Sphère (Sphere)

Sphère (Sphere)

Barry Levinson

Après avoir longuement navigué sur les mers houleuses du Treizième Guerrier de John McTiernan, le Vidéodrome de la Faquinade continue son exploration des adaptations de romans en œuvres cinématographiques. Aujourd’hui nous allons parler d’un autre thriller de Michael Crichton, mais exit les barbares venus du nord, les démons de la brume et les aventures inspirées de Beowulf, place à la science-fiction, aux voyages dans le temps et aux entités extra-terrestres. En effet, si vous avez lu le titre, vous le savez déjà, nous allons parler de Sphère, film sorti en 1998, réalisé par Barry Levinson et adapté du roman éponyme de notre ami Michael Crichton publié en 1987. Un très bon roman d’ailleurs, tout à fait dans le style réaliste de Crichton.

Mais que nous raconte Sphère ? Le gouvernement américain  vient de découvrir dans les profondeurs de l’océan Pacifique une immense structure artificielle qui semble être un vaisseau cosmique. Après analyse, celle-ci aurait plus de 300 ans et serait, en toute logique, extra-terrestre (les vaisseaux de ligne du XVIIIème ne faisant pas cette taille et étaient plutôt rares). Une base sous marine est immédiatement construite et une équipe de scientifiques dépêchée sur les lieux. Parmi eux se trouve notre héros, Norman, un psychologue chargé de surveiller l’état mental de notre équipe. Nous trouvons aussi une biologiste sous marine, un mathématicien asocial, un astrophysicien. Vous le sentez venir le désastre ? Non ? Bah débouchez-vous le nez !

L'affiche du film annonce l'ambiance : profondeurs, angoisse, et têtes flottant dans le vide. Ou pas.

L’affiche du film annonce l’ambiance : profondeurs, angoisse, et têtes flottant dans le vide. Ou pas.

C’est moi, ou ça sent la resucée ?

Ils découvrent vite que le vaisseau est en réalité un engin spatial américain du futur qui semble avoir eu un problème spatio-temporel dans l’atterrissage suite à la rencontre d’un trou noir. Cependant, alors qu’ils trouvent un cadavre humain dans le vaisseau (dont le crâne à été percé), ils découvrent aussi une sphère qui, elle, semble parfaitement extra-terrestre. Celle-ci fascine nos héros et bientôt, alors qu’ils sont isolés dans la base sous marine à cause d’événements climatiques, de nombreux événements étranges et dangereux se produisent. Il se trouve en réalité que la Sphère donne un « pouvoir » aux personnes ayant été en contact avec elle. Ceux-ci matérialisent inconsciemment leurs pensées dans le monde réel. [ndlf : boobs] La première personne touchée, ayant peur des calmars, matérialise sans le vouloir un calmar géant qui détruit en partie la base, tandis qu’une autre offre à ses compagnons un lot de serpents terriblement vénéneux… Cette situation les rend paranoïaques et leur survie apparaît, de fait, compromise. Le thème du film est que derrière n’importe quel humain, aussi cultivé soit-il, se cache un monstre potentiellement incontrôlable.  Le film est donc une sorte de thriller psycho-scientifico-horrifique où la survie des héros ne tient qu’à un fil, et le danger peut vraiment venir de n’importe où.

Comme souvent, Sphère à eu une gestation compliquée. La production a été lancée juste après le carton de Jurassic Park, autre adaptation d’un thriller scientifique de Crichton au cinéma, sauf que cette fois Crichton est à la production et dirige les opérations [ndlf : et on ne sait pas si c’est censé vous rassurer, ou vous faire peur]. Il embauche Barry Levinson pour le réaliser.

Levinson n’est pas n’importe qui puisqu’il a réalisé les classiques que sont Good Morning, VietNam (avec feu Robin Williams dans le rôle titre), Rain Man (qui offrira l’oscar du meilleur réalisateur au monsieur) ou encore le drame Sleepers. Celui-ci a même déjà signé une adaptation de Crichton avec Harcèlement en 1994 (un thriller érotique avec le grand spécialiste du genre, Michael belle gueule Douglas). Levinson, enchanté à l’idée de changer de registre, produit également le film et engage son bon ami Dustin Hoffman (qu’il a déjà dirigé à maintes reprises, notamment pour Rain Man pour lequel Hoffman a eu un oscar plus que mérité). Sharon Stone est aussi de la partie – c’est alors encore une grande star, connue pour ses rôles dans Basic Instinct, Casino ou encore Mort ou vif – ainsi que Samuel Mace L. Windu Jackson – déjà vu dans Jurassic Park notamment -, et toute une tripotée de seconds couteaux tout à fait prestigieux.

Avec un gros budget, le film part (comme L13G peu de temps après) pour être un gros blockbuster à venir. Cependant, le studio produisant le film rabotera le budget de quelques dizaines de millions de dollars pendant le tournage, parce qu’il n’apparaît plus comme un projet jugé prometteur. Plusieurs grosses scènes à effets visuels sont supprimées, Levinson et Crichton, au lieu de se serrer les coudes en tant que producteurs du film (ce qui ne signifie pas financeurs, ce n’est  pas eux qui financent le film), ne s’entendent pas sur le montage du film. Mais pas du tout. Non, encore moins que ça. Résultat, le réalisateur abandonne la post production en cour de route, laissant le soin à l’auteur-producteur de boucler le tout.  En 1998, quand le film sort, il est un échec ignoré par la critique et le public. Nah.

Des bouquins de Crichton, y'en a une chiée, et c'est souvent pas mal du tout. [note du Faquin : bon par contre ces hérésies de Légo, on s'en passerait]

Des bouquins de Crichton, y’en a une chiée, et c’est souvent pas mal du tout. [note du Faquin : bon par contre ces hérésies de Légo, on s’en passerait]

Il est bien ou pas ?

Pour tout dire, j’ai lu le livre sans jamais avoir entendu parler du film.  J’ai découvert son existence dans une interview de John McTiernan à propos du tournage chaotique de son Treizième Guerrier. Celui-ci expliquait que Barry Levinson avait été aussi une victime du tyrannique producteur Michael Crichton. De là a dire que Crichton est un méchant vampirisant la créativité et le talent d’autrui, il n’y a qu’un pas et ce serait une erreur de le franchir [intervention impromptue du Vil Faquin qui a mainmise en ces terres : moi je l’aurais franchi en faisant un doigt à tout le monde. Parce que.] Cependant, Crichton a toujours voulu garder un contrôle sur les adaptations de ses  romans, voulant en faire le meilleur film possible (selon lui). Sa vision catégorique s’est opposée à celle des réalisateurs embauchés sur les projets et a été la source de nombreux conflits. Il n’y a eu que Spielberg qui a réussi a avoir le dernier mot sur les films qu’il a fait avec Crichton (celui-ci étant fortement impliqué dans la production des Jurassic Park), de là à comparer la taille de leur paire de bollocks au macroscope, oui avec vos yeux quoi, il n’y a, à nouveau, qu’un pas [intervention impromptue du Vil Faquin qui a mainmise en ces terres : idem]. Crichton a commis les erreurs de s’entourer de réalisateurs aux volontés fortes et aux visions différentes de lui, ce qui a engendré des conflits dont les adaptations ont beaucoup souffert – j’ai l’impression de parler d’enfants mais c’est la même chose si on pense par extrapolation, ou encore dans le choix de la personne qui partage votre vie : vous aimez avoir un compagnon/une compagne indépendante mais vous ne supportez pas ce caractère au quotidien, pourtant vous ne pouvez vous empêcher de retomber sur le même type de personnes.

Si Sphère n’a pas la même aura que le L13G, il n’en est pas moins intéressant, et nous allons encore parler de ce qu’est le film, pas de ce qu’il aurait du être.

Commençons par les qualités. Les acteurs (Dustin Hoffman son sourire chatoyant en tête)  sont formidables, sans doute grâce à Barry Levinson qui n’est pas le dernier venu pour diriger des comédiens. Chaque personnage semble humain, pas une coquille vide, même s’il n’est que cinq minutes à l’écran, et n’est pas qu’un archétype simpliste. La musique, tantôt mélancolique, tantôt stressante d’Elliot Goldenthal (qui avait déjà signé la magnifique BO d’Alien 3, et aussi celles de Batman et Robin…) magnifie des décors vraiment réussis.

Les problèmes du film sont cependant bien  nombreux. Le film est découpé en chapitre de façon aléatoire et qui fait certes sens dans le livre mais force est de constater que, bien souvent, ça ne fonctionne pas du tout. Dès que Levinson filme autre chose que des dialogues, il tombe dans un certain ridicule – je pense à une attaque de méduse assez risible, ou au final qui part en cacahuète d’une façon assez invraisemblable -, ou alors dans la reprise pure et simple d’archétype de mise en scène. Parlons peu et parlons exemples. Lors des attaques du calmar (filmées sans montrer la bête mais avec un coté cheap plutôt que terrifiant, n’est pas Spielberg qui veut), Levinson nous explique de façon « subtile » que celui-ci est une matérialisation des rêves d’un des personnages en nous le montrant dormir, le tout avec une musique et un mouvement de caméra qui hurlent « ça vient de lui, il est le MAL !!! ». Nous pouvons aussi citer une reprise pure et simple de la  célèbre scène d’Alien de Ridley Scott ou les spationautes découvrent le vaisseau abandonné et le pilote fossilisé. Un peu comme votre maman quand elle vous attendait toute la nuit au coin du feu alors que vous aviez fait le mur pour aller batifoler avec les chèvres du paysan voisin.

Voilà la Sphère de Sphère. C'est rond.

Voilà la Sphère de Sphère. C’est rond.

Du coup, pourquoi faut le voir ?

Au final, Sphère n’est pas un film passionnant, mais il est intéressant pour tous les thèmes qu’il reprend, et développe, à sa manière.

Comme nous l’avons vu, le film traite surtout de la partie bestiale, excessive et incontrôlable du cerveau humain, présente même parmi les plus grands scientifiques de l’expédition. C’est le même thème qu’un des grands classique de la science fiction, à savoir Planète Interdite de  Fred McLeod Wilcox sorti en 1956 lui-même inspiré d’une œuvre de Shakespeare traitant du même sujet, à savoir La tempête – eh ouais ma couille, cinéma de genre et classicisme littéraire ! Planète Interdite nous raconte l’histoire de spationautes volant à la rescousse des survivants d’un crash sur une planète lointaine. A leur arrivée, ils se rendent  compte qu’il n’y a plus que deux survivants, vivants dans la cité d’une civilisation extra-terrestre disparue. L’un d’eux, un scientifique plus ou moins fou, utilise une machine alien pour matérialiser toutes ses pensées, mais se laisse déborder lorsque ses pulsions secrètes et bestiales créent des créatures tuant tout sur leur passage. Notons en passant que Planète Interdite est l’un des immenses classiques de la sf au cinéma et qu’on y voit un des robots les plus cools, précurseurs et cultes qui soit, à savoir Robby. C’est aussi un thème que l’on peut retrouver dans Solaris (Stanislas Lem), roman polonais de sf devenu célèbre grâce à la splendide adaptation d’Andreï Tarkovsky en 1972. Solaris est une planète recouverte d’une étrange matière qui semble être un être vivant. Des scientifiques l’étudiant dans une base en orbite voient apparaître des personnes qu’ils connaissent, interagissent avec elle, ravivant par là même des souvenir heureux ou douloureux. Les frontières du réel se troublent et les scientifiques sombrent dans un chaos psychologique. Comme dans Sphère, le héros est un psychologue qui voit ses certitudes sur son esprit se déformer et se nuancer (il n’a pas plus de contrôle que le commun des mortels sur son subconscient). Cependant on ne saura jamais si Solaris rend les gens fous, si la planète tente de communiquer ou si elle permet aux personnes de matérialiser leurs souvenirs. On n’en saura pas plus, mais au moins, on s’est poilé.

La Science fiction n’a jamais vraiment été utilisée pour parler que d’Extra-Terrestre, de Voyage dans le temps ou de trip cosmiques. Un certain nombre de thèmes plus ou moins récurrents sont certes toujours développés, et la nature de l’être humain en est un des principaux enjeux. Blade Runner nous pose la question suivante : où s’arrête l’humain et où commence-t-il (entre autre) ? 2001 L’odyssée de l’espace nous parlait de la nature fondamentalement destructrice de l’Homme (et pas que car ce film n’a pas de limite)… Sphère reprend les propos de Planète Interdite ou Solaris, en nous proposant une réflexion sur la part d’incontrôlable en chacun de nous, le tout emmitouflé dans un thriller scientifique et psychologique. Cependant le film de Levinson est coulé par sa banalité de forme et par la grandeur de ses modèles. T’as visé trop haut mec. :therethere:

Pour conclure, nous pouvons noter que l’océan est une thématique aussi importante en science fiction. Nous ne connaissons pas tellement plus les profondeurs abyssales que la géographie lunaire – cela ne fait pas très longtemps (2004) qu’on a vu le premier calmar géant entier par exemple. Les imaginations s’affolent en pensant à l’océan. Ainsi dans Sphère, les profondeurs sont représentées comme un milieu hostile, presque autant que l’espace et pourtant seulement à quelques centaines de mettre de la surface ; mais cela suffit pour nous perdre, proposant un univers si radicalement différent du nôtre qu’il en devient lointain par la distance imaginaire et de référentiel et, donc, physiquement distant.

Dans les profondeurs de l'océan, personne ne vous entendra crier, et c'est probablement pas plus mal.

Dans les profondeurs de l’océan, personne ne vous entendra crier, et c’est probablement pas plus mal.

Un film profond

Parmi les œuvres de SF aimant la plongée, ont peut citer Vingt mille Lieues sous les Mers de notre Jules Vernes national (constamment cité dans Sphère), mais puisque nous sommes dans le Vidéodrome parlons de films. Très récemment, Hollywood nous a bien expliqué que les extra-terrestres viendraient nous agresser comme de vulgaires voyous en venant des profondeurs sous-marines, avec notamment Pacific Rim ou Battleship. Nous pouvons citer Abyss (1989) de James Cameron (qui a une obsession pour les profondeurs d’ailleurs, que ce soit Abyss bien sûr, ses documentaires, l’introduction de Titanic, le design des bestioles dans Avatar…). Dans Abyss, l’océan est une immensité inconnue et magnifique ou le danger cache la beauté, ce qui est une approche bien différente et opposé à celle de Sphère et, Dieux de l’Olympe !, il faut que j’arrête de toujours finir avec James Cameron. Il est intéressant de noter les thèmes récurrents entre le roman de Crichton publié deux ans plus tôt et le film de James Cameron (et par extrapolation entre les films Sphère et Abyss).

Sphère n’est pas un film bien intéressant à voir – je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je vous en ai parlé, du coup -, bien qu’il ne soit pas mauvais. Cependant, il renvoie à de grandes thématiques qui ont intéressé les réalisateurs, auteurs de science fiction et sont présentes dans les plus grandes œuvres de ce registre. Terminons sur une anecdote rigolote : les serpents marins du film, faits à partir d’animatronics ont été conçus par Joseph Hahn, DJ de Linkin Park a ses heures perdues (merci wikipédia).

Le Lemming Affranchi.

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