La Montagne Sans Nom

La Montagne sans nom (The mountain without a name)

Robert Sheckley

Notre mois d’août continue sur sa lignée Nouvelles Coûte que Coûte. Après le court intermède signé du Lemming Affranchi, nous revoilà à nouveau dans la ligne éditoriale du moment avec ouvrage tiré d’une collection dont je sais que vous savez à quel point je l’affectionne.

Et puis… il n’y a pas à dire ; il n’y a pas que la collection que j’affectionne, mais ça vous devez vous en douter. Ce que j’apprécie tout particulièrement, vous en avez régulièrement la preuve sur ce site, ce sont bel et bien l’humour un peu acerbe et les démonstrations par l’absurde et quand les textes font sens.

En ce sens – lol – les auteurs de science-fiction des années 1930 à 1950, américains notamment, bénéficiant d’un très large engouement du public et d’une communauté très liée et réactive (on en parlait ici), sont d’une pertinence rare et nous ont livré nombre de perles insoupçonnées.

Vous pouvez lire cet article sur un cheval sans nom.

J'avais pas d'idée pour l'illustration, alors voilà.

J’avais pas d’idée pour l’illustration, alors voilà. Et c’est même pas droit.

Une collection qui s’est faite un nom

Et justement, parmi les perles insoupçonnées, il y a cette très courte nouvelle de Robert SheckleyLa Montagne sans nom. Les Editions du Passager Clandestin l’ont bien compris et ce n’est pas pour rien que, parmi les dernières publications en date de leur collection Dyschroniques, on la retrouve mise en avant.

Rappelons le but de cette collection, tel qu’indiqué avant le début de chaque récit.

« Des nouvelles de science-fiction ou d’anticipation, empruntées aux grands noms comme aux petits maîtres du genre, tous unis par une même attention à leur propre temps, un même génie visionnaire et un imaginaire sans limites. À travers ces textes essentiels, se révèle le regard d’auteurs d’horizons et d’époques différents, interrogeant la marche du monde, l’état des sociétés et l’avenir de l’homme. Lorsque les futurs d’hier rencontrent notre présent… »

Ce qui pourrait être formulé d’une autre manière avec les mots de Jean-Pierre Andrevon (en 2011 dans Libération) :

« La SF, ce n’est pas que Donjons et Dragons ou La Guerre des Étoiles. Ça c’est l’écume, la mousse. La SF, c’est d’abord le présent qui regarde le futur. »

C’est une fois encore ce que l’on trouve dans La Montagne sans nom. Avant de parler du contenu de la nouvelle et des thèmes abordés, peut-être faut-il revenir sur le monsieur. Robert Sheckley. 15 romans, 400 nouvelles – une fois encore, merci le méta texte de contextualisation de la nouvelle -, une douzaine d’adaptations sur grand ou petit écran et des émules dans le monde entier. C’est avant tout cela, Robert Sheckley. Un autre ponte de la SF.

Ajoutez à cela un esprit acerbe qui tape sur tout ce que l’American Way of life peut porter de valeurs non pérennes, et vous aurez accès à des récits qu’un Boris Vian n’aurait pas renié. N’écrivait-il pas, dans son roman Options, « Je suis le contrôleur des impôts déguisé en arbre, dit le contrôleur des impôts déguisé en arbre » ? Ouais, hein.

Dans la nouvelle qui nous rassemble aujourd’hui, cet humour n’est pas l’élément central, même s’il fait une brève apparition, digne du featuring, dans la bouche d’un personnage secondaire rapidement évacué. Ce qui frappe les sens dans cette nouvelle c’est la pertinence forte du propos. Philippe Curval, dont nous avions parlé ici, écrivait en 1963 à propos de Sheckley :

« Digne successeur de Lewis Carroll, il a su intégrer toutes les possibilités de l’exploration interplanétaire au monde baroque de son maître et, par la grâce d’un style précis et subjectif, nous révéler les dangereux enchevêtrements de demain. »

A partir de là, il est compliqué de dire qu’on était pas prévenus.

Enfin, je me permets de soulever un dernier point pour faire éclater au grand jour la conscience de la psychologie de son espèce que pouvait avoir l’auteur new-yorkais : en 1953, soit deux ans avant La Montagne sans nom, Sheckley écrivait La Septième Victime mettant en scène une chasse à l’homme soutenue par les jeux télévisés. Adaptée en 1965 au cinéma par Elio Petri sous le titre de La Dixième Vicitime, la nouvelle se verra reprise et arrangée par l’auteur pour en tirer des romans (La dixième victimeChasseur/VictimeArena…) et une nouvelle, Le Prix du Danger, elle aussi adaptée au cinéma par Yves Boisset. Des idées sur les Battle Royale et autre Hunger Game ? Sûrement.

Des pistes pour de futures publications chez Dyschroniques ? Je l’espère bien !

Pendant 1 mois, on va parler nouvelles et recueils, acrrochez-vous, c'est parti !

Pendant 1 mois, on va parler nouvelles et recueils, acrrochez-vous, c’est parti !

L’écologie sans nom

Alors de quoi elle parle, cette nouvelle ? Encore une fois, référons-nous au quatrième de couverture typique de la collection :

« En 1955, Robert Sheckley imagine le dernier des grands projets inutiles. »

Bien qu’on sente d’emblée le regard cynique porté sur les entreprises humaines souvent jugées comme vaines par certains de leur contemporain (de nos jours, on pourrait citer en exemple les constructions inutiles et absurdes de villes olympiques qui serviront un mois et généreront des millions de dollars de dépenses, de pertes, une pollution hors du commun…) cette accroche de quatrième de couverture est loin d’être aussi pertinente et complète qu’à l’habitude. Loin d’être une critique, cette remarque tend à souligner la profondeur de la nouvelle.

Parce, il faut bien l’avouer, quand on prend en main ce tout petit volume de 40 pages, avec seulement 30 pages de nouvelle, on ne s’attend pas à se faire posséder de la sorte. Vous vous souvenez des mots de Philippe Curval cités un peu avant ? « Par la grâce d’un style précis et subjectif » disait-il. Je vous prie de croire, habiles lecteurs, que jamais phrase ne fut plus pleine de sens.

En trente pages, Robert Sheckley aborde au moins trois thèmes majeurs et récurrents des récits d’anticipation des années 1950 : l’écologie, le système libéral, le suprématisme occidental (colonisation). Paf. Rien que ça. Bien sûr, on évacue rapidement les concepts purement science-fictionnels de la terraformation, du voyage planétaire et des avancées technologies, qui servent ici seulement de support à présenter un propos d’une toute autre portée et qui ne sont d’ailleurs pas développés.

Sheckley aborde donc dans La Montagne sans nom, dans un nombre de pages limité, des sujets bien lourds. L’histoire quelle est-elle ? On suit un chef de projet, Morrison, sur une planète étrangère qui a pour but de la terraformer – selon la définition fournie par James Blish en 1957, la terraformation est une « technique consistant à façonner les planètes à l’image approximative de la Terre pour que les Terriens normaux puissent y vivre. » – en vue d’investissements industriels massifs. Il travaille pour une entreprise, les Aciéries Transterrestres, dont le représentant l’appelle régulièrement afin de prendre des nouvelles, les travaux n’avançant absolument pas comme prévu.

Par le biais de la société-mère qui emploie Morrison, et par les très courtes conversations (deux ou trois, pas plus) qui fait entrer Morrison et le représentant en contact, Sheckley met en place absolument toutes les ficelles nécessaires à une intrigue complète centrée sur les thèmes de l’ultra-libéralisme et de ses dangers : investissements massifs, actionnaires exigeants, objectifs et rentabilité au-dessus des droits fondamentaux, concurrence déloyale (un observateur d’une société concurrente est présent sur les travaux), espionnage industriel et dictature du capital (terres vendues avant même d’être utilisables) qui ne sont pas sans rappeler certains de ceux développés dans Le Mercenaire de Mack Reynolds. Cependant, toutes ces ficelles habilement disséminées dans le récit sont laissées au second plan car ce n’est pas par là que l’auteur veut développer son message.

Ensuite, par la présence de peuplades indigènes sur la planète, dont on nous dit qu’elles furent achetées par des présents qui ne sont pas sans rappeler les verroteries offertes à maints peuples d’Afrique ou d’Amérique du Nord – si on rajoute les tambours, on croirait voir une peuplade amérindienne observer de loin la construction du chemin de fer de la Transcontinental Railroad -, Sheckley s’amuse à développer tout un tas de discours à propos des superstitions, du suprématisme Occidental, des violences à l’égard des peuples moins évolués, de la façon dont les instances dirigeantes laissent faire pour ensuite condamner et conserver ainsi leur conscience indemne… Là encore, au travers de ces farouches indigènes qui s’opposent de manière pacifique à la colonisation automatisée de leur planète, l’auteur nous offre un miroir d’une puissance réflexive telle qu’il aurait été dangereux de l’utiliser. Il le laisse donc en toile de fond, en suggestion.

Enfin, les thèmes écologistes. Déjà abordés dans Nous mourons nusLa Vague MontanteLes Enfants d’Icare ou encore La Tour des damnés (par encore chroniquée) et discutés ici, ces thèmes sont ici présentés d’une façon toute différente. Pour reprendre une fois encore les mots de Curval, Robert Sheckley, dans La Montagne sans nom, « a su intégrer toutes les possibilités de l’exploration interplanétaire au monde baroque de Lewis Carroll. » En effet, le but premier de la mission de Morrison sur cette planète sans nom (dénomination administrative seulement : Plan de Travail 35) est de raser une montagne énorme (celle qui n’a pas de nom) et d’assécher des marais à proximité pour permettre à l’homme de s’installer.

Par l’un des personnages secondaires, Sheckley tient un discours de respect de la nature (« personne n’a encore escaladé cette montagne » ; « je comprends le symbolisme inhérent à la destruction de cette montagne« ) qui annonce le ton : le discours qui primera entre tous sera le discours sur le respect de la Nature. Mais, contrairement aux autres récits précédemment abordés, l’auteur new-yorkais choisit une façon totalement décalée d’aborder ce discours, que Lewis Carroll n’aurait pas reniée : il fait réagir la Nature elle-même, dans une possibilité qui n’est ni rationnelle ni scientifique, à une échelle démesurée. L’immersion du fantastique dans le science-fictionnel technologique apporte une nouvelle dimension au récit de Sheckley : la perte de tout repère spirituel d’une société tournée vers la science et qui tourne le dos à son passé. Le discours est un peu celui du poète austro-hongrois Reiner Maria Rilke qui, dans son Livre de la Pauvreté et de la Mort de 1903 énonce déjà ces idées et les conflits terribles qui pourraient en naître (excellente réédition chez Actes Sud, excellemment traduite et analysée par Arthur Adamov).

Étonnamment puissant en 30 pages, n’est-il pas ?

Une collection qui envoie. Déjà 18 parutions, et ce n'est pas fini !

Une collection qui envoie. Déjà 18 parutions, et ce n’est pas fini !

Une collection à gravir

Réussir, de la sorte, à faire cohabiter surnaturel, triomphe de l’ordre naturel ancien sur le progressisme libéral à outrance sans faire triompher une nuée d’idées réactionnaires – rappelons-nous que le sujet a été abordé dans le très bon édito de Lionel Davoust, censuré sur les réseaux sociaux, d’ailleurs – est un tour de force majeur. On comprend le message et on n’est jamais tenté d’y voir autre chose que ce que ce texte est sans doute : une constatation emplie de désillusion, un état des lieux.

Encore un très bon travail éditorial du Passager Clandestin, donc, dont la collection Dyschroniques s’affiche en fin d’ouvrage (le catalogue complet avec photo des couvertures est présent, c’est appréciable) avec des prix raisonnables et encourageants (4 euros, pour ce La Montagne sans nom), des traductions de qualité (ici Bruno Martin), une identité visuelle réussie (Xavier Sébillotte) et deux publics différents qui se retrouvent dans des ouvrages novateurs : un public de sciences-humaines engagées et un public de science-fictionneux rêveur.

Vil Faquin

Dans la même collection : Philippe CurvalMurray LeinsterMarion Zimmer-BradleyJean-Pierre AndrevonPoul
Anderson
, Ward MooreJames Blish et Mack Reynolds.
Hors série : Fred Guichen.
Sur la collection Dyschroniques : Interview de Dominique Bellec.

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