Interview de Dominique Bellec / 7.1.16

Interview de Dominique Bellec, des éditions Le Passager Clandestin.

Billets à lire : collection Dyschroniques.

Présentation

Bonjour, t’es qui ? Je suis Dominique Bellec, je suis l’un des trois éditeurs des éditions le passager clandestin avec Nicolas Bayart [ndlf : dir. de la publication] et Frédérique Giacomoni.

Ca va ? J’veux dire tout se passe comme prévu, l’Alternative avance bien ? Ben oui, tout va bien ! L’année dernière encore la mégamachine aura tourné à plein régime pour extraire ses 70 milliards de tonnes de ressources naturelles et permettre à tous les pékins du monde « développé » de placer sous leur sapin de noël (6,5 millions de sapins vendus rien qu’en France au mois de décembre, quand même !) le dernier joujou high-tech et de s’en mettre plein la lampe et le frigo ; les obscurantismes de tout poil ont le plus bel avenir et toutes « les voix qui comptent » s’emploient méthodiquement à leur faciliter la tâche ; les chefs d’État de la planète sont venus à Paris nous expliquer que pour enrayer l’action délétère des activités humaines sur les conditions de vie sur ladite planète, l’urgence était de surtout de ne rien changer à notre modèle de société… Donc je te laisse apprécier.
Mais bon, pour ce qui est de l’« Alternative », si tu veux parler de tous ces gens qui sont convaincus qu’il faut le changer, ce modèle, qui pensent et qui agissent dans ce sens, eh bien, ils sont de plus en plus nombreux et de plus en plus convaincus, ça c’est sûr – même si on ne peut pas vraiment dire qu’ils aient le vent en poupe à l’heure actuelle.

Et sinon, tu as un vrai métier ? Je ne sais pas si j’ai un vrai métier. Je dirais juste qu’après une petite dizaine d’années dans l’édition, je commence peut-être à avoir un peu « de métier »…

J'avais pas de lampe à pétrole pour illustrer, mais j'ai une machine à écrire, ça compte ?

J’avais pas de lampe à pétrole pour illustrer, mais j’ai une machine à écrire, ça compte ?

Maison

Tu peux nous présenter ton parcours ? En deux mots, j’ai vécu quelques années à l’étranger (aux États-Unis sous Reagan et en Namibie, ancien territoire sous mandat de l’Afrique du Sud, les deux premières années de la présidence de Mandela) ; je me suis aussi un peu éternisé à l’université en essayant de croire que c’était vraiment un lieu de transmission des savoirs (je m’y suis essayé à la recherche en sociologie et en histoire), et puis, quand j’ai pris conscience que j’aurais du mal à m’accommoder de ses cloisonnements disciplinaires et de sa fermeture sur elle-même [ndlf : tu l’as dit, bouffi], je me suis dit qu’il fallait « chercher » ailleurs. L’édition m’a alors paru une bonne solution de substitution, un lieu où, peut-être, il serait possible de participer à la construction d’une réflexion commune et à la diffusion de certains questionnements critiques sur la société.

Comment, et surtout pourquoi, sont nées Les éditions Le Passager clandestin ? La structure a été fondée début 2007 par Nicolas, après sa décision de renoncer à une carrière de cadre dans le secteur privé. De mon côté, j’avais quitté un an plus tôt l’université et je songeais aussi à me lancer dans l’édition. Nous nous sommes rencontrés cette année-là et avons publié ensemble un petit livre que j’avais écrit, accompagné de photographies de mon ami Jean-Baptiste Duchenne, sur l’idée de résistance à partir de l’expérience relatée par René Char dans Feuillets d’Hypnos. Ça a été une belle aventure, on s’est trouvés assez complémentaires, Nico et moi, et petit a petit nous avons pris l’habitude de travailler ensemble. On a fonctionné à deux pendant quelques temps, puis on s’est rendu compte qu’il y avait un truc qu’on ne savait pas bien faire, c’était rendre visible notre travail – auprès des libraires, du public, de la presse. On a donc recruté Fred en 2010. Elle avait travaillé pour la communication d’un gros groupe éditorial (qu’on ne nommera pas ici). À partir de là, la maison a commencé à prendre la tournure qui est la sienne aujourd’hui.
Pourquoi ? C’est toujours un peu délicat de répondre à cette question après coup, mais disons que nous avions tous en commun le souhait de construire un espace où nous aurions une certaine indépendance d’action et qui nous permettrait de partager le fruit de notre travail.

D’autres modèles de maisons ont-ils inspiré la composition du Passager ? Pas vraiment. J’avais fait un stage de quelques mois à La Fabrique où j’ai beaucoup appris, et de manière générale, nous étions attentifs à ce que faisaient les maisons d’édition pionnières comme Allia, Agone, L’Encyclopédie de Nuisances, et quelques autres. Mais dans la forme, nous nous sommes inventés en marchant, et nous continuons d’ailleurs à le faire…

Une collection à dérouler dans l'ordre chronologique, ou pas !

Une collection à dérouler dans l’ordre chronologique, ou pas !

Collections

Les collections du Passager se composent d’essais engagés. Pourquoi avoir lancé Dyschroniques, une collection de courts récits fictifs ? La SF est très certainement porteuse de message et de progressisme social, mais comment comptiez-vous vous y prendre initialement pour mettre cela en avant ? La plupart de nos livres relèvent en effet de l’essai ou en tout cas de ce que l’université et les libraires classent habituellement dans les sciences humaines. Nous avions deux idées en tête en créant la collection Dyschroniques : la première était de renouer avec la littérature de genre (nous nous y étions brièvement essayés au tout début de la maison d’édition), la seconde était de faire connaître les questions et les problématiques qui nous intéressent à un public un peu réfractaire au registre plus « sérieux » des sciences humaines. Nous ne sommes pas et ne souhaitons pas être éditeur de littérature contemporaine. Cela implique des savoir-faire et des réseaux très spécifiques qui ne sont pas les nôtres, et le travail sur les essais – la définition des contenus, les relations avec nos divers partenaires, le travail éditorial proprement dit, la diffusion et la communication auprès du public – est déjà très prenant : nous ne voulons pas trop nous disperser…
En revanche, en choisissant de publier des textes courts, relevant d’un genre assez bien balisé et appartenant, en quelque sorte, au « patrimoine » – puisque nous ne publions que des nouvelles du siècle dernier –, il nous a semblé possible de poser le cadre d’une collection qui se construirait assez rapidement et qui répondrait à notre envie d’aborder certains enjeux en s’appuyant sur les potentialités de l’imaginaire fictionnel. La tâche qui consiste à lire et à sélectionner les textes qui entreront dans la collection nous procure un réel plaisir et contribue à ressourcer et à renouveler notre approche dans les autres domaines. Par ailleurs, tout en visant à atteindre un public un peu plus large que celui des lecteurs d’essais, cette collection s’organise selon un principe qui anime plus généralement notre catalogue : il s’agit, après les avoir identifiées, de remonter aux origines des logiques qui travaillent nos sociétés aujourd’hui, ou tout au moins aux moments où ces dernières ont commencé à prendre conscience de ces logiques. En posant – à gros traits – que les principaux enjeux de notre temps s’articulent autour de notre rapport à la technologie, de la définition des cadres de nos organisations économiques, politiques, sociales, et des relations que nous entretenons avec la « nature », avec les écosystèmes planétaires imbriqués dont nous participons, nous savions que nous avions toutes les chances de trouver dans la science-fiction de l’après-guerre – des années 1950-1980 –, des auteurs qui avaient perçu l’émergence de quelques-uns des problèmes auxquels nous sommes désormais confrontés. Et nous avions toutes les raisons de penser que certains de ces auteurs, à l’image d’un Orwell ou d’un Huxley, avaient su en tirer, dans le registre particulier de l’anticipation, des conclusions qui nous parleraient aujourd’hui. Quelques-uns des penseurs les plus importants pour appréhender les enjeux contemporains, des gens comme Cornelius Castoriadis, Jacques Ellul, Hannah Arendt, Günther Anders, Herbert Marcuse et d’autres, ont écrit au cours de cette période des textes « prémonitoires » ; pourquoi n’en aurait-il pas été de même, avec leurs outils propres, d’auteurs comme Norman Spinrad, John Brunner, Marion Zimmer Bradley, Fritz Leiber ou d’autres moins connus ? Et pour ne pas suggérer que nos auteurs auraient été des « prophètes », les dépositaires d’une vérité transcendante, nous faisons suivre les nouvelles d’une rubrique intitulée « Synchronique du texte », qui fournit quelques-uns des éléments de contexte (politique, économique, intellectuel, artistique) auxquels ces auteurs ont pu être sensibles et qui ont contribué à alimenter leur imaginaire. La bonne SF spéculative s’ancre forcément dans la réalité de son temps, avant d’en imaginer les répercutions à plus ou moins long terme.

Ces collections, que ce soit Les Précurseurs de la Décroissance, Désobéir ou Dyschroniques, présentent des publications très calibrées. Cela répond-il à un besoin de créer des manuels efficaces et pertinents par leur faible épaisseur ? Je ne crois pas que la pertinence d’un livre (je ne préfère pas me prononcer ici sur son « efficacité », notion que j’ai du mal à associer au livre) dépende de sa taille, si c’est ta question ! Ceci dit, les collections que tu cites sont en effet composées de livres assez courts, qu’on peut donc mettre en circulation à un petit prix, ce qui nous permet de toucher un public plus large. Ça a par exemple très bien marché dans les premiers temps de la collection Désobéir (dirigée par le Collectif des Désobéissants), qui a vocation à fournir des outils thématiques et pratiques pour mener des actions directes collectives et non-violentes [ndlf : voilà, c’est de ça dont je voulais parler]. Sur une petite vingtaine de titres à 5 euros, nous avons vendu plus de 50 000 ouvrages à ce jour. Nous ne sommes pas les seuls éditeurs à avoir parlé de désobéissance civile dans une perspective pratique, mais, avec une maison comme Syllepse, notamment, nous avons été parmi les premiers, et ça a sans doute contribué un peu à faire émerger la notion dans le paysage militant français.
Avec Les Précurseurs de la décroissance, il s’agissait de proposer des petits recueils synthétiques revenant sur les principales figures intellectuelles qui nourrissent la pensée de la décroissance. Le propos est ici de prendre part, sous un angle plus théorique, cette fois, à la construction d’une réflexion en cours sur les enjeux de la transformation sociale. Ces ouvrages ne connaissent pas la même popularité que ceux de la collection précédente, mais, avec ceux d’éditeurs comme L’échappée, par exemple, ils jouent sans doute un petit rôle dans le fait que la notion de décroissance commence à être prise en compte.
L’idée de ces collections est donc chaque fois de rendre accessibles des matériaux qui permettront à ceux que ça intéresse de bâtir leur propre réflexion et, le cas échéant, leurs modes d’action. Ces ouvrages ont vocation à circuler et à contribuer à fertiliser un terrain qui leur préexiste. Mais nous publions aussi des livres plus consistants – plus « épais », si tu préfères. Nous avons une collection d’essais, plus classique dans la forme (le dernier en date, Extractivisme, porte sur l’exploitation industrielle de la nature), une collection réunissant des textes anciens, inédits ou introuvables, écrits par des témoins ou des acteurs des moments coloniaux, et qui en dévoilent les rouages de l’intérieur (Les Transparents), et puis aussi des ouvrages « hors-collection », qui s’inscrivent plus directement dans l’actualité (je pense par exemple à notre Petit livre noir des grands projets inutiles, ou au tout récent dictionnaire Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère). Mais dans tous les cas, nous mettons l’accent sur la clarté de l’argumentation, l’ouverture et le croisement des disciplines et nous prenons soin d’apporter tous les éclaircissements nécessaires à la compréhension (notamment grâce à des appareils critiques conséquents, quand c’est justifié). Notre souci est de permettre au plus grand nombre de se retrouver dans des sujets parfois complexes, mais cruciaux de notre point de vue.

Après quelques années d’existence, et après l’appel à textes autour des Retombées d’Andrevon qui s’est clos fin août, quel regard portes-tu sur la collection ?, le public rencontré est-il le public attendu des éternels – et indispensables – militants, ou la collection a-t-elle rencontré un autre public ? Je commence par la fin. Le public que nous espérions toucher avec Dyschroniques n’est pas celui des militants, pas même nécessairement celui des gens déjà inscrits dans une démarche politique, mais plutôt des lecteurs de SF sensibles aux dysfonctionnements (pour employer un euphémisme) de l’époque, et qui pourraient trouver là des pistes pour nourrir leurs interrogations. C’est donc bien plutôt les amateurs de science-fiction que nous visions dans un premier temps, et il faut bien dire que nous avons été aidés en cela par quelques-uns des principaux acteurs du milieu, des éditeurs comme Actu SF ou La Volte, des publications comme Bifrost ou Galaxies, des fins connaisseurs du genre comme les gens de Quarante-deux, qui nous ont réservé l’accueil le plus chaleureux. Notre espoir était que les lecteurs curieux s’intéresseraient ensuite à nos autres publications et plus généralement aux questionnements critiques qui animent certains secteurs de la société (des gens et des idées indociles et peu recommandables, c’est certains !). Il semble que ce soit le cas pour au moins une partie d’entre eux, comme en témoignent les retours que nous avons souvent sur les festivals et les salons. Mais beaucoup reste à faire.
Concernant l’appel à textes que tu évoques dans ta question, il s’agissait en fait d’un concours, un one-shot, autour de l’excellente nouvelle de Jean-Pierre Andrevon, Les Retombées, que nous avions publiée au début de l’année dernière. Nous nous étions engagés à publier la meilleure nouvelle parmi celles que nous aurions reçues fin août 2015. Trente-un auteurs, plus ou moins confirmés, nous ont envoyé leur production. Le jury, composé de Jean-Pierre Andrevon, bien sûr, de nous trois au passager clandestin, de Philippe Lécuyer, directeur de la collection, d’Étienne Angot libraire au Merle moqueur à Paris, de Mathias Échenay, des éditions La Volte et d’Hubert Prolongeau journaliste et écrivain a retenu Pigeon, Canard et Patinette de Fred Guichen. Le livre paraît ces jours-ci en librairie (date de sortie officielle le 14 janvier). C’est un très beau texte. La quatrième de couverture, dont ceux qui connaissent la collection reconnaîtront le style, précise : « En 2016, Fred Guichen imagine que des impasses de la toute-puissance naîtra le pouvoir de la fragilité ». Je n’en dis pas plus, mais je le recommande chaudement à tes lecteurs.

"Avec son œil pervers / Et ses yeux grands ouverts / Prend garde à toi mon frère..." - Big Brother, Kana.

« Avec son œil pervers / Et ses yeux grands ouverts / Prend garde à toi mon frère… » – Big Brother, Kana.

Meta

  • Ton livre préféré ? Bon, je te le dis tout net, je ne suis pas du tout fan des classements. Je n’en fais pas. [ndlf : moi aussi, c’pour ça qu’on en est là] Mes réponses sont donc purement contextuelles. Un livre ? Puisqu’on est dans les nouvelles et la science-fiction, quitte à brouiller un peu les pistes, j’évoquerai un recueil qui m’habite depuis des années, Fictions de Jorge Luis Borges. On y trouve la plupart des grands thèmes de la SF : la découverte de mondes inconnus (« Tlön, Uqbar, Orbis Tertius »), le voyage dans le temps (« Pierre Ménard, véritable auteur du Quichotte »), les univers parallèles (« Les jardins aux sentiers qui bifurquent »), les réalités virtuelles (« La bibliothèque de Babel »), etc. Mais bon, c’est une façon parmi beaucoup d’autres de lire ce grand livre…
  • Ton morceau préféré ? Un morceau de fromage (un Saint-Félicien bien, bien fait, par exemple) avec un petit verre de Saint-Joseph
  • Ton film préféré ? Un film bien « dyschronique » que j’ai toujours un grand plaisir à revoir, Brazil (1984), de Terry Gilliam : la rencontre d’Orwell, Kafka et les Monty Python.
  • Ton auteur préféré ? Maman.
  • Ce que tu n’arriveras jamais à lire, même en te forçant ? Le marc de café.
  • Un truc inutile dont tu n’arrives pas à te passer ? Le café.
  • Information secrète. Et puis quoi encore ? [ndlf : j’aurais tenté]
  • Complète : « Est-ce que…? » … l’interrogatoire et bientôt fini ?
  • Qu’as-tu à dire pour ta défense ? Que j’ai le droit de garder le silence (mais bon, c’est trop tard)…

Vil Faquin

Collection DyschroniquesFrank Merriwell à la Maison BlancheLa Montagne sans nom,
Nous mourons nusLe Testament d’un enfant mortLa Main tendueLe Mercernaire,
La Vague MontanteUn logique nommé Joe, Les Retombées.
Hors série : Fred Guichen.

Remise du Prix Exégète : Pourquoi écrire, éditer, à l’ère du numérique ?

Advertisements

3 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s