Nous mourons nus (We all die naked)

Nous mourons nus (We all die naked)

James Blish

Bon. L’ambiance est pas hyper joyeuse à la Faquinade depuis le dernier article. On parle de gens qui meurent. Ou qui vont mourir. Parce que nous, on est comme ça. Dans l’article précédent on parlait d’une extinction massive d’humanité. Dans celui-ci aussi. Mais si la précédente se faisait dans le calme et la douceur, sur la durée, celle-ci va être brutale.

Le choix n’était à la base pas délibéré, puisque j’ignorais absolument de quoi parlaient Les enfants d’Icare, en dehors de la base de l’intrigue et que j’ai lu ce dernier après Nous Mourons Nus. Aucune volonté, donc, de passer un message annihilateur. Ou alors c’est mon subconscient qui aimerait le retour d’Annihilus et se sa vague d’annihilation. Conquest!

Et puis, une fois n’est pas coutume (quoique, à force…), cette fois-ci on va rajouter d’autres thématiques et d’autres approches dans notre papier, que l’on espère court et intense. Me demandez pas pourquoi, mais parfois, il faut faire court. Et intense. Et cette fois, je vais spoiler. Il faut bien changer, sinon vous vous ennuyez !

Levez donc haut la lanterne de la connaissance et tombez la chemise. Il va faire chaud.

J'ai hésité à poser nu pour cette photo. Mais pour pousser le truc à fond, il aurait fallu que je sois mort. J'y ai longtemps réfléchi, et...

J’ai hésité à poser nu pour cette photo. Mais pour pousser le truc à fond, il aurait fallu que je sois mort. J’y ai longtemps réfléchi, et…

San Andreas

Alors non, ce titre ne préfigure pas une fin du monde pour cause de real life Grand Theft Auto, avec cinq étoiles partout et des chars d’assaut qui attaquent les honnêtes citoyens dans la rue, contrairement à ce qu’on pourrait penser en voyant ce fourgon sur la couverture. Non, dans notre cas, c’est plutôt la référence cinématographique qu’il faut y voir. Mais nous y reviendrons.

Nous revoici avec les Editions du Passager Clandestin dans leur collection Dyschronique, qui publie des nouvelles de science-fiction à même de donner des clefs de réflexion sur notre société actuelle. Anecdote qui n’est pas inintéressante, l’ouvrage a été traduit par Bruno Martin, qui selon Culture SF a aussi traduit du Dick et du Anderson, que l’éditeur n’a pas réussi à contacter. Il lui a donc laissé un petit mot en disant qu’un compte à son nom était ouvert s’il se manifestait, lui ou son ayant droit. Passons rapidement sur l’édition (en remarquant juste que la couverture et le papier ne sont pas faits dans la même matière qu’à l’habitude, plus claire, dérangeante), qui est exactement semblable aux autres ouvrages déjà décrits sur le site, avec à nouveau une illustration de Xavier Sébillotte. L’illustration ? Un vieux camion poubelle à l’ancienne. Bah oui parce que :

« En 1969, James Blish imagine un basculement géologique causé par l’espèce humaine. »

Paf. Dans vos mouilles les humains. Bon alors quel est le fuck pitch ? Vous allez regretter de vouloir savoir. Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart, notre personnage principal – oui, oui -, bosse auprès de la mairie de Big Apple en tant que responsable de la gestion des ordures ménagères. Nous sommes dans un futur proche et les activités humaines, quelles qu’elles soient, ont provoqué une hausse du niveau des eaux, ce qui implique qu’une bonne partie de New York est les pieds dans l’eau. Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart s’y déplace donc en barque, comme la plupart des utilisateurs, et la plupart des immeubles ne sont habitables qu’à partir du troisième étage. Dans ce monde totalement rongé par une volonté de non-coopération prononcée de la part de Mère Nature, la société s’est adaptée pour vivre malgré tout.

Deuxième caractéristique, la température terrestre n’a jamais fini de monter au fil des années pour atteindre les summums de l’indécence climatique. Et, qui ravira sans aucun doute l’ami Go@t, les populations, pour vivre dans les zones non inondées, sont obligées de se balader en extérieur en permanence avec un masque-à-gaz sur le visage, car le Soleil trop dur fait fondre les plaques de litho-béton et de goudron qui recouvrent les sols. La nouvelle s’ouvre d’ailleurs sur un groupe de travailleurs de la DDE en train de découper des plaques de goudron pour aller les enfouir dans une mare d’assimilation. Ils sont entourés par une bande de hippies, selon Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart, qui chantent et dansent leur joie de voir le vilain goudron enlevé de leurs rues. Mais trop tard.

Trop tard, effectivement, pour que cela ait une incidence plus importante que la simple amélioration de la vie des riverains dans l’immédiat, comme le sait Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart. Que sait Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart ? C’est simple, Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart sait que la Terre est condamnée. Sauf qu’il croit qu’il en a encore pour un bon gros bout d’temps, avant qu’elle ne décide de se rendre réellement inhabitable, parce que c’est une chieuse.

Or, ce que ne sait pas Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart, c’est qu’en fait, de nouvelles appréciations sont arrivées. Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart est convoqué par un pote qui gère un autre service et ce pote lui apprend qu’ils en ont pour quelques jours avant que la Terre se s’effondre sur elle-même. Du coup ce monsieur informe Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart qu’on ne va rien dire aux gens, et qu’on va garder les navettes de secours pour un certains nombre d’élus de proches collaborateurs désignés par collusion, comme Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart, et que chacun pourra choisir un certain nombre d’hommes et de femmes pour l’accompagner, en âge de procréer et utiles une fois qu’ils auront relancé le programme lunaire, pris une navette, et fui comme des lâches.

Ce qui plait beaucoup, en définitive, à Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart, bien que cela le chagrinasse quelque peu, sur des questions éthiques secondaires (dois-je fermer mon appartement ?).

Rien ne se passe comme prévu et les effondrements rocheux débutent alors que Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart vient à peine de team-up avec ses potos. En tergiversations, ils perdent le temps d’avoir un autre choix que d’abandonner les navettes et se réfugient sur le toit d’un immeuble d’où ils regardent s’effondrer brutalement leur monde avant, probablement, de mourir de façon peu enviable.

Une pauvre fin pour Alexei-Aub Kehoe Salvia Soleil-Lune Lac Stewart et consorts, me direz-vous. C’est probable.

Trois pour le prix d'un ! Non j'déconne. 23€ les trois récits ! Tout juste !

Trois pour le prix d’un ! Non j’déconne. 23€ les trois récits ! Tout juste !

Ecologiquement vôtre

Bon, si j’ai insisté – oui, j’ai conscience que c’est peu dire – sur le nom du personnage, c’est parce que tous les personnes de la nouvelle de James Blish sont présentés avec le même type de noms à la con, où vous accolez surnoms, noms des aïeux et vos propres noms. Everett Englebert Loosli Vladimir Bingovitch Felice de Tohil Vaca. Par exemple. Mais l’auteur a le bon sens de les présenter avec des noms raccourcis, en tout cas pour la plupart. Enfin bon goût… y’a quand même Girlie Stonacher.

Blish, c’est, comme à chaque fois avec Dyschroniques, par la moitié d’un client. C’est un mec qui a été à la fois auteur de science-fiction et critique de ce même genre. D’ailleurs il officiait sous pseudo pour publier ses critiques. Vraiment aucune classe de publier des critiques sous pseudonyme. C’est pas à moi que ça arriverait. Il a publié, notamment, Le Cycle des Nomades et Les Pâques Noires dont le premier tome a remporté un prix Hugo du meilleur roman court en 1954 (décerné à titre rétrospectif en 2004), à titre posthume, également, puisque Blish s’est éteint en 1975. L’homme à connu la guerre et a aussi inventé, dans une de ses nouvelles, le terme de Géante Gazeuse, dont on sait l’importance en astronomie aujourd’hui. Cela fera également plaisir aux trekkies parmi vous d’apprendre qu’il a été le premier auteur à écrire des histoires se déroulant dans l’univers de Star Trek, 11 courts récits au total. Un des grands anciens de la fanfiction, donc.

Vous le savez désormais, tout récit de la collection Dyschroniques dirigée par Philippe Lécuyer s’accompagne d’un méta-texte permettant de contextualiser le récit, ce qui a son importance puisque les messages que transmettent ces récits sont liés à un état d’esprit particulier, qui n’existe souvent plus de la même manière qu’il existait alors. Mais ça, comme vous êtes des jeunes gens intelligents et perspicaces, vous le saviez déjà. Ce méta-texte nous apprend une chose superbe et intéressante :

« A l’initiative de cette nouvelle figure un autre grand nom de la SF américaine, Arthur C. Clarke (Les enfants d’IcareTerre : Planète ImpérialeLes Gouffres de la Lune). Ce dernier proposa alors à trois grands auteurs, Robert Silverberg, Roger Zelazny et James Blish d’envisager le danger croissant que fait courir à l’homme le perfectionnement de sa propre technologie. Nous sommes alors en 1969, le monde est en crise idéologique et les préoccupations écologiques sont de plus en plus présentes. »

C’est beau, hein, comme la vie fait bien les choses. Deux lectures sympathiques, choisies au pif et pourtant si liées. C’est le talent. La Faquinade est bourrée de talent. D’autant que le méta-texte s’ouvre par une dédicace de Blish à un autre grand monsieur :

« Cette histoire est dédiée à Philip K. Dick qui m’affirma un jour que je tenais là un récit digne de Planète à gogos (Frederik Pohl et Cyril M. Kornbluth, 1953), L’ère des galdiateurs (idem, 1949), Assurances sur l’éternité (Edson McCann, 1955 – pseudo de Frederik Pohl – et Lester Del Rey), et Si ça arrivait/continue (Robert Heinlein, 1940). A l’époque, je pensais qu’il blaguait. »

Je note cela pour l’importance que cela revêt dans les relations entre auteurs dans cette période de l’histoire de la sf américaine où cette dernière cherchait encore ses lettres de noblesse auprès du grand public.

Bref, revenons à nos moutons. Et dans ce cas, nos moutons sont l’écologie et sa place dans l’anticipation. On voit directement que le parti pris par Blish n’est pas objectif car il est dicté, en partie, par Arthur C. Clarke, qui a orienté l’écriture avec son goût prononcé pour l’adventisme science-fictionnel. Le récit emprunte un ton plutôt défaitiste dès le départ et l’avenir n’est présenté que de façon noire et les personnages, même dans les moments où l’on sent qu’ils tentent de survivre, avec l’énergie qui caractérise si bien les survivants dans leurs derniers instants, paraissent bien résignés.

L’écologie est présentée ici comme une notion dépassée dont on aurait dû mettre les principes en application il y a bien longtemps mais qui est aujourd’hui inutile car nous avons été sourds. L’évolution technologique et énergétique de l’homme a provoqué une réaction environnementale proportionnée qui raye l’homme de la surface du globe. Car quand la Terre est en déséquilibre, d’une façon ou d’une autre, elle rétablit cet équilibre, par tous les moyens nécessaires.

Cela m’amène à penser à un autre récit de ces mêmes collections du Passager Clandestin dont j’ai déjà fait une critique. Il s’agit de La Vague Montante de Marion Zimmer-Bradley. Ce dernier présentait un monde, notre Terre, post-apocalyptique sur lequel des survivants exilés dans une base aux confins de l’espace revenaient des années après dans l’espoir de trouver de l’assistance. Quelle n’est pas alors leur surprise quand ils se voient débarquer sur un bout de jardin où de petites communautés autosuffisantes et agraires se sont réappropriée leur territoire. La façon d’aborder l’écologie est toute autre : elle est à la fois salvatrice et en même temps destructrice, puisque la vie peut reprendre dans la paix après que la nature a rétabli son équilibre. Entre La Vague Montante et Nous mourons nus, il y a 14 ans. 14 ans d’un espoir (celui des années 50, caractérisé aussi dans Les Enfant d’Icare de Clarke, 1953) qui a lentement laissé place à un défaitisme devant les difficultés du monde (fin des années soixante).

Pour agrandir ses horizons, quelques ouvrages du Passager, des collections Désobéir et Les Décroissants, ou d'Indigènes Edition, collection Ceux Qui Marchent Contre le Vent.

Pour agrandir ses horizons, quelques ouvrages du Passager, des collections Désobéir et Chroniques de la Décroissance, ou d’Indigènes Edition, collection Ceux Qui Marchent Contre le Vent.

Working-Class Hero

Une fin des années soixante à laquelle appartient également La Tour des Damnés de Brian Aldiss, même collection, même éditeur. Pourquoi je vous en parle ? Parce qu’il pourrait bien s’agir de ma prochaine lecture dans la collection, déjà, et aussi et surtout parce qu’en farfouillant sur le net, je suis tombé sur le seizième tome et quatrième volume de la deuxième série de La Grande Anthologie de la Science-Fiction (merci wikipedia pour les détails) intitulé Histoires écologiques, 1983. Que remarque-t-on ? Que toutes les publications qui y sont regroupé datent de la même époque, environ, celle à cheval entre les années soixante et les années soixante-dix (la plupart des publications sont comprises entre 1968 et 1973). Voilà qui pourrait présenter une étude des plus intéressantes !… qui débutera dès la lecture de La Tour des Damnés et, qui sait, une triangulation.

Au moment où j’ai lu Nous mourons nus se déroulait au Népal l’un des tremblements de terre les plus dévastateurs et meurtriers depuis bien longtemps. Au moment où je poste cette chronique est diffusé dans tous les cinémas d’Occident San Andreas, une espèce de film pour gogos où l’Amérique s’écroule dans un effondrement de sols (faille du même nom) sous les yeux de The Rock. Et, depuis un an déjà un débat est en cours sur l’exploitation des gaz de schiste. Pourquoi je dis ça ? Parce que le présupposé à l’incident sismique de la nouvelle est une pratique similaire d’enfouissement de déchets expérimentée par l’armée américaine au début des années 1960, à l’origine de dérèglements sismiques conséquents et, donc, abandonnée.

Coïncidence ? Je ne pense pas.

Vil Faquin

Dans la même collection : Philippe CurvalMurray LeinsterMarion Zimmer-BradleyJean-Pierre AndrevonPoul Anderson,
Ward MooreRobert Sheckley et Mack Reynolds.
Hors série : Fred Guichen.
Sur la collection Dyschroniques : Interview de Dominique Bellec.

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12 commentaires

  1. Avec un tel titre c’est sûr que ça n’annonce rien de joyeux. Bon, que dire à part que j’adore le nom du personnage principal, en plus c’est facile à se souvenir 😉 . La légende de la première photo m’a fait rire. Quoi ? tu n’es pas prêt à tous les sacrifices pour la Faquinade mdr.
    C’est vrai que les films post-apocalyptiques ont vraiment la côte depuis quelques temps. Personnellement ça ne m’attire pas vraiment…
    Ce que j’apprécie dans ce genre de romans c’est le caractère sombre de l’ouvrage, notamment, lorsque tu dis que l’avenir est présenté de façon noire et que les personnages paraissent résignés, c’est plutôt intéressant comme traitement.

    1. Je vais te sortir ma réponse facile, parce que des fois la facilité, c’est cool : je suis prêt à tout, du moment que je suis payé. Or, je suis bénévole.
      Bon, faudra que je pense à éditer cette phrase si un jour je le suis, payé.
      C’est effectivement un traitement intéressant et ça vaut le coup, je pense, de voir les deux côtés de la médaille. Et de voir comment ces imaginaires là sont transposés au cinéma 🙂 Ca a un intérêt pour la compréhension de nos sociétés modernes, toussa.

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