Carnets de Faquin – Le Fils du Loup

Le Fils du Loup (The Son of the Wolf)
Je courais seul le long de coteaux interdits. Rien ne m'atteignait que le vent et parfois quelques moucherons malheureux. La piste est fraîche et je la suivais volontiers, sans peiner. Les pas se succédaient les uns aux autres, par-dessus le vaste monde de ceux d'en-bas ; ceux qui vivent dans le confort toxique de maisonnées chaudes. Et je dis toxique parce que ce confort me manque. Là où je vais, si ma pelle ne casse pas, tout au plus pourrai-je espérer creuser un trou dans lequel me blottir à la nuit.
Les infinités muettes du Grand Nord m'attiraient mais ce n'était pas dans ces hauteurs que je m'attendais à trouver ce que nous étions si nombreux à être venus chercher. Il faudrait que je rampe dans l'ocre passé de grottes oubliées et que je sinue dans le lit de torrents déchaînés.
Ce à quoi je pense,... eh bien voilà que ce n'est rien de construit. Je vois, je pense. Je ne réfléchis plus depuis longtemps. Je me suis pris les pieds dans une folie glacée dont je ne peux m'extraire. 

Sur les hauteurs du refuge de la Pierre à Bérard, à l'Est, Alpes françaises.

Sur les hauteurs du refuge de la Pierre à Bérard, à l’Est, Alpes françaises.

Il n'est pas agréable de se trouver seul, en proie à de tristes pensées, au milieu du Grand Silence Blanc. Il y a comme une sorte de pitié dans le silence de la nuit qui semble vous protéger et vous murmurer de mille manières sa sympathie intangible ; mais le Silence Blanc, lumineux, clair et froid, sous un ciel d'acier, ce silence-là est sans pitié !
Il vous prend ce que vous avez de plus humain et vous l'arrache immanquablement, sans que vous ne puissiez rien y faire. Alors quand je relève la tête, appuyé sur mon bâton de marche, et que je m'abandonne au paysage, j'y cherche de quoi vivre mon périple. Être là ne suffit pas, il faut me faut encore sentir le bout de la route. Vous pouvez probablement comprendre. Dans le cas contraire, il n'est rien que je ne puisse faire dans ce silence.
J'étais un voyageur infatigable et mes chiens-loups pouvaient, tout en prenant une nourriture moindre, marcher plus longtemps et fournir une plus grande somme de travail qu'aucun autre attelage dans la région. C'est ce qui faisais ma force. Et aujourd'hui je la cherche, le cœur au bord des lèvres.
Dans mes souliers de cuir, mes pieds ne me font plus parvenir la moindre information. Hagard, je les regarde reprendre leur chemin sur la piste l'un après l'autre, parfois interrompus par le tac indiscret de la pointe de mon bâton sur quelque caillou. La piste est longue et je sais que je ne trouverai de repos que si je la parcours jusqu'au bout et que je reviens.
Il est toujours important de revenir après un voyage.

Quand on parcourt comme moi les pistes traîtresses que d'autres hommes, plus grands, plus fort, ont laissées, ce n'est pas seulement une question d'attelage, de provisions ou de saumon fumé. C'est une question de survie.
Voyez-vous, quand on pénètre en pays lointain, on doit avant tout faire table rase des enseignements reçus jusqu'alors, pour se plier aux coutumes de cette contrée neuve pour nous, comme l'est la piste ; il nous faut renoncer aux idées qui nous sont chères, voire à nos anciens dieux, et prendre parfois même le contre-pied des principes qui, jadis, réglaient notre conduite. Ceux qui s'adaptent aisément peuvent trouver une source de joie dans ce brusque changement de vie.
L'homme qui laisse derrière lui le confort d'une ancienne civilisation pour affronter la jeunesse farouche et la simplicité primitive du Nord peut escompter ses chances de succès en raison inverse de la force et du nombre des coutumes définitivement ancrées en lui. S'il est réellement créé pour ce genre de vie, il s'apercevra bientôt que les habitudes physiques sont de beaucoup les moins importantes.
Et cet homme nouveau, seulement à ce prix là, pourra conquérir ce que son ambition romanesque lui fait désirer.
Moi, c'est le Nord.
Moi, c'est cet or.
Au-dessus du refuge de la Pierre à Bérard, à l'Ouest, Alpes françaises.

Au-dessus du refuge de la Pierre à Bérard, à l’Ouest, Alpes françaises.

Et j'espère, dieux que j'espère, que les Chechaquos de la vallée se souviennent encore, alors que la nuit descend derrière cimes déformées des pins du Nord, de la tradition des old timers. J'espère que, quand le moment sera venu, ils lèveront leurs gobelets et que l'un d'eux récitera pour le Sour Dough que je suis :
"A la santé de l'homme qui, cette nuit, avance sur la piste ! Puissent ses chiens garder leur vigueur, sa nourriture lui suffire et ses allumettes toujours prendre !"
Et les autres reprendront :
"Que Dieu lui soit propice, que le bonheur l'accompagne !"
Oh oui, j'espère qu'ils me rappelleront.

Extraits issus des nouvelles Le Grand Silence Blanc (The White Silence),
Fils du loup (The son of wolf), En pays lointain (In a far country)
et A l’homme sur la piste (To the man on the trail).
Vil Faquin,
août 2015.

Sur l’Ouest : L’orStar Ouest.
Carnets de lectures : L’Or.
Triangulation en rapport : Les Cow-Boys.

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