Interview de Jacques-Hervé Fichet / 25.7.15

Interview de Jacques-Hervé Fichet.


À la fin de mes études, à l’époque ou je n’étais pas encore un Lemming assujetti à un Faquin (vil qui plus est), j’ai eu la chance de travailler (en tant que stagiaire en production), sur la pré-production, le tournage et la postproduction d’un long métrage de SF indépendant, Léa un ange dans ma maison (ce n’est en aucun cas le rebot hollywoodien de Joséphine Ange gardien). Le film, sorti il y a un bon moment maintenant, est un ovni dans le paysage cinématographique franchouillard, semblant sortir de l’époque où le cinéma méritait mieux que des gens qui parlent dans un appartement en buvant du café moulu (petite attaque gratuite et injustifiée envers notre glorieux cinéma national). Vous n’avez sans doute jamais entendu parler de Léa, le film ayant eu une distribution très artisanale. Bref, le réalisateur-producteur-scénariste-acteur (même Clint Eastwood n’en fait pas autant), Sir Jacques-Hervé Fichet, nous a accordé une interview, et son propos, complet et efficace, nous éclairera, j’en suis sûr, sur ce projet et sur les dures conditions de productions d’un film indépendant et ambitieux comme le sien.

« Léa / Elle est pas terroriste / Elle est pas anti-terroriste / Elle est pas intégriste / Elle est pas seule sur Terre . »

Présentation et parcours

Salut, je suis le Lemming. Qui es-tu ? Jacques-Hervé Fichet, producteur vidéo au CERN (Centre Européen pour la Recherche Nucléaire), marié, 3 enfants, vis dans le Pays de Gex à Collonges.

Quel est ton parcours ? Pourquoi je t’interview, au juste ? Après des études de physique et de cinéma, j’ai produit quatre courts métrages, travaillé à France 3 pendant quatre ans, puis je suis devenu responsable du service audiovisuel au CERN à Genève.

Parle-nous de ton film Léa un ange dans ma maison ? Abel, un homme fortement investi dans sa carrière au service d’un laboratoire de recherche scientifique, perd subitement sa femme et sa fille unique. Il traverse une période sombre de deuil et de solitude quand sa vie se voit bousculée par l’arrivée d’une enfant à l’image de sa fille. Bouleversé, il refuse de perdre la raison et affronte cette présence, apprend à faire connaissance avec elle. Qui est cette enfant qui se révèle avoir des pouvoirs extraordinaires, d’où vient-elle ? Abel sent qu’il doit la protéger mais il n’a pas encore conscience de tous les enjeux de sa présence. Une affaire trouble de chercheurs peu scrupuleux vient perturber la relation naissante entre Abel et celle qu’il assimile à son ange. C’est un film à micro-budget que j’ai eu envie de faire depuis très longtemps. Cela date du début des années 2000, quand je travaillais pour France 3.

Qu’est ce qui t’a motivé à raconter cette histoire ? L’aspect SF, les personnages, certaines scènes ? J’aime le fantastique et le cerveau me fascine. Je voulais explorer les sentiments entre un père (je suis père…) et sa fille (j’ai une fille…). J’y ai mis beaucoup de moi finalement…

Naissance de l’oeuvre

Film de SF, thriller scientifique à la Michael Crichton (voir nos précédents articles sur Jurassic ParkSphere ou Le Treizième Guerrier) ? Peut-être, mais alors avec beaucoup moins de moyens. Ce serait plutôt un fantastique dans un thriller, E.T. (de Spielberg) ou Angel Heart (un thriller fantastique d’Alan Parker avec Robert de Niro et Mickey Rourke). Note : Les deux films ont pour point communs d’utiliser le fantastique pour parler de leurs personnages.

D’où ça t’est venu ? Comment tu as écrit ça ? Combien de versions ? Au début des années 2000, j’ai travaillé sur un sujet concernant la vision du futur dans les années 1960. Il y avait entre autres un Gepetto moderne construisant une fille androïde pour combler sa solitude. Ça m’a inspiré, mais il m’a fallu y revenir plusieurs fois, probablement aux alentours de vingt versions tout de même.

Comment tu l’as produit ? Comment tu as recruté l’équipe ? Comment ? COMMENT ? Après plusieurs échecs pour trouver des producteurs, je me suis décidé à monter ma propre société de production. J’ai investi beaucoup d’argent personnel dedans, plus de 100 000 euros en cash. On a commencé le tournage en équipe très réduite avec des stagiaires et avec mon jeune chef opérateur, Alex Moyroud. Je l’ai rencontré à travers mon travail au CERN. Je l’ai eu comme stagiaire et j’ai aimé sa façon de travailler. Le reste de l’équipe s’est constituée à travers mon réseau professionnel et quelques étudiants en cinéma proches d’Alex. Le tournage s’est étalé entre juillet 2012 et septembre 2013.

Décris-nous un peu une préproduction, un tournage, une postproduction d’un film aussi indépendant ? La préproduction consiste à partir de son idéal de tournage et à éliminer au fur et à mesure les scènes qui demandent trop de moyens, ou les lieux qui obligent à trop de frais de déplacement et logement de l’équipe. J’ai emmené ma famille l’été précédent le tournage avec moi en repérage pour trouver des décors de montagne. J’ai pris des contacts avec les communes, j’ai fait le tour de mes fournisseurs habituels, j’ai réduit le plus possible les dépenses envisagées en faisant un casting d’acteurs parmi des passionnés amateurs, d’accord de se lancer dans cette aventure pour des cachets minimes.

Admirons les décors du CERN, parce que ça rigole pas du tout, là.

Admirons les décors du CERN, parce que ça rigole pas du tout, là.

Technique et réalisation

Tu t’es apparemment battu pour que le film ait de la gueule (tel Ridley Scott, dont on parlait , notamment), au niveau des décors, des plans…, pourquoi ? LEA est un film fantastique et son genre impose une certaine esthétique. Au niveau des décors principaux, il s’agit en partie du décor du laboratoire physique du CERN à Genève. Avec mes collègues, on a tourné dans les meilleurs endroits du laboratoire en termes de décos.

Comment as tu diffusé ça ? Comment l’as-tu vendu ? Es tu content du succès du film ? J’ai su assez tôt qu’il serait difficile de vendre en France un film de ce type. J’ai donc décidé à travers ma société de distribuer moi-même le film. J’ai donc rencontré quelques exploitants de cinéma qui ont été vraiment très sympathiques. Au final, une dizaine de salles l’ont projeté et quand on sait qu’une trentaine de films par an ne trouvent pas de distributeurs, je suis assez content. Pour une première production, une première réalisation et une première distribution, je peux être satisfait du résultat. Par contre, sans réels moyens publicitaires, il est difficile de faire venir des spectateurs dans une salle pour découvrir un film dont peu de médias parlent.

Quelles sont ont été les critiques récurrentes vis-à-vis du film ? Je crois que la musique, l’intrigue et une grande partie des décors ont plu. Les critiques négatives ont davantage tourné autour du fait que le film a été annoncé comme un thriller fantastique mais il a davantage été perçu comme un mélodrame, ce qui a pu dérouter certains spectateurs.

Ton avis sur le cinéma de genre en France, que ce soit SF ? thriller ou horreur ? Mais, tu m’en poses de ces questions… Pardon, je ne fait que mon travail, il faut bien mettre du beurre dans les épinards… Comment ça je ne suis pas payé… bon, reprenons… excusez moi… Je crois que SF et horreur sont peu produites en France, ce qui est dommage. Les spectateurs deviennent un peu formatés et les films de genre n’attirent pas les foules, sauf peut-être une très mince frange de la population prête à payer quelques euros pour se laisser surprendre par une découverte totale.

Revenons au film. Comment utilises-tu les éléments de SF dans ton histoire ? Pour faire simple, ce serait une réflexion générale sur la conscience. La conscience est-elle physique ? Appartient-elle à un corps ?

T’es-tu intentionnellement basé sur des mythes et des histoires plus anciennes (voir notre article sur Le Mythe et celui sur Mythe et Idéologie du Cinéma Américain), des références culturelles importantes, comme le mythe biblique d’Abel et Cain (le héros et l’antagoniste s’appellent Abel et Cal)? Oui j’ai trouvé intéressant de faire référence à Abel et Cain pour définir les caractères des personnages et leur conflit. Surtout qu’on apprend assez tard dans le film qu’il s’agit de frères.

Quelles ont été tes références pour Léa ? Tant au niveau de la production (film indé…) qu’au niveau plus artistique (façon de raconter une histoire…) ? Et au niveau de l’utilisation d’éléments de SF ? On a fait très peu d’effets spéciaux. Par contre, on a essayé de se rapprocher de l’idée de production de Monster de Garreth Edward (film de SF indépendant, produit avec trois fois rien, au succès monstrueux, qui a permit à Gareth Edward d’être embauché en tant que réalisateur pour le Godzilla sorti en 2014). À l’est d’Eden d’Elia Kazan, bien sûr et aussi un peu ET de Spielberg inconsciemment. Le premier pour le conflit fraternel et le second pour la rencontre entre deux êtres différents. J’ai aussi beaucoup apprécié les films de M. Night Shyamalan notamment Sixième Sens et Incassable et leur suspense jusqu’au bout du film. Il faut avancer dans le film pour comprendre l’ensemble complet à la fin.

Des projets, pour la suite, même vagues ? De vagues idées…

L'équipe du film au complet et l'envers du décors sur le tournage d'une scène.

L’équipe du film au complet et l’envers du décors sur le tournage d’une scène.

Meta

  • Si tu devais parler d’un film, d’un livre ou de n’importe quelle œuvre, ce serait laquelle ? L’Échelle de Jacob reste pour moi une référence, un ovni dans le paysage cinématographique fantastique. Ce film a une telle maitrise sur son récit grâce à un montage tout à fait subtil. Au niveau de l’émotion, avec la musique de Maurice Jarre, on atteint une intensité rarement vu pour un film de ce genre-là.
  • Si tu devais parler d’un auteur, d’un artiste important pour toi ce serait qui ? Paul Newman.
  • Ton dernier coup de cœur au cinéma ou ailleurs ? Le Labyrinthe du silence, film allemand sorti cette année.
  • Ta dernière grosse déception a cinéma ou ailleurs ? Je suis assez bon public, donc je n’en ai pas.
  • Une information secrète à nous révéler ? Nous ne sommes pas seuls dans l’univers.
  • Une citation pour finir ? Qui vivra , verra.
  • Complète : Est-ce que… l’énergie de départ se contractera ?

Lemming Affranchi.

Cinéma indépendant français : BiZon.
Autre interview d’indé : Le Chat qui fume.

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