellement respecté la couverture anglaise (noire, avec le titre, le nom de l’auteur et le corbeau en blanc ; ou blanche, avec les mêmes éléments que précédemment, mais en noire ; ou encore rouge avec les éléments blancs), conférant à l’ouvrage une aura et une élégance anglo-saxonnes qui ont probablement joué dans son succès. Voici donc 5 bonnes raisons de vous y lancer à corps perdu :

  1. Déjà, et je le disais à propos de Sense of Wonder de SoFee L. Grey, je porte une affection toute particulière au style dix-neuvièmisant. Ici, l’auteure, Susanna Clarke, pousse le vice jusqu’à la perfection. Chaque phrase, chaque mot, est un délice d’aristocratie syntaxique. On pourrait croire, de prime abord, que le résultat puisse en devenir indigeste ! Que nenni, habiles lecteurs ! L’ensemble est d’une fluidité incroyable, d’une saveur jusqu’alors inédite ! Que ce soit dans la nomination des personnages (le narrateur donnera toujours leur nom complet) ou dans l’enchaînement de l’action (qu’elle soit mondaine ou militaire), la plume n’en fait jamais trop. Nul doute que la traduction d’Isabelle D Philippe n’y est pas étrangère ! C’est probablement ce qu’a ressenti l’éditeur anglais – en préparant le poche en même temps que le grand format pour éviter la rupture au lancement ! – ainsi que les critiques de toute sorte. Le roman, best-seller quasi immédiatement, a en effet reçu trois prix majeurs en 2005 : le prix Locus, le prix Hugo et le World Fantasy. Rien que ça. Alors convaincus ? Non ? See what’s next!
  2. Ha et je vous avais dit que c’était un premier roman ? Non ? Bon bah voilà c’est dit. Revenons un instant sur l’élégance de la plume : initialement publié avec l’espoir de surfer sur la bonne grosse vague de la littérature anglaise après le succès mondial de la saga Harry Potter par J.K. Rowling. Il y a ici plusieurs aspects à prendre en compte. Déjà dans le style, on l’a vu, Jonathan Strange & Mr. Norrel se rapproche d’un Les Hauts de Hurlevent ou d’un Ivanhoé. Mais ce rapprochement va beaucoup plus loin en cela que le roman de Susanna Clarke développe, dès les premières pages et sans jamais faillir une thématique très anglaise, très anglo-anglaise, british même. Que ce soit dans l’amour de la terre, le rayonnement du Royaume ou dans les intrigues politiques, toujours l’Angleterre est au centre ; un élément qui n’est lui même pas non plus étranger au succès du roman en France, tant la classe anglaise est à la mode depuis quasiment une décennie (le succès des séries télé Sherlock, depuis 2010, ou Docteur Who, depuis 2005, confirmera).
  3. Jonathan Strange & Mr. Norrel est avant tout l’histoire de deux magiciens. Encore une fois, si la volonté de l’éditeur était de se servir du succès du petit binoclard à cicatrice, rappelons que l’ouvrage a été écrit avant la publication des premiers tomes de Potter. Encore une fois², l’auteure est une femme – bah oui, sinon je n’aurais pas mis de e, hein, pas folle la bête – et le volume conséquent (presque 850 pages). Mais prends garde, lecteur futé, à ne pas faire de comparaison trop hâtive. Si le thème de l’amitié – et, intrinsèquement, celui du mentorat – est abondamment traité (et de quelle manière !) dans le roman, Clarke ne s’attaque pas au problème par le même bout que Rowling. Les personnages adultes sont confrontés à un monde qui les rejette autant qu’il les admire, les craint autant qu’il a besoin d’eux. Les personnages explorent les limbes des relations humaines en même temps qu’ils explorent leur magie (voir point suivant). Un double discours sur la réalité du monde, sur sa perception et sur la folie émerge alors pour notre plus grand bonheur ; sans parler de l’omniprésence des fées et du petit peuple, si chers à SoFee L. Grey !
  4. Si Jonathan Strange & Mr. Norrel avait un sous-titre, il pourrait être le suivant : Ou la relation véridique du Renouveau de la Magie Anglaise au travers de la vie du plus grand Magicien Anglais et de son illustre disciple. Ou un truc du genre. Il faut savoir, avides lecteurs, que si vous vous lancez dans la lecture de ce roman, vous vous lancez dans une étude en profondeur des activités magiques sur le territoire anglais. D’ailleurs, le début du roman pose bien l’ambiance : on fait la différence entre magiciens praticiens et magiciens théoriques, dont seuls les derniers existent encore. Si un historien étudie l’histoire et ne la crée pas, pourquoi devrait-il en être autrement d’un magicien ? De plus cette relation véridique du Renouveau de la Magie Anglaise s’accompagne d’une volonté de mise en contexte : l’intrigue se passe en même temps que le règne de Napoléon Bonaparte, au début du XIXème siècle, et les protagonistes rencontrent nombre de personnages historiques. Enfin, l’auteure a poussé le vice jusqu’à traiter le récit comme une monographie académique, certes romancée, mais non dénuée d’une grande volonté explicative : des notes de bas de page, aussi nombreuses que conséquentes jalonnent le récit pour donner des précisions sur tel ou tel magicien ou ouvrage (fictif) auquel se réfère tel ou tel personnage. La somme de travail est colossale et le résultat absolument grandiose ! Un chef d’oeuvre unique en son genre !
  5. Pour finir, aucun de vous n’ignore que la BBC a mis sur pieds une mini-série télévisuelle de sept épisodes en 2015 dont voici une bande-annonce. A l’image, on ressent le style british que nous confirment nos oreilles. Pour l’avoir regardée dans son intégralité, je tiens à signaler que je n’ai que rarement profité d’une adaptation aussi pleine et respectueuse d’un roman fantastique de cette envergure. Le format épisodique de la série se prêt parfaitement au découpage de l’action du roman (trois « volumes », plusieurs chapitres chacun, l’action y étant bien distincte) et le travail sur les décors, costumes et effets-spéciaux est tout bonnement incroyable. Les acteurs – Eddie Marsan, qui avait joué dans les deux films Sherlock Holmes de Guy Ritchie, et Bertie Clavel, qui a fait des apparitions dans Doctor Who. Coïncidence ? Je ne pense pas ! – incarnent à la perfection les personnages du roman (que je venais de finir au moment où la série est sortie) et rien n’est surjoué. Cette série a rencontré un certain succès au box-office mais est loin d’atteindre les espérances que j’aurais pu placer en elle de ce côté-là.
Voilà, pour un petit aperçu des notes de "bas de page". Elles commences après les 6 lignes du haut, qui sont le texte régulier. Bon okay, là c'est l'extrême. Mais quand même !

Voilà, pour un petit aperçu des notes de « bas de page ». Elles commences après les 6 lignes du haut, qui sont le texte régulier. Bon okay, là c’est l’extrême. Mais quand même ! C’est génial.

Si Jonathan Strange & Mr. Norrel, titre que je me plais, vous l’avez vu, à compléter par Ou la relation véridique du Renouveau de la Magie Anglaise au travers de la vie du plus grand Magicien Anglais et de son illustre disciple, est à l’heure actuelle si peu proposé dans les étals des librairies de goût, c’est probablement parce que le phénomène de mode alliant une auteure, la magie et l’Angleterre est un peu retombé.

Malgré cela, on a pu voir émerger une série télé du plus grand standing, certes dans un style anglais que ne renierait pas Steven Gerrard, mais qui complète extrêmement bien l’écriture magique de Susanna Clarke. Et si je dis complète c’est parce que, une fois n’est pas coutume, je vous conseille réellement la lecture du roman avant le visionnage de la série, qui vous enlèvera le délicieux suspens de ces dizaines de pages d’atermoiements mondains anglais en résumant 850 pages en moins de sept heures de programme.

Vous me direz, c’est toujours mieux que de faire 4 heures de programme sur 120 pages. Et paf, prends ça Jackson. Et pas Percy. L’autre !

Vil Faquin

A lire, de SoFee L. Grey : Sense of WonderLes Fées dans le monde moderne.

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