Carnets de Faquin – L’Or

L’Or
"La pierre à Bérard.
C'est là que tu lisais l'histoire du Général Suter qui a conquis la Californie aux Etats-Unis et qui, milliardaire, a été ruiné par la découverte de mines d'or sur ses terres, non ? M'est avis que tu as longtemps paressé dans cette vallée où j'ai travaillé au défrichement des sols."
Voilà ce qu'on m'a dit tantôt, quand j'arpentais une piste raide. L'homme était rêche et son parler bourru. Je l'avais croisé en montant là où lui descendait. Il avait la mine triste de ceux qui ont trop sillonné les étendues solitaires du Nord. Ses yeux étaient perdus sous une broussaille indomptable formée conjointement par ses sourcils hirsutes et son abondante barbe. Ses rares cheveux épars collaient à son front alors qu'il enlevait son chapeau pour se passer un chiffon humide sur le crâne.
Je remarquai que ses mains étaient toutes pareilles à son visage, burinées et marquées par les innombrables heures de travail qu'elles avaient passé à serrer le manche de quelque outil ou à gratter les sols. Ses ongles et les jointures de ses mains étaient noirs.
Je l'ai regardé dans le blanc des yeux et je lui ai dit : "Je viens pour l'or."
Torrent descendant du Plan Glacier jusque sur la plateau du refugre de Miage, Alpes Françaises.

Torrent descendant du Plan Glacier jusque sur la plateau du refugre de Miage, Alpes françaises.

Il avait ricané, l'old timer. Il avait passé la bretelle de son sac à dos par-dessus son épaule et l'avait laissé choir au sol. Il était resté là où il était tombé. Lui, toujours en ricanant à moitié, s'était assis à deux pas de là sur un gros rocher plat. Il m'avait parlé un peu de lui. Il habitait la vallée, enfin sa vallée comme son ton le laissant comprendre. Il la connaissait. Il l'avait arpentée en tous sens et l'avait creusée un peu partout.
Il m'avait assuré qu'on arrive assez facilement à battre les difficultés d'ordre matériel qui se présentent chaque jour et à imposer par un travail acharné et une volonté de fer, dûment outillés, un ordre nouveau aux lois séculaires de la nature.
Il avait fait les beaux jours de la vallée et l'avait peuplée.
L'homme avait quarante-cinq ans.
Et après avoir tout bravé, tout risqué, tout osé et s'être fait "une vie", il est ruiné par la découverte des mines d'or sur ses terres.
Les plus riches mines du monde.
Les plus grosses pépites.
C'est le filon.

Il avait ensuite quitté la vallée pour tenter de récupérer une part des monceaux de richesse qui étaient arrachés du sol. Il y avait passé deux années, à trimer comme un forcené sur des claims peu fertiles. Arrivé dans les derniers, pris de court, il n'avait hérité que de ce qui restait. A peine de quoi vivre en forçant comme un damné.
Lui, l'homme d'action par excellence, lui qui n'a jamais hésité, hésite maintenant. Il est devenu renfermé, méfiant, sournois, avare. Il est désormais plein de scrupules. La découverte des mines d'or l'a blanchi, barbe et cheveux ; aujourd'hui, l'inquiétude secrète qui le ronge courbe et ploie sa grande taille de chef. Il va vêtu de ses habits d'ouvriers du sol rocheux. Sa parole est trébuchante. Ses yeux fuyants. La nuit, il me dit qu'il ne dort plus.
Et puis il tombe dans un mutisme pesant. Il a les bras sur les genoux et l'air las. J'ai sorti de leur étui une paire de jumelle et j'ai observé les flancs escarpés des monts au Nord-Ouest. Il était là, ce précieux premier or. "Je vais y aller. Je pense que je peux m'en sortir, là-bas.", je lui avais dit.
Sur le toit du refuge de la pierre à Bérard, contemplant les sommets au Nord-Ouest.

Sur le toit du refuge de la pierre à Bérard, contemplant les sommets au Nord-Ouest, Alpes françaises.

Il était étrange mon vieux bonhomme. Il est arrivé dans la vallée parmi les premiers, ça se voit. Son parler, ses manières, ses mains et ses yeux ; ses yeux qui portent en eux l'étincelle de ceux qui savent. De ceux qui ont vu. Il me regardait avec compassion, assis sur son rocher au bord de la piste. Et puis, dans un mouvement saccadé et en repoussant mon bras tendu, il s'est relevé et a chargé son énorme sac sur son dos.
Il m'a lancé un "Salut gamin, perds pas le Nord !" et est reparti, voûté, un pied après l'autre.
L'or.
L'or l'a ruiné.
Il ne comprend pas.

Extraits issus du poème Le Panama ou les Aventures de mes sept oncles
et du roman/poème épique L’Or.
Vil Faquin
septembre 2015

Lire la présentation : L’Or.
Du même auteur :  Le Panama ou l’aventure de mes sept oncles.
Carnets en rapport : Le Fils du Loup.
Sur l’Ouest : Star Ouest.

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