Le testament d’un enfant mort

Le testament d’un enfant mort

Philippe Curval

Le froid a étendu son blanc manteau sur la côte Est des US of A, les jours se rallongent sur la vieille Europe, le Fisc me rattrape et me demande des impayés qu’il a oublié de me facturer il y a deux ans – et comme il est juste et gentil, il ne les majore pas, sweet, ain’t it? -, la Grèce relève fièrement la tête et Ebola recule, la Côte d’Ivoire est championne d’Afrique et les Reds de Liverpool viennent de claquer les Spurs de North London, on parle moins de barbus que d’avalanches… Bref, la vie repart.

Et pourtant je me sens une irrésistible envie de tout casser d’un bon coup de tête – thug life bro. Pourquoi ? Peut-être parce que je suis un insensible. Peut-être aussi simplement parce que j’aime pas l’optimisme. J’aime quand les choses meurent autour de moi, les voir se décrépir, faner et s’étioler comme les feuilles mortes à l’automne. Ca, c’est une belle saison l’automne.

Bref, aujourd’hui, on va parler d’enfants morts et d’acuité sociale.

Joie, espoir et voluptés dans vos faces.

Joie, espoir et voluptés dans vos faces.

Mais c’est qui le mec ?

Bonne question. Je remercie ma vieille tante – si si je vous assure, vieille elle l’est ! – d’avoir reconnu immédiatement le nom du monsieur quand, tout fier je lui ai montré la couverture corné du petit tome du Passager Clandestin que j’avais transporté dans la doublure trouée de mon manteau avec cette sentence désormais célèbre et leitmotiviesque : « Ah oui Curval… J’en ai lu, mais c’était au moins dans les années 80. Si ce n’est 70. C’est vieux ! » – bon promis j’arrête de charger la mule, comme on dit, parce que niveau littérature de l’imaginaire, je lui dois pas mal à la tantine, de L’Assassin Royal au Tawny Man en passant par Les Aventuriers de la MerLe Royaume de TobinLes aventures d’EwilanLe Lion de Macédoine, les rois d’Août et d’Hiver, et tous les autres que j’oublie. Je lui rends désormais de temps en temps la pareille avec Estelle Faye ou Justine Niogret, ça fait plaisir. Mais j’aime bien la charrier, parce que c’est d’bon ton, quand même. Faut bien que je mérite mon pseudonyme de temps à autre – donc à chaque article, cqfd.

Mais il serait peut-être temps de parler du Testament d’un enfant mort qui nous réunit tous aujourd’hui. 1978 tiens. Ma vieille tante avait donc raison, « au moins dans les années 80. Si ce n’est 70. » Une perspicacité à saluer. D’ailleurs l’auteur aussi, c’est une Tronche. Ou du moins ce Philippe Curval, né Philippe Tronche, n’est-il pas la moitié d’un saucisson d’âne : pas moins de 30 romans et une demi-douzaine de nouvelles publiés, sans compter son travail d’illustration sur plusieurs revues (pour la revue Fictions à laquelle participait aussi Alex Nikolavicht) ou encore d’anthologiste. Il commence sa carrière dans les années 60 et reçoit trois prix majeurs des littératures de l’imaginaire : en 1962, avec Le Ressac de l’Espace, il reçoit le Prix Jules Verne, puis le Grand Prix de la S-F Française en 1975 avec L’Homme à Rebours et enfin le Prix Apollo en 1977 avec Cette chère humanité. Pas étonnant, ainsi, que quelqu’un de la génération de ma tante ait eu tant de facilité à se le remémorer.

Tout cela, bien évidemment, c’est voulu par les p’tits bonshommes du Passager Clandestin. Comme je suis un mec qu’il en a de la suite dans les idées, je vais citer rapidement le premier article que j’avais écrit sur un ouvrage de cette collection, c’était le 2.08.14 :

Oui, puisqu’on en parle que c’est de lui qu’il s’agit ici, que regorge-t-il ? – en relisant mon article je me suis dit que cette question était grammaticalement et sémantiquement nulle, mais comme c’est rigolo je la laisse ainsi – Il s’agit de la partie du catalogue éditeur appartenant à la collectionDyschroniques :

« Des nouvelles de science-fiction ou d’anticipation, empruntées aux grands noms comme aux petits maîtres du genre, tous unis par une même attention à leur propre temps, un même génie visionnaire et un imaginaire sans limites. À travers ces textes essentiels, se révèle le regard d’auteurs d’horizons et d’époques différents, interrogeant la marche du monde, l’état des sociétés et l’avenir de l’homme. Lorsque les futurs d’hier rencontrent notre présent… »

Haha ! Les futurs d’hier ! Oui, c’est bien cela l’enjeu des nouvelles publiées par le Passager, exhumer des vieux trésors oubliés afin que les enseignements d’iceux resurgissent dans les esprits des lecteurs d’aujourd’hui, car les vieux penseurs n’avaient pas que de mauvaises idées. Cela a ainsi fonctionné remarquablement bien avec Murray Leinster et sa crainte des ordinateurs tout puissants (1946), avec Marion Zimmer-Bradley et sa volonté d’une nouvelle chance pour l’humanité (1955), Poul Anderson et l’impérialisme culturel (1950) ou encore Mack Reynolds et son pressentiment de voir les multinationales mettre la main sur le monde de demain (1962), et avec tous les autres que je n’ai pas encore lu(e)s.

L’ouvrage quant à lui est semblable à ce qu’on a chez le Passager Clandestin et ses formats particuliers – notons à ce sujet les deux collections Désobéir et Les Précurseurs de la Décroissance qui, en plus de mettre en avant des idées alternatives, ce qui n’est pas le plus facile dans l’édition d’aujourd’hui, présentent des formats quasi similaires, en soft cover, faciles à transporter. La sobriété des éditions du Passager et leurs identités visuelles sont un atout vraiment efficace et bien travaillé. Le logo de la maison d’édition, une vieille lampe à pétrole, non-seulement reflète les valeurs portées par l’éditeur – éclairer un peu les noirceurs intellectuelles actuelles – mais a le mérite d’être esthétique et reconnaissable. Les couvertures, pour les 5 ouvrages de la collection que j’ai eu le plaisir de lire jusqu’à maintenant, sont toutes signées Xavier Sébillotte, qui fait un travail efficace de simplicité.

Les collections du Passager Clandestin qui font bien dans la bibliothèque : Dyschroniques, Désobéir, Les Précurseurs de la Décroissance, avec en bonus Ceux qui Marchent contre le Vent chez Indigènes et les Grands Discours de chez Points. Et les Guides d'Actu SF, on crache jamais là-dessus.

Les collections du Passager Clandestin qui font bien dans la bibliothèque : Dyschroniques, Désobéir, Les Précurseurs de la Décroissance, avec en bonus Ceux qui Marchent contre le Vent chez Indigènes et les Grands Discours de chez Points. Et les Guides d’Actu SF, on crache jamais là-dessus.

Mortibus totalus kaput

En 1978, Philippe Curval imagine le regard d’un nouveau-né sur un monde sans avenir.

Mais oui c’est clair ! La thématique vous saute aux yeux : en substance ça ressemble à « qu’est-ce qu’on va offrir comme monde à nos gosses si on continue de la sorte ? Quelqu’un a une idée ? Non parce que moi pas, et ça me stresse ! » Et on peut le comprendre, le Phiphi.

D’ailleurs l’approche du thème est relativement intéressante car la nouvelle elle-même s’ouvre sur un extrait de Les origines de la pensée chez l’enfant, publié aux PUF en 1945 par Henri Wallon. Wallon est très marqué par l’actualité de son temps et porte un regard très pessimiste et déterministe sur la pré-pédagogie chez l’enfants, sur la façon dont il prend conscience de son univers. Curval, quant à lui, écrit en 1977 dans Science-Fiction Magazine, la chose suivante : « il y a un moyen de se choisir son existence avant de l’assumer. La première chose à faire est de tenter de se déconditionner, puis d’apprendre à imaginer sa vie soi-même. » On y retrouve donc l’opposition de style avec le passage cité en début d’ouvrage.

En effet, Philippe Curval nous amène dans un futur du passé pas si lointain, quelque part dans le XXIème – oui je laisse le « ème » après mes mentions de siècles pour ennuyer profondément ma correctrice, pataper! – siècle, où l’humanité est en train de disparaître en raison d’une mortalité infantile très élevée et dont les causes sont inexplicables. Le narrateur nous explique qu’il a trouvé lui une façon d’expliquer cela en allant chercher, ironiquement, les origines de la pensée des enfants en questions et en les retranscrivant. Il a conscience que son travail est vain et nous annonce très vite que cette maladie, qui est en fait une désillusion violente et totale, est contagieuse et amène la fin de l’humanité. Cependant il cherche à laisser une trace de son explication si d’aventure – en aventure – quelqu’un ou quelque chose venait à découvrir les vestiges de l’humanité.

Cette maladie, cette désillusion, est un acte volontaire des nouveaux nés. Les poupons décidant en effet, à plus ou moins long terme, d’accélérer le temps qui les définit, grâce à une emprise totale sur leur corps et leur organisme – emprise qui s’oppose à la fuite inexorable de l’environnement extérieur qu’il ne saisit pas par manque de repères – afin de le faire vieillir rapidement et d’enfin quitter ce monde avant que d’y avoir trop souffert. On remarque ici un propos majeur qui est la place faite au libre-arbitre de l’enfant nouvellement né qui décide lui-même de sa vie ou de sa mort. En l’occurrence, l’intégralité des enfants de la planète arrivent au même constat : la mort est préférable à ce monde sans avenir.

Mais pourquoi ces thèmes surgissent-ils en 1978 ? S’il est né en 1929, au départ de la grande dépression économique, Curval n’a pas encore connu la crise pétrolière de 1979, donc peu de chance que les thématiques pessimistes surgissent de là. Et c’est là que j’ai, une fois encore, envie de crier mon amour au directeur de collection de Dyschroniques, Philippe Lécuyer dont je vous invite à lire l’interview en lien sur son nom. Pourquoi le louer ? Et bien probablement parce que les ajouts méta-textuels en fin d’ouvrage sont très précieux. C’est un peu ce qui fait le charme de cet éditeur qui choisit, comme tous ses confrères, ses ouvrages en fonction d’une ligne éditoriale. Ici, on cherche à édifier, à faire passer un message, à montrer que « non, définitivement non, vos désillusions ne datent pas d’aujourd’hui, mais au contraire, cela fait 20/30 ans que vous n’y faites rien« , et chaque édition s’accompagne de petits encarts de postface donnant un mot sur l’auteur, sur la nouvelle en elle-même et, bien plus intéressant et important, sur le contexte d’écriture et de publication et des pistes de lecture sur les mêmes thèmes.

C’est ainsi que l’on nous replace la nouvelle comme se situant au milieu des premiers vols spatiaux des navettes américaines (notamment l’Enterprise, mais pas l’USS, ni le porte-avions, d’ailleurs), ce qui se sent dans l’oeuvre par l’omniprésence de la volonté de laisser une trace pour la suite, pour ceux qui viendront après, et entre les premiers bébés éprouvettes anglais et indien. Tout est donc réuni, la peur de l’inconnu, la science qui dé-naturalise la reproduction humaine, la science qui emporte l’espoir au-delà de notre mercantile et sade globe terrestre… Et il ne reste plus à la science qu’à devenir fiction. Et paf, ça fait des Chocapics.

On parlait des Grands Discours du Point, bah en voilà un qui tombe 4 ans avant la publication de la nouvelle sur l'accession à la maternité volontaire. Problème retourné par Curval : l'accession à la vie involontaire.

On parlait des Grands Discours du Point, bah en voilà un qui tombe 4 ans avant la publication de la nouvelle sur l’accession à la maternité volontaire. Problème retourné par Curval : l’accession à la vie involontaire.

Ach so

Che ne sé pas du tout pourquoi ché pris l’aquecent alle.mand ! Du coup je vais arrêter. L’important dans cette nouvelle, c’est tant la façon dont elle nous est narrée (par des sockets de mémoire insérés dans des slots au petit bonheur la chance et qui nous donnent un récit confus dont le narrateur semble ne pas vouloir/pouvoir (rayer la mention inutile) réchapper) que le message de fond qu’elle véhicule et qui a pu se retrouver également à des moments forts des luttes sociales humaines comme pour la loi Veil sur l’IVG ou de nos jours avec la question de l’adoption par les couples homoparentaux.

Ce qui est formidable dans ce genre de texte c’est qu’ils lancent un appel à l’aide, une sorte de chant du cygne formidable d’une société qui sent qu’elle chancelle et a peur de ne pas se relever et veut exorciser ses maux en les nommant. Ainsi ils ouvrent la portent à toute sorte d’interprétation : le gamin qui se laisse fait mourir rapidement pour fuir la société, on peut le percevoir comme un renoncement à venir de nos jeunesses devant un monde devenu invivable et vicié. D’autres, aux pensées plus réactionnaires, m’ont affirmé y voir un renoncement à ces libertés que la science prenait sur la nature divine. Mais ceux là pleureront moins quand la science leur greffera un nouveau foie que la nature divine de leur être n’a pas pu conserver intact sous les assauts bien trop fréquents des goulayants bourbons de l’oubli qu’ils s’auto-administrent en regardant la morne platitude de leurs vies ineptes. BAM.

Sinon, pour en terminer, j’aimerais rendre un hommage aux Imprimeries Darantière de Quétigny qui ont imprimé ce livre et pas mal d’autres que vous avez dû feuilleter dans votre vie et qui ont fermé leurs portes tout récemment. Le matériel vieillissant et la hausse des coûts et des charges leur aura été fatale – mais les petites PME familiales ont pas le droit aux fonds débloqués par l’Etat pour le Cac40, hein… -, mais je leur souhaite à tous une bonne chance pour la suite. Ils faisaient un travail de qualité, faudrait pas qu’ça s’perde.

Vil Faquin.

Dans la même collection : Murray LeinsterMarion Zimmer-BradleyPoul Anderson
James Blish, Ward MooreRobert Sheckley, Jean-Pierre Andrevon et Mack Reynolds.
Hors série : Fred Guichen.
Sur la collection Dyschroniques : Interview de Dominique Bellec.

Advertisements

17 commentaires

  1. Encore un article intéressant et une plume agréable, merci bien, c’est un genre et une période que je connais pas du tout en plus, je m’instructionne…

    1. Haha ! Bien bonne initiative que voilà de s’instructionner !
      L’édition fait beaucoup à la qualité de l’article, des informations s’y cachent 🙂 Dans tous les cas je te conseille de passer faire un tour soit à Trollune (rue Seb. Gryphe à Guillotière) soit à Terre des Livres (rue de Marseille à Guillotière) où les bouquins de la collection Dyschroniques sont dispo. A TDL, tu as aussi les autres collecs’ du Passager Clandestin.
      En tout cas, Ours Inculte, je te soupçonne d’avoir menti sur ton pseudonyme !

      1. Justement je suis (enfin) passé à Trollune samedi dernier, c’est vraiment dangereux ce magasin, y’a plein de trucs biens et ils m’ont pris des sous !

        Pour le pseudo, j’ai une fâcheuse tendance à pas aimer des must-have absolus et à le dire bien fort en général, donc on m’a souvent dit que j’étais un inculte et… j’ai bien aimé 😀

      2. Haha. Je vois. Si toi aussi tu boycottes les Lovecraft and Co…
        Trollune c’est pas « dangereux ». C’est « LE MAL ». Y’a une différence. Mais je les aime bien les copinous.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s