Frank Merriwell à la Maison Blanche

Frank Merriwell à la Maison Blanche (Frank Merriwell in the White House)

Ward Moore

Attention ce billet sera court.

Parmi tous les ouvrages de la collection Dyschroniques du Passager ClandestinFrank Merriwell à la Maison Blanche était probablement celui que j’avais le moins envie de lire.

Il ne m’accrochait pas, la catchline me laissait indifférent et la casquette de baseball sur la couverture ne me motivait pas – je déteste le baseball.

Et puis, en voulant prendre La Tour des Damnés de Brian Aldiss dans ma bibliothèque j’ai fait tomber le petit texte de Ward Moore. En le ramassant – il était ouvert à la première page – j’en ai profité pour lire les premières lignes :

« Il était une fois un magnat politique amoureux de la fille d’un savant fou. »

Okay. Au temps pour moi.

Frank Merriwell, ou l'autopsie d'une société américaine qui n'a pas tant évolué en 50 ans... Progrès technique excepté !

Frank Merriwell, ou l’autopsie d’une société américaine qui n’a pas tant évolué en 50 ans… Progrès technique excepté !

Le demiurge est un créationniste politique

Bon, j’avoue, ce n’est pas là le titre le plus inspiré que j’aie pu trouver pour débuter une partie. Cependant, à la lecture de cette courte histoire, nous sommes bien obligés d’admettre qu’il est véridique.

Alors faisons rapides, faisons simples. Ward Moore, c’est qui ? Pour beaucoup, dont votre faquin préféré, un illustre inconnu. Il a écrit quelques romans et nouvelles et son oeuvre est restée notamment connue pour deux de ses nouvelles – L’Aube des nouveaux jours et Les Nouveaux jours – qui on été adaptées au cinéma dans Panic in year zero! de Ray Miland. Oui, donc euh… on va s’en tenir à ce qu’on disait au départ : inconnu au bataillon.

Mais c’est ça qui fait la beauté de cette collection – et de la science-fiction- : au milieu des grands noms s’en glissent d’autres, plus discrets et même parfois carrément oubliés. Ward Moore est un de ceux-là.

Son texte n’en est pas inintéressant pour autant. Réutilisant une image ultra connue de la culture populaire américaine, le fameux Frank Merriwell. [ndlf : je reprends ici la note finale de l’éditeur qui, je le rappelle, fournit en fin de chaque exemplaire de la collection une synchronie utile sur l’auteur, la nouvelle et l’époque] Ce dernier est un personnage apparu dans 986 aventures, signées par Gilbert Patten, et fut un modèle pour la jeunesse américaine pendant quarante ans (le magazine bon marché dans lequel il apparaissait a été sur cette période plus vendu que la Bible, c’est dire !). En 1972, un éditeur new-yorkais dira :

« Nous avons besoin de Frank Merriwell et des valeurs qu’il défend. Frank Merriwell représente, je pense, un retour à l’honneur, la foi et la confiance. Il incarne les fondements de l’Amérique. Il est l’éthique démocratique en action. »

Autant vous dire qu’avec une description pareille, à la Faquinade, on est déjà très TRES fans du perso.

Imaginez maintenant que pour les élections présidentielles de 1968 – celles de Nixon, ouais, voilà – un groupe de jeunes étudiants libertaires, le Youth International Party, a proposé un porc de 66 kg, Pigasus, à la candidature pour la présidence des U.S. of A. Bon, ils ont tous été arrêtés et jugés pour troubles à l’ordre public.

C’est dans cette période de contestation politique croissante, la guerre du Vietnam s’éternisant – mais heureusement, Nixon a un plan pour en finir ! [ndlf : véridique] – , que Ward Moore décide en 1973 de rédiger Frank Merriwell à la Maison Blanche pour la revue Galaxy.

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Nonméjaimpalebaseball. Céklair?

Vas-y Frankie, c’est b…

Ouais bon, aujourd’hui je ne suis pas en forme sur les titres. Mais qu’importe le titre, pourvu qu’on ait la densité ! Ha bah non, pas aujourd’hui non plus. Non, aujourd’hui, vous n’aurez pas de densité, mais une deuxième partie aussi courte que la précédente. Parfois, ça suffit pour être pertinent. A n’en pas douter, voilà une bonne nouvelle !

Vous comprenez aisément, habiles lecteurs, le chemin qu’a dû faire l’auteur avant d’écrire son texte. Il me reste à vous présenter le chemin qu’il a emprunté pour l’écriture de celui-ci.

Vous l’avez senti d’entrée de jeu, avec cette première phrase que je vous ai citée d’emblée, il a choisi la voix de la fable, du conte moralisateur, si cher à l’Oncle Sam, en campant d’emblée un style très particulier et des personnages absolument archétypaux : le savant fou (ancien Allemand) bien fou et obstiné, la fille de celui-ci qui admire le sport et la force virile, le magnat politique bégayant et fade, la secrétaire du magnat raide-dingue de celui-ci. Exemple avec ce qui vient juste après la première phrase de la nouvelle (oui, la deuxième, voilà) :

« Stevenson Woosley n’avait pas de brioche, ne mâchait pas de cigare (en fait il ne fumait pas du tout), ne portait jamais de complet rayé ou de lunettes, ne donnait jamais de claques dans le dos et n’embrassait jamais les bébés. Il avait passé son diplôme avec mention à l’université de Western Reserve, avait lu deux fois Finnegans Wake entièrement et en avait compris une partie. A trente-deux ans, il était commanditaire d’un certain nombre de sociétés qui étaient les fournisseurs réguliers de la ville et du comté en marchandises et en services. C’était la roue motrice incontestée du Horace Greeley de la cinquième conscription. Sur les neuf conseillers de la ville, quatre lui devaient leur élection et le maire était son allié politique. Il avait fourni au shérif les voix qui lui manquaient pour être élu, et deux des superviseurs du comté (ainsi que trois membres du conseil législatif) consultaient Steve avant de voter les lois importantes. Il avait ce genre de beauté qui n’attire pas l’attention, et il ne parlait jamais en public à cause d’un léger bégaiement. »

Dans ce paragraphe, vous avez l’intégralité du style de Ward Moore : de l’humour pince-sans-rire, de la pertinence sociale (le fonctionnement politique de la petite ville dans laquelle officie Steve est campé en un paragraphe, de même que son attitude générale et l’ambiance électorale du coin) et tout un tas de références à la culture populaire américaine (même si ici, le livre cité est irlandais, mais relativement populaire outre Atlantique). D’ailleurs sur ce point, les références sont innombrables et souvent obscures pour les européens que nous sommes ; le titre le laissait deviner avec la référence au héros de comic strip. Mais c’est justement cet ancrage social profond que l’auteur cherche à atteindre pour que sa fable parle au lecteur. Et les dieux savent que ça marche !

Le quatrième de couverture nous apprend la chose suivante :

« En 1973, War Moore imagine la machine politique ultime. »

Je trouve habituellement les catchlines du Passager très bien trouvées et relatant parfaitement de l’intérêt de l’ouvrage. Cette fois-ci, il me semble qu’elle aurait pu être plus pertinente : l’ouvrage relate effectivement la construction de cet androïde qu’est Quatre-X – encore un rapport à la culture pop’ américaine, notamment à Malcolm X -, alias Frank Merriwell, et sa victoire totale, inattendue et rapide à toutes les joutes politiques jusqu’à la Maison Blanche. Mais, bien plus que cela, la nouvelle traite en profondeur de la vanité des discours politiques d’alors – Nixon avait une solution pour finir la guerre du Vietnam en 1968, pourtant cettedernière court toujours en 1973 – avec le personnage du Robot-Frank qui démonte par l’absurde les rhétoriques adverses – et la sienne propre ! – ; mais en le faisant avec un tel aplomb docte et a priori incontestable qu’il en va jusqu’à convaincre les gens de renoncer au progrès qui est, selon lui, la source de tous les maux sociaux. C’est cette notion de progrès qui manque au quatrième de couv’, mais comme je n’ai rien de mieux à proposer, je vais me taire. Enfin, pas trop non plus.

Par là, la critique s’étend non seulement à la notion de politique, comme attendu, mais également à celle du progrès tel qu’entendu par l’économie de marché qui pousse les individus à devenir esclaves de machines, d’innovations… Ce qui est d’une absurdité – à moins que ce ne soit une illumination trans-divinale ? – dans la bouche d’un robot !

C’est là tout le génie de Ward Moore : en deux paragraphes, Frank Merriwell est proposé comme l’archétype du progressiste social puis comme celui du réactionnaire, comme celui de l’égalitarisme avant de revenir sur un conservatisme horrible – en témoignent ces quelques passages ambigus sur la condition de la femme dans le discours du robot / pour ma part j’ai pris le parti de l’absurde, comme pour le reste – et sans fâcher personne, sans non plus contenter tout le monde, parvient à convaincre une nation d’abandonner des principes contre lesquels il a été programmé. Eh oui, parce qu’il est une création également !

Alors comment ne pas voir dans cette fabulette une vision ad absurdum d’une société qui désespère violemment son auteur ?

C'est quoi le pire ? Le pichet de bourbon ou le robot qui passe en algorithme toutes vos attentes ?

C’est quoi le pire ? Le pichet de bourbon ou le robot qui passe en algorithme toutes vos attentes ?

La morale de cette histoire

Ha oui mais non, là avec Larirette, je ne réponds plus de rien et atteins clairement le sommet des abysses transitionnels. Mais je vais me refaire.

Comment la fable peut-elle s’adapter à l’anticipation sociale ? Comment l’absurde peut-il servir l’ironie du regard science-fictionnel ? Comment les événements politico-sociaux peuvent-ils permettre qu’un tel discours, si extrême et abscons, puisse devenir compréhensible et crédible ?

Voilà autant de questions auxquelles Frank Merriwell à la Maison Blanche apportera des réponses… et auxquelles cet article ne répondra pas. Parce qu’il est court – on l’a dit au début, z’aviez qu’à lire.

Vil Faquin

Dans la même collection : Philippe CurvalMurray LeinsterMarion Zimmer-BradleyJean-Pierre AndrevonPoul
Anderson
, James Blish, Robert Sheckley et Mack Reynolds.
Hors série : Fred Guichen.
Sur la collection Dyschroniques : Interview de Dominique Bellec.

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