Le Petit Chaperon Rouge dans la tradition orale

Le Petit Chaperon Rouge dans la tradition orale

Yvonne Verdier

Vous savez, vous qui fréquentez régulièrement ces lieux, à quel point j’affectionne la forme du conte et l’importance que celle-ci revêt à mes yeux. Une importance que j’ai plusieurs fois ici essayé de mettre en avant, au travers du premier roman (chez Les Moutons Electriques) d’Estelle Faye, Porcelaine, mais aussi par deux billets Y F’rait Beau Voir consacrés à deux grands auteurs de notre temps et qui se sont eux aussi exercés au conte : Tolkien, avec son Roverandom, et Rowling, avec Les Contes de Beedle le barde.

Bon si vous ne le saviez pas, vous voilà prévenus. Alors quand, au détour d’un rayon d’une librairie spécialisée que j’affectionne, je tombe sur ce petit essai, je ne me pose pas de question. Après tout, on l’a dit à maintes reprises, qu’est-ce que le conte, si ce n’est un matériau malléable qui évolue, se déforme et s’adapte au cours du temps ? C’est bien là, dans l’oralité, que résident toutes les variantes des contes que l’on a pu connaître par l’écrit, d’abord, puis par le cinéma, ensuite.

Alors Le Petit Chaperon Rouge dans la tradition orale, pensez.

Le Chaperon, blanc ici, représenté dans de vieilles expériences photographiques du XIXème siècle, de l'époque des versions orales étudiées par l'auteure.

Le Chaperon, blanc ici, représenté dans de vieilles expériences photographiques du XIXème siècle, de l’époque des versions orales étudiées par l’auteure.

L’éditeur édité

Alors Allia Editions (allez consulter leur site), on en avait déjà brièvement parlé au détour d’un article un peu enflammé sur une de leurs précédentes publications, qui avait été une révélation théorique pour le vil faquin que je suis. Il s’agit de Cyberpunk 1988 de Mark Downham qui posait un peu ses bollocks sur la table pour nous balancer dans une tradition purement punk – comprendre : en vrac – les bases d’un mouvement culturel qui a marqué une voire deux décennies – et qui revient tout doucement à la mode (voir).

Avant de disserter un peu du travail de l’auteure, il convient de s’attarder un peu sur la maison d’édition. Parce que son catalogue, qui présente à la fois des textes oubliés – réédités / libres de droits – et des productions plus récentes, ainsi qu’une collection sur les mouvements musicaux, est d’une densité rarement vue. On sent une homogénéité en le parcourant, de celles qui sont rares à saisir dans le milieu. C’est en le décortiquant, en se rendant compte des liens sous-jacents entre des titres a priori complètement différents. Par exemple entre Cyberpunk et Chaperon s’intéressent chacun à des phénomènes culturels – certes différents – qui sont essentiels dans la compréhension de leur temps, et à travers ceux-ci, les deux auteurs nous amènent à réfléchir sur l’état d’une société à un moment t.

C’est ce véritable profond travail d’édition, qu’on imagine lourd et réfléchi, qui me fait porter une considération toute particulière à la maison et à son fondateur, Gérard Berréby. D’ailleurs, et on ne s’y trompe pas, le libraire à qui je passe régulièrement commande sur le catalogue d’Allia m’a confié que l’homme était probablement l’un des éditeurs français les plus atypiques et connaisseurs de sa génération. Pour finir de vous en convaincre, je vous propose de découvrir la note d’intention disponible sur le site de l’éditeur :

« Les éditions Allia ont été créées en 1982. Elles comptent désormais dans leur bibliothèque près de cinq cents ouvrages. Initialement, elles ont privilégié des textes négligés par les autres éditeurs ou non protégés par le copyright. Quand elles ont commencé à publier des auteurs contemporains, elles l’ont fait dans un esprit analogue : satisfaire et dérouter un lectorat avide d’“autre chose”.
La “terrible moralité” que Baudelaire croyait pouvoir retirer d’un livre, “dans son ensemble”, surgit, effrayante, de cette bibliothèque, rapidement constituée en une table, avec ses périodes, ses mouvements, leurs courants et liens souterrains.
Un livre qui a marqué son époque éclaire encore la nôtre. Une forme qui est apparue à un moment donné oriente sous un angle nouveau la littérature qui se fera après elle.
Le site des éditions Allia reproduit la construction de ce catalogue et ses index. Il comprend une recherche par auteurs, titres des ouvrages et dates de parution. La table opère quant à elle un classement historique des ouvrages, selon leur première date de parution, l’époque dont ils traitent ou les problématiques qu’ils soulèvent.
Des lignes de force dévoilent d’autres courants encore et dessinent de nouveaux croisements entre les ouvrages dont la table ne pouvait à elle seule rendre compte.
Une plate-forme d’échange intitulée about&around a été développée pour permettre à la maison d’éditions et au visiteur de ce site de proposer des médias en rapport avec un livre. »

Culture de la sous-culture, de la contre-culture, de la trans-culture. Allia, c’est un peu tout ça.

On se souvient que Cyberpunk était une réédition d’un texte de 1988. Le Petit Chaperon Rouge dans la tradition orale est quant à lui une réédition d’un article initialement publié en 1978 dans le quatrième numéro des Cahiers de la littérature orale puis en 1980 dans le troisième numéro de la revue Le Débat, fondée par un (très) grand historien, Pierre Nora (qui a créé le concept de lieu de mémoire, notamment). Il s’agit donc d’un texte de type universitaire qui entreprend d’étudier les différentes formes rémanentes d’un conte afin d’en livrer une analyse à la fois littéraire et sociale. Son auteure, Yvonne Verdier, est une ethnologue qui a fait son trou dans les années 1970 dans l’étude des traditions villageoises et paysannes, mais nous allons y revenir ensuite.

Et encore une fois, le parti pris éditorial de laisser le texte d’origine seul emplir les pages, sans rien d’autre qu’une mention sur les premières éditions, sert la ligne éditoriale avec force. Ce texte, livré ainsi et déraciné de son époque (en 40 ans, les moeurs évoluent) nous amène à nous questionner sur des points cruciaux de notre paradigme social actuel. Enfin, pour en parler rapidement, l’objet est intéressant, avec une couverture semi-rigide douce et agrémentée de rabats pratiques. Visuellement, les photographies de Henry Peach Robinson (de 1858 ! Excusez du peu) agrémentent parfaitement l’ouvrage. C’est beau, c’est pratique. Maintenant, il ne me reste qu’à essayer de vous montrer que c’est bien.

De petits ouvrages pour des rééditions de textes oubliés et néanmoins importants.

De petits ouvrages pour des rééditions de textes oubliés et néanmoins importants.

Une société qui perd ses Elles

Le Chaperon Rouge, donc. C’est de ça qu’il s’agit. Même si j’ose imaginer que tout le monde connait ce conte fameux, par les versions de Perrault ou des frères Grimm, il convient d’en donner un bref résumé. Présent dès le XIVème siècle, il raconte – dans les grandes lignes, nous ne sommes pas là pour évoquer toutes les versions – l’histoire d’une jeune fille envoyée par sa mère voir sa grand-mère pour lui porter un repas. En chemin, elle rencontre un loup à un carrefour et ils empruntent chacun un chemin. Arrivée chez sa mère-grand, la jeune fille prépare à manger à celle-ci (qui a été dévorée en partie par le loup qui a pris sa place en se travestissant) et se fait ensuite dévorer ou parvient à s’enfuir après s’être rendue compte de la supercherie.

Yvonne Verdier, par l’étude du vocabulaire et des parties du conte recueillis dans 5 régions différentes à la fin du XIXème siècle par le folkloriste français (Bourguignon, même) Paul Delarue : Nivernais, Hautes-Alpes, Loire, Forez et Velay. De l’étude de ces 5 différentes versions, recueillies directement de la bouche des ruraux par Delarue, elle va tenter d’analyser la composition du conte avant les versions moralistes de Perrault.

Mais, avant de discuter de l’étude de l’auteure, revenons rapidement sur elle. Cela aura son importance par la suite :

Ethnologue et sociologue française, Yvonne Verdier publie en 1979 Façons de dire, façons de faire, reconnu aussitôt comme une grand livre d’ethnographie villageoise, monographie de Minot, un village de Bourgogne où elle recueille la « parole vive des bonnes femmes« . Elle donne ensuite quelques articles sur le conte populaire en général et en particulier sur le Petit Chaperon rouge, en s’efforçant de penser ensemble littérature orale et institutions et de décrypter toutes les « façons de faire, façons de dire » qui en éclairent jusqu’au plus énigmatique détail. Elle disparaît à la fin de l’été 1989 en laissant un manuscrit inachevé consacré à Thomas Hardy. »

On comprend donc que l’approche choisie sera avant tout ethnographique et sociologique, plutôt que littéraire. Et c’est justement là tout l’intérêt de cet article aujourd’hui réédité en petit essai : voir comment le conte est révélateur d’une époque, même d’une époque passée, car son véhiculage par l’oralité lui permet de traverser les temps, non pas inchangé, mais avec des adaptations qui laissent encore en rémanence des conceptions anciennes et des traces d’une mentalité autre. Ce que l’écrit cristallise en le fixant, l’oral permet de l’exprimer.

Yvonne Verdier passe donc en revue 7 aspects du conte :

  • La grand mère oubliée
  • Du bon usage des épingles
  • Un repas fortifiant
  • Une partie de cache-cache…
  • Qui a mangé la galette ?
  • La maison dans la forêt
  • Un loup beaucoup trop populaire

Successivement, l’auteure va revenir sur plusieurs faits notables des différentes versions en commençant par déconstruire une bonne partie des versions écrites, notamment au travers de l’oubli, dans celles-ci, de la figure de la grand mère, relativement laissée au second plan derrière le duo chaperon-loup. Ensuite, on bascule sur une analyse des gestes et des choix de la jeune fille. Celle-ci, dès sa rencontre en forêt, entame une série de choix qui lui permettront, en fin de conte, de ressortir comme une femme.

Ainsi le chemin emprunté en forêt, celui des épingles, renvoie à la condition des jeunes filles qui ont l’âge des premières amourettes, qui reçoivent des épingles de leurs courtisans au XIXème siècle, dans Lièvre par exemple. La suite, le repas fortifiant, qui s’apparente à une ritualisation cannibale, puisque la jeune cuisine sa grand-mère, montre l’accession du chaperon au rang de femme : par son acte de cuisine elle prend la place de l’adulte dans la maison et, en mangeant les organes de sa grand-mère, elle récupère sa fonction procréatrice. Ce qui, quand elle ressort de la maison, se traduit par son accession définitive à l’âge adulte (certaines versions parlent de ce fil par lequel le loup pense la retenir et qu’elle coupe, à l’image du cordon ombilical). Entre temps, sa fonction première de messagère, de transporteuse de nourriture est complètement oubliée. L’auteure de nous rappeler l’innocente perspicacité des enfants qui demandent, en fin de conte, qui a mangé la galette ? Car eux sont attachés à ces petites choses que nous autres, adultes, avons laissés derrière nous au profit d’une leçon plus grande.

Reste la figure du loup. Dans cette histoire de génération, d’initiation, de passation de pouvoir et d’accession à un autre stade de la vie, dans cette histoire de femme, le loup représente l’homme (de la famille, l’homme, le mâle, en général). Et c’est bien l’instant où la jeune fille voit le loup, au sens propre (mais l’expression parle d’elle même), qu’elle décide de quitter la maison et s’enfuir, devenir femme. C’est aussi, à son entrée dans la maison, dans la gueule du loup qu’elle se lance, en venant servir son aînée. Dans l’univers matriarcal du conte, l’homme représente la menace, mais un homme qui est hors temps. C’est l’homme. Ni le père, ni le frère, ni le grand-père.

Cela veut-il dire que l’homme est la menace qui plane au-dessus de la place des femmes dans la société paysanne traditionnelle ? Non. A en croire l’auteure, qui voit plutôt dans la figure masculine un mécanisme qui permet à la jeune femme de se réaliser au sein de la société et d’affirmer sa place par rapport à (aux dépens de ?) ses aînées. Les différentes versions véhiculées par la tradition orale abondent toutes dans ce sens. Ce qui, au contraire, arrivera plus tardivement, c’est la volonté moralisatrice dans les écrits de Perrault et Grimm, notamment. Dans ceux-là, ceux qu’on édite encore aujourd’hui à destination de la jeunesse, on met en garde la jeune fille contre le le loup. Elle doit faire attention à lui car il la menace et peut la faire disparaître socialement.

On observe donc un glissement : d’une société plus ancienne, qui nous parvient grâce à sa rémanence dans la tradition orale, on va vers une société plus rigide où la figure du mâle n’est plus un moteur mais un opposé. Et cela, l’auteure le dit très bien :

« Les grands pouvoirs et mystères du corps féminin célébrés dans les vieilles sociétés paysannes commenceraient-ils à être déniés dans la société qui se met alors en place. […] Substituer à une histoire de grand-mère une histoire de loup […] n’est pas un simple tour de passe-passe mais montre que nous nous trouvons dans une société qui est autre chose que celle où les petites filles doivent suivre le chemin des épingles et manger leurs grand-mères. »

Bon, je n'étais pas inspiré pour les photos. Désolé.

Bon, je n’étais pas inspiré pour les photos. Désolé.

Conclusion

Par l’étude du destin de la femme (la puberté, la maternité et la ménopause) au travers de la figure de la jeune fille dans le conte du chaperon rouge, Yvonne Verdier nous amène à réfléchir sur les histoires que l’on raconte à nos enfants. Ces contes que l’on désire édifiants reflètent un état de notre société beaucoup moins avancé socialement que ce qu’on peut croire.

La place de la femme dans la vie paysanne était donc largement plus équitable et moins inscrite dans un rapport de soumission que la mémoire commune veut bien nous le rappeler. Voilà pourquoi, dans notre mois dédié à la figure féminine dans les littératures de l’imaginaire, il me semblait important de pouvoir discuter de cet ouvrage (que vous pouvez retrouver intégralement ici de façon légale), de cette auteure, et de ce formidable éditeur.

Maintenant, allons, petits chaperons, allons A Tire d’Elles !

Vil Faquin

Chez le même éditeur : Cyberpunk – 1988Au-delà de Blade Runner et La Fin du voyage.
Sur le voyage : La Surprise.
Plus largement, sur la flibuste : Les Pirates, PiratesLes Pilleurs d’âme,
Long John SilverLa Dernière aventure de Long John Silver..
Sur le conte : PorcelaineLes Contes de Beedle le BardeRoverandom,
Edito de SoFee L. Grey sur les Fées.

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