La Fin du voyage

Après les horribles massacres du week end dernier à Paris, il nous a semblé que mettre en avant ce texte était un moyen à notre portée, et intelligent, d’apporter notre pierre à l’édifice. Pas de grande déclaration comme en janvier. Beaucoup de bonnes choses ont été dites, beaucoup de mauvaises aussi. Nous devons nous serrer les coudes et nous faire des bisous, ne pas oublier d’où nous venons et où nous voulons aller : vers plus de paix, d’amour et de joie de vivre comme disent nos amis du monde entier. Pour cela nous ne devons pas être ethnocentrés, une nouvelle fois : c’est à Ankara, à Beyrouth et en Irak, ce week end, que le monde libre a été frappé. Nous sommes tous humains et ce texte devrait nous servir pour apprendre du passé et ne pas recommencer (notamment en se lançant dans une guerre idiote, on ne vainc pas le terrorisme avec les armes). Et puis, à ceux qui veulent #PrayForParis : non merci. On en a déjà eu assez, des religions. Rappelez-vous que l’on doit chanter. Merci à tous, on vous aime. Courage ❤

La Fin du voyage – Postérité du Captain Cook

Pierre Auriol

Une fois n’est pas coutume – décidément je dis beaucoup cela dans mes récents articles – on ne va pas faire une critique à proprement parler d’un ouvrage. Pourtant on va bien parler d’un bouquin en particulier, celui que vous voyez ci-dessous, de son auteur et de son contenu. Bon alors, je vous entends d’ici, qu’est-ce que c’est quoi qui change en définitive ?

Et bien sur la forme pas grand chose. Mais c’est plutôt sur le fond. Parce que le présent article va en effet servir de billet d’humeur, également, d’exutoire et de miroir d’actualité. Parce que les thèmes abordés sont incroyablement d’actualités et que chaque jour, un peu plus, nous sommes confrontés à l’accès à notre continent – l’Europe – de centaines de milliers de voyageurs qui y voient, eux aussi, la fin du voyage.

Aujourd’hui, on va parler de voyage, certes, mais pas que. Aujourd’hui, on va parler philo.

C'est le voyage où la découverte qui est venue le premier ? Hein ?

C’est le voyage où la découverte qui est venue le premier ? Hein ?

Qui du voyage ou de la fin ?

Publié en 2004 chez Allia Editions – mais si vous savez, celles de Cyberpunk – 1988 et Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale La Fin du voyage – Postérité du Captain Cook est un essai de Pierre Auriol abordant à travers les relations de voyage du capitaine James Cook la question du voyage maritime à la fin du XVIIIème siècle.

La particularité de cet ouvrage et des travaux de Pierre Auriol réside dans le fait que, comme pour Cyberpunk – 1988, le propos ne se contente pas d’aborder d’un point de vue historique les grands voyages de découverte autour du globe. L’auteur aborde ces sujets de toutes les façons possibles : ethnographiques, historiques, historiographiques, sociologique, philosophique… avec l’oeil du chercheur en sciences-humaines et sans jamais porter de regard, d’avis ou d’opinion. Ce qui est d’autant plus remarquable que sa formation – il est professeur en esthétique à l’Ecole nationale supérieure d’art de Limoges – ne le prédisposait pas à cela… Son amour des voiliers et de la mer a dû par contre y contribuer.

Nous n’allons pas revenir sur l’esthétique de l’ouvrage, sur sa facture qui est à l’image des autres ouvrages de chez Allia, tout à fait sans reproche, ou sur la réalisation graphique de la couverture, qui n’entrent pas dans le propos du présent article.

Le contenu de fond, lui, est au plus haut point intéressant. En voici la table des matières, dont nous détaillerons ensuite le contenu.

  • Avant propos
  • Sauf-conduit pour l’innocence
  • L’autre, ce contemporain incongru
  • Les raisons du voyage, les voyages de la raison
  • Une terre, l’autre terre peut-être
  • La Terre dévisagée depuis sa carte
  • Fortune et infortune de la raison
  • Le navire, ce si minuscule continent
  • Visage et figures d’autrui
  • L’art accommoder les restes

Thématiquement, l’auteur développe un discours sur les grands voyages comme berceau des découvertes et, par ce biais, de l’uniformisation de la planète. Il commence par introduire la notion de conscience coupable du vieux continent. Suite au commerce triangulaire et à son exercice pendant de nombreuses années, les grandes découvertes peuvent apparaître, au moment où certaines voix s’élèvent déjà fortement contre la Traite, comme un nouveau biais des puissances maritimes pour récupérer de la main d’oeuvre, des ressources… Ce à quoi les intellectuels et les pouvoirs d’Europe, dans leur grande majorité, opposent une volonté basée sur la notion de progression du bien commun de l’humanité. En effet, ces voyages, en permettant de mieux connaître la Terre, les mers, la faune et la flore, permettront à l’humanité de sortir grandie d’un siècle compliqué.

Ce dédouanement de l’Europe est suivi dans la foulée de nombreux départs… et de conquêtes, d’annexions, de découvertes et de proclamations au cours desquelles le but du voyage, celui de faire philosophiquement et scientifiquement progresser l’humanité entière se transforme en un simple défi scientifique où l’accaparement et la revendication de terres, de mers, semble le nouvel eldorado. Sous l’égide d’un droit que la science et la technique donnent au Vieux Continent, on nomme des mers des archipels, on décrit le sauvage, son regard… mais jamais le nôtre, mais nous y reviendrons.

Enfin, les progrès techniques, quant à la navigation (longitude, calculs plus complexes), à la survie en mer ou encore à la représentation du monde sur une carte, qui rend l’inconnu visible et appréhendable et, par là même, enlève au voyage son présupposé même de découverte, transformant les voyages de découvertes en expéditions. L’auteur porte également un regard sur la façon dont furent, ou ne furent pas, traités les us et coutumes des « barbares » – on parle de « barbare/sauvage » à la sauce Montaigne : « chacun appelle barbarie, ce qui n’est pas de son usage » – et la réaction des contemporains à leur propos.

La réflexion est profonde, posée et étayée, érudite, sourcée – ce qui, vous finirez par le savoir, habiles lecteurs, est crucial et me tient particulièrement à cœur. L’ouvrage, environ 125 pages, est d’une densité rare et ne relâche jamais la tension intellectuelle qu’il instaure dès l’introduction. Les pistes réflexives sont denses, souvent pertinentes et la réflexion est toujours d’une justesse rare. Je ne saurais trop que vous conseiller la lecture de La Fin du voyage qui se veut comme une historiographie et à la fois une eschatologie du voyage et dont la forme comme le fond – sans parler du prix, 6€10 ! – en font un ouvrage indispensable pour qui veut réfléchir à ce propos.


Et c’est là que l’article va dériver du schéma habituel et se transformer en billet d’humeur, prenant à parti l’oeuvre d’un auteur pour rendre plus clair un propos qui a parfois du mal à être entendu.

Dans son ouvrage Pierre Auriol rapporte notamment la fascination d’un bon nombre d’intellectuels de l’époque de Cook pour un continent perdu qu’on l’envoie découvrir (il fera le tour de l’Antarctique, à défaut de trouver quoi que ce soit). Le capitaine anglais tient alors ces propos.

« La découverte d’un continent eût sans doute été plus satisfaisante pour la curiosité. Mais, puisque nous ne l’avons pas trouvé, nous espérons que désormais on donnera moins d’importance à des spéculations sur l’existences de mondes inconnus qui restent à explorer. »

Tels furent les mots de Cook après s’être rendu compte que l’énorme continent austral qui permettait soit-disant à la Terre de tenir en équilibre autour du Soleil n’était que ce que certains navigateurs pensaient depuis des siècles : une chimère. L’évaporation des derniers doutes à ce propos l’amène alors à reconsidérer le but de son voyage sous un jour nouveau : « nous espérons que désormais on donnera moins d’importance à des spéculations sur l’existences de mondes inconnus qui restent à explorer. » Autrement dit : concentrons-nous sur ce qui existe, nous avons bien assez à faire.

Tout est dit.

Tout est dit.

Migration et asile

Et, au regard des actuels discours qui pullulent sur la soi-disant suprématie d’une race sur une (des) autre(s) – discours qui remplacent ceux sur les chocs des civilisations, ou encore ceux sur la tutelle bienveillante qu’a pu apporter la colonisation aux peuples « barbares » d’alors, comme Oss 117 – Le Caire, Nid d’Espion les parodie si bien – il devient évident que ce genre de conseils, de remarque cinglante, de condamnation qu’émettait Cook en son temps à l’égard de tout un tas d’intellectuels restés au pays pourrait bien s’adresser à nous plus directement qu’on ne voudrait le croire. Plutôt que de faire courir dans les discours officiels et médiatisés des chimères auxquelles plus personne de sensé ne croit, peut-être est-il temps de revenir au cœur des problèmes. Si ces gens bougent, c’est qu’il y a une raison pour cela.

S’est opéré au XVIIIème siècle le même glissement sémantique qu’il s’est opéré ces dernières années. Quand, au moment des boat people ou même lors de la guerre d’Espagne, incidents pas si isolés que ça de déplacement de populations mais malgré tout peu banals, on référait à ces gens, on en parlait comme des réfugiés, cherchant asile et refuge dans nos pays dans l’espoir d’avoir une vie meilleure. Quoi de plus normal alors ?

Mais au fur et à mesure du XXème siècle et, surtout, du XXIème siècle, ces mouvements de populations se sont révélés réguliers et de plus en plus importants, l’habitude et la volonté d’analyse a provoqué dans nos sociétés un glissement sémantique de termes à l’empathie sensible vers des termes plus analytiques, administratifs (migrants), à visée purement objective. Mais dès lors que les médias principaux ont entrepris de réutiliser ce discours soit-disant neutre, une déshumanisation progressive s’est effectuée jusqu’à voir le migrant comme cet « autre, ce contemporain incongru » sorti d’on ne sait où. Et il faut attendre la photographie d’un enfant mort sur une plage pour qu’un monde entier réagisse : ha oui ce sont des humains.

« La pensée procède donc en toute conscience par voie d’analogie en s’inspirant des descriptions du « sauvage » évoqué par les récits de voyageurs […] » et Rousseau de regretter que « les Académiciens qui ont parcouru les parties septentrionales de l’Europe et méridionales de l’Amérique avoient plus pour objectif de les visiter en Géomètres qu’en Philosophes. » négligeant par là de faire « sortir un monde nouveau de dessous leur plume et nous [apprendre] ainsi à connoître la nôtre. » La description du monde allait commencer à l’emporter sur l’interrogation que l’on adressait jusque cela au sien. »

Décrire de manière neutre les événements, quel que soit le but initial, rend un service inversement proportionnel à l’appel en l’humanité que ceux-ci réclament. Et on se retrouve avec un terme qui n’est pas faux mais qui participe d’un jeu malsain dans lequel le discours dominant, alliant parfois discours racial et raciste, se sent à son aise.

Alors oui, quand des problèmes surviennent dans des parties du monde que nous avons aidé à dérégler, hop, c’est parti, on accourt de partout à l’aide de nos frères humains, cow-boys style. Là encore, rien de nouveau.

« Avec Cook, le voyage d’exploration est donc animé par l’esprit de sérieux. C’est débarrassée de la conscience de son arrogance et s’accommodant de la violence qu’à l’occasion elle estime devoir exercer, que l’Europe débarque sur ces rivages étrangers. C’est plus fort d’un droit qui lui parait être inscrit dans sa nature profonde et dont elle n’a de compte à rendre devant personne, ni a fortiori devant elle-même, qu’elle achève de prendre possession, au XVIIIème siècle, du Pacifique. Si d’aventure la rencontre se règle, comme Cook le signale à maintes reprises, à coups de mousquets, voire d’obus aux tirs soigneusement ajustés pour faire en sorte que, sans paradoxe aucun, derrière l’envahisseur apparent, les « naturels« , frappés par de telles prouesses, découvrent l’allié réel même si, est-il prêt à concéder, « il serait légitime de leur part de penser que sous les dehors d’une visite amicale nous venons envahir leur pays.«  »

Après tout, n’oublions pas, comme disait Montaigne dans ses Essais, au chapitre  « Des Cannibales », que « nous n’avons d’autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idées des opinions et usances du païs où nous sommes. » A l’heure actuelle, où le monde vit dans son branchage permanent au flux d’informations, il semble que ce soit encore plus vrai tant les repliements sur soi-mêmes sont facilement observables depuis quelques temps, ne serait-ce qu’à l’échelle Européenne avec la mondée de l’extrême-droite violente, comme en témoignent les exemples ukrainiens et hongrois. Inutile, également, de ressortir l’ultra classique : on l’a fait, acceptons de le subir ; puisqu’il n’y a rien à subir.

Mais devant cette « Europe qui touche à la vieillesse« , comme disait Diderot dans son Supplément au voyage de Bougainville [ndlf : Bougainville, qui précéda Cook aux Malouines et réalisa un tour du monde], à propos de la « morale naturelle » des Tahitiens, que ceux-ci touchent « à l’origine du monde« . Il y voyait là la fin d’une époque. Peut-être devrions-nous voir de même et suivre l’exemple d’ouverture de nombreux peuples du Sud, de l’Equateur à l’Espagne, de la Grèce au Portugal.

Allégorie du vaisseau fantôme - Art Nouveau, 2015 / Vil Faquin.

Allégorie du vaisseau fantôme – Art Nouveau, 2015 / Vil Faquin.

Humanitas, -tatis

En conclusion d’un tel article, je ne saurais trop que me taire et laisser parler l’auteur qui s’exprime après les mots de Cook :

« Ainsi Cook relate avec l’extrême neutralité qui caractérise la tonalité d’ensemble de son récit, l’inconcevable, l’impensable même, peut-être, soit la confrontation à l’étrangeté la plus radicale : « Le soir, en revenant, nous eûmes une courte rencontre avec trois naturels, un homme et deux femmes, sur la pointe est de l’île des Sauvages, ainsi nommée à cette occasion. Ce furent eux-mêmes qui se firent voir, car nous aurions passé sans les remarquer si l’homme ne nous avait hélés. Il se tenait, avec sa massue à la main, sur la pointe du rocher, et derrière lui, se tenaient les deux femmes, chacune avec une pique. »
Rares sont les passages du récit de Cook qui rendent sensible cette impression de vivre dans l’instant, sur l’arête que forme l’impossible attouchement de deux univers radicalement incompatibles. « Deux mondes s’abouchent ici« , mais dans le précipice du temps. Voyager dans l’espace n’est pas encore vraiment, comme le voudra le XIXème siècle, voyager dans le temps : ces autres s’offrent, là-bas, du plus lointain de leur proximité, dans un présent irrécusable mais auquel, jusque dans la ligne tendue du regard, on n’appartient pas, on ne peut appartenir.
Peut-être est-ce cela voyager : éprouver dans un mouvement d’aller et retour sans fin l’oscillation entre ici et là-bas ; ne pas pouvoir occuper une place fixe, ne pas pouvoir arrêter ce va-et-vient qui fait que, déporté vers l’autre, on ne s’appartient plus une fraction de temps pour, l’instant d’après, se retrouver avant de se perdre à nouveau. Folle oscillation : l’immobiliser reviendrait ou bien à se river à ce moment suspendu ou l’autre apparaît dans sa présence nue ou bien refuser d’épouser ce mouvement pendulaire et rester contraint, tétanisé dans l’arrêt, ou, plus simplement, désabusé […]. »

Relevé des copies en mai 2017.

Vil Faquin

Chez le même éditeur : Cyberpunk – 1988Au-delà de Blade Runner et Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale.
Sur le voyage : La Surprise.
Plus largement, sur la flibuste : Les Pirates, PiratesLes Pilleurs d’âme,
Long John SilverLa Dernière aventure de Long John Silver.

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