Créature

Créature

SoFee L. Grey

L’année nouvelle a à peine pointé le bout de son né que, déjà, partout sur la toile, dans les transports et dans la bonne société occidentale, on voit surgir des méandres de nos réseaux de fréquentations ce non-sens total qu’on aime à appeler « Les bonnes résolutions« . Comme si une résolution pouvait – pour un individu non génie du mal de dessin-animé ou de comicbook – être mauvaise. Minus et Cortex voulaient conquérir le monde, mais je ne vois pas qui d’autre.

Ma voisine Fatima, elle, n’en a rien à foutre. Sa résolution, m’a-t-elle dit, est de passer plus de temps avec son fils, lequel a coupé les ponts il y a quelques temps. Mon boss, et nonobstant ami, m’a avoué qu’il profitait de la nouvelle année pour veiller plus à sa santé. Un cousin veut redoubler sa volonté de trouver un travail ce que, soit dit en passant, je ne comprends pas : il s’investit dans l’associatif, écrit des articles formidables mais la société le considère comme un méchant chômeur parasite. Mais c’est un autre débat que celui du revenu universel incompressible.

Bref, en cette aube de 2016, tout le monde, ici et là, semble vouloir changer. Souvent pour s’améliorer. Bien bien. Mais, cela soulève en moi des questions : si je n’ai rien prévu de changer à ma vie pour l’année à venir, cela fait-il de moi un fou, pédant et prétentieux ? Je veux dire, ce n’est pas ne pas reconnaître ses défauts que de s’aimer comme on est et ne rien avoir spécialement envie de changer cette année. De même, je ne souhaite rien, à personne.

Au contraire, je nous souhaite tout, à tous. Et ça commence maintenant.

Une esquisse simple qui envoûte votre regard ? Pour moi, ce sera la Dame à la Licorne...

Une esquisse simple qui envoûte votre regard ? Pour moi, ce sera la Dame à la Licorne

La pantomime des tristes sires

Parce que non, voilà, je n’ai pas de nouvelles résolutions. Je n’ai pas envie de me mettre à faire la cuisine régulièrement ou à paraître sociable envers les inconnus. De même je n’ai aucune envie de devenir ce personnage rasé de frai que beaucoup semblent attendre de moi. Je ne commencerai pas l’année avec un énorme article dans lequel je déglinguerai une tonne de barrières mentales pour proposer des meilleurs lendemains, comme ce semble être la mode en ce moment. D’autres le font très bien, et j’ai moi-même donné plus que mon saoul là-dedans. Mais ce n’était pas la mode, m’voyez.

Non, plutôt que tout ça, je préfère continuer mon travail de l’ombre, dont pas mal de gens se foutent, mais qui a au moins le mérite d’être fidèle à lui-même. Et cela implique, encore et toujours d’aller fouiller dans des trucs inconnus, qui ne mangent pas de pain, mais qui vous apportent pas mal.

C’est un peu comme ça, au détour d’un hasard insensé, que j’avais découvert SoFee L. Grey, libraire de son état et auteure chez Netscripteur. C’est comme ça, aussi qu’il m’est arrivé de croiser l’incroyable Raphaël Colson, qui nous a livré un édito incroyable le mois dernier et récidivera ce mois-ci, comme ça que j’avais mis la main sur cette nouvelle gratuite du Diable Vauvert de Jessica Brody qui a mené à la première interview d’une auteure étrangère sur La Faquinade et a permis, peu après, l’interview de James Barclay.

C’est cette méthode peu orthodoxe – peu prisée également mais est-ce réellement grave ? – qui fait que les habiles lecteurs que vous êtes avez eu la chance, que dis-je, le privilège !, l’insigne honneur !, de voir le Faquin invité pour donner des conférences ou organiser des tables rondes avec des invités prestigieux, parfois même. Ces mêmes conférences qui, espérons, en conduiront d’autres à nous faire confiance et à croire avec nous en ces sentiers rares, ces chemins de traverse que nous arpentons continuellement, croisant de temps à autres une route plus fréquentée pour y laisser un article-cairn afin que d’autres soit pris de l’envie de suivre nos traces.

Nous ne parlons que peu des généralités et essayons de creuser plus profonds, nous voulons entendre différemment les mots que les littératures de l’imaginaire ou le cinéma de genre ont à nous murmurer. Et nous voulons aller les capter au plus près, dans des alcôves saoules des ivresses de poètes.

Lorsque nous utilisons de grands mots, comme ce fut le cas juste au-dessus, c’est parce que nous pensons qu’ils sont justifiés, que nuls autres qu’eux n’auraient pu exprimer ce qu’ils tentent de vous faire passer. Il n’y a pas une zone d’ombre que nous ne soulevions avec intérêt et pas une que nous ne laissions demeurer avec regret. Si nous évoquons un point, c’est que nous souhaitons. Ce que nous disons exprime notre avis et ce que nous ne disons pas n’est absolument pas un non-dit volontaire. Dans nos crochets, c’est notre cynisme et notre ironie qui s’expriment et nos photographies illustrent autant l’ouvrage, le film en question que notre état d’esprit.

Ce qui n’est pas illustré ou dit n’existe donc que dans votre esprit. Un problème ? Non pas. Parce qu’après tout, l’imagination que vous pouvez avoir avez probablement nécessairement en lisant, que ce soit nos articles ou n’importe quoi d’autre, fait elle aussi partie de l’expérience de lecture. Et c’est justement là, dans cette imagination, que nous souhaitons vous toucher, vous faire comprendre ce que nous apprécions et vous le proposer.

Cependant, ce que nous ne disons pas, nous ne le disons pas. Et nous ne pouvons donc en être tenus responsables. Si la poésie vous parle, c’est avant tout pour les mots qu’elle exprime et les émotions que votre imagination vous procure à sa lecture, c’est avant tout pour cela qu’elle vous parle. Ce que nous voulons ici, c’est que les poésies imaginaires que nous abordons ici arrivent jusqu’à vous dans les meilleures dispositions. C’est d’ailleurs pour ça que la narration de cette première partie a doucement glissé du je vers le nous.

Car après tout, comme disait Christian Chelebourg dans Le Surnaturel – Poétique et Ecriture (Armand Colin, 2006) :

« La poétique ne vise rien d’autre que la confusion créatrice de l’irréel et du réel. »

Une créature envoûtante qui évolue, mute, bouge, revient à elle... Une poésie !

Une créature envoûtante qui évolue, mute, bouge, revient à elle… Une poésie !

Une joconde

Bon, à ce stade de l’article, vous vous demandez probablement pourquoi ce titre si c’est pour raconter ce que vous savez probablement si vous avez la présence d’esprit de lire entre nos lignes. Non ? Mais où est la nouvelle promise ?

Eh bien elle est là, juste là sous vos yeux. Ce qui vous a été dit dans la partie précédente est une description exacte du style de Sophie Abonnenc, ou SoFee L. Grey, nom sous laquelle vous la connaissez plus probablement. Nous avions en effet évoqué dans nos pages numériques Sense of Wonder, son excellent roman qui, dans un style très dix-neuviémiste, laissait la part belle aux fées et à la poésie qu’elles transportent, quels que soient leurs objectifs. Elle nous avait aussi gratifié d’un bel édito sur la place des fées, garantes de traditions et croyances anciennes, dans notre société moderne.

Dans Créature, SoFee nous emmène dans les pensées oniriques d’un homme qui tombe amoureux et se perd dans les courbes de la silhouette dessinée d’une créature, justement. Ce sont ses divagations personnelles, intimes, que nous allons suivre au long des 30 pages de la nouvelle. Cela n’est d’ailleurs pas sans nous rappeler l’excellent édito de Julien Delorme sur le mélange des genres.

D’emblée, avec la citation pré-textuelle de Jean-Jacques Rousseau, tirée de l’épistolaire Julie ou la Nouvelle Héloïse, l’auteure nous plonge dans un état d’esprit à même de faire tomber nos barrière mentales :

« Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité et tel est le néant des choses humaines, qu’hors l’Être existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. »

PAF. De même, par la narration, on retrouve de quoi créer le décalage de ton qui permet le déclenchement du merveilleux. Car, si « la poétique ne vise rien d’autre que la confusion créatrice de l’irréel et du réel« , c’est d’une main de maîtresse que SoFee L. Grey dessine les contours de sa nouvelle. Si, dans un premier temps, le ton rustre, austère, du narrateur nous fait plus penser au Programmeur de Mémoire de Brody qu’à l’illustration de couverture – réalisée par l’auteure, soit dit en passant – l’irruption fracassante de la beauté irrésistible fait perdre les pédales aussi bien au narrateur qu’au lecteur.

On arrive en terrain connu et, soudainement, l’onirisme nous décontenance. C’est cette irruption du merveilleux qui fonde la puissance du petit récit que l’auteure nous propose.

Dans ses pérégrinations mentales, le narrateur n’est pas sans nous rappeler un autre personnage issu d’une fiction mi-onirique mi-sociale : Her de Spike Jonze avec Joaquin Pheonix dans le rôle titre. Dans ce film qui se situe dans une anticipation à court-terme, dont voici une bande-annonce, Théodore, le personnage principal, tombe amoureux de son système d’exploitation, Samantha, dont la voix est celle de Scarlett Johansson. La relation que vont nouer les deux protagonistes, le réel et l’artificiel, va embarquer spectateur et personnages dans une plongée dans leurs plus profonds questionnements intimes.

Bien qu’au final le personnage de Créature suive un chemin différent de celui de Her, et que les relations décrites dans les deux oeuvres soient de nature différente, deux éléments majeurs restent : cette immersion dans la poésie onirique qui peuple l’imagination de chacun, un partage très intime de celle-ci, et les questionnements éthiques, moraux, eux aussi intimes que cette poésie, non voulue mais qui s’impose pourtant par la force des choses, provoque dans les personnages et, par empathie, chez le lecteur.

C’est quelque chose que je n’ai que très rarement eu l’occasion de lire qu’un récit, aussi court et frappant, qui noue à la fois les tripes et la matière grise. Rien de renversant en terme de scénario – en est-il réellement besoin vu l’objectif ici ? Cette question elle-même est-elle nécessaire ? -, l’écriture et le style sont parfois hésitants, voire maladroits et on sent beaucoup des aspects d’une oeuvre jeune mais la force percutante du tout force l’intérêt d’un Faquin tel que moi.

Un éditeur aux productions intéressantes. Notamment ce recueil qui ne sera pas sans soulever l'intérêt de l'ami Colson.

Un éditeur aux productions intéressantes. Notamment ce recueil qui ne sera pas sans soulever l’intérêt de l’ami Colson.

Intime conviction

Cet article ne sera peut-être pas renversant – sûrement pas, même – ni édifiant ou quoi que ce soit du même acabit, mais il a au moins le mérite de nous permettre, à vous et à nous, de commencer cet année sur une note positive. En effet, au moment où le monde occidental semble s’apercevoir de ses carences en spiritualité – attention, on ne parle pas ici de religion, notez la différence – et des désastres que celles-ci causent dans leurs sociétés aseptisées, déshumanisées, violentes et cruelles, cette nouvelle de SoFee L. Grey me semblait probablement l’idée la moins attendue, mais celle qui faisait le plus sens.

Depuis plusieurs mois que j’avais acquis ce petit ouvrage, dans lequel l’auteure avait eu la gentillesse de griffonner « Alors, rêve ou réalité ?« , je ne savais pas quoi en faire. Lui consacrer un article était difficile tant il aurait pu être court, tronqué. Mais lorsque, hier, j’ai entendu sur France Culture que la poésie était devenue une arme de recrutement pour les djihadistes – car elle offre à certains jeunes, faibles et traumatisés par notre monde, une échappatoire spirituelle aux contingences matérielles qu’ils ne comprennent pas et dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas – j’ai choisi : il n’est pas de rêve qui ne soit une réalité. Nous avons juste perdu la connexion entre les deux.

Et, à lire des réflexions comme celles de Raphaël Colson ou des messages d’espoir comme ceux de SoFee L. Grey, j’ai laissé de côté ma morgue habituelle et mon cynisme omniprésent et cru bon de prendre le même chemin et de vous proposer de débroussailler l’entrée du tunnel de conscience qu’est la poésie. A vous de vous y engouffrer.

Vil Faquin.

De la même auteure : Sense of Wonder, De la place des Fées.
Sur poésie et littérautre : Edito de Julien Delorme.

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