Y f’rait beau voir / Marseille, 1198

Les aventures de Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour – Marseille, 1198

Jean D’Aillon

De retour dans notre désormais habituelle section d’assaut contre l’ignorance littéraire fondamentale. Ca fait pompeux, ça fait grand seigneur, messire et tout, certes. But who cares? Après tout j’avoue me livrer à cet exercice pour la troisième fois parce que je n’ai pas le courage de rédiger un article entier, alourdi que je suis par la consommation par trop excessive de bière, de chocolat et de vins de Bourgogne – je me demande d’ailleurs pourquoi je précise, de toute façon il n’y a qu’en Bourgogne qu’on trouve du vin, ailleurs on appelle ça communément de la pisse d’âne.

Bref, tout ça pour dire qu’après avoir énervé la moitié de la France – réjouissez-vous, amis Jurassiens et Francs-Comtois, grâce à la réforme territoriale, vos ignobles Vins Jaunes seront bientôt d’excellents Bourgognes immigrés ! – les deux-tiers de la France, je vais vous présenter aujourd’hui un ouvrage que j’ai lu il y a un petit moment, genre deux ans, et dont je viens d’acquérir l’intégralité de la saga dont il est issu. Il s’agit du premier tome de la trilogie de Guilhem d’Ussel par Jean d’Aillon : Les aventures de Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour – Marseille, 1198 avant Paris 1199 et Londres 1200. Sont parus ensuite d’autres roman, deux trilogies complètes (un prequel et un sequel).

Jean D’Aillon, pour nombre de mes amis historiens, est considéré comme le Guillaume Musso ou le Marc Levy du roman historique pour sa capacité à pondre deux bouquins chaque année et à ne pas se renouveler. Je trouve à bien des égards ce jugement très sévère et ma foi infondé. Jeannot écrit des thrillers et rien que pour ça, il a une chouette capacité d’inventivité. Mais, ne nous spoilons pas, lançons-nous (pas trop fort).

Mandoline pour Luth, dague à couillettes et repro de carte du XV°. Les aventures de Vil Faquin, le chevalier trublion !

Mandoline pour Luth, dague à couillettes et repro de carte du XVème. Les aventures de Vil Faquin, le chevalier trublion !

Pour succéder dans ce format de chroniques au Silmarillion et à La Surprise, j’ai choisi un ouvrage qui nous permettra de mourir moins con. Un peu à l’instar de La Confrérie des Chasseurs de LivresLes aventures de Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour nous enseignent rien que par leur contexte :

  1. Et c’est bien là le premier point important de ces romans historiques à contexte et la série des Guilhem d’Ussel n’y échappe pas : l’intégralité des 9 tomes se passe sous le règne de Philippe Auguste. Ca me fait penser qu’il va falloir que je fasse un papier sur Le Roi d’Août (poche chez J’ai Lu, épuisé) de Michel Pagel un de ces quatre aussi. Et faire une enquête NCIS à la fin du XIIème siècle, ça n’a rien d’aisé. Nos repères sont biaisés, les attentes également. Pourtant, on a beau se démener dans tous les sens, la sauce prend et en quelques chapitres on est pris dedans.
  2. Et pourquoi tout cela fonctionne-t-il ? Et bien en grande partie parce que, comme n’importe quel écrivain vous le dira, pour écrire dans un contexte historique, il faut le maîtriser, sinon on passe aisément pour un baltringue. Quoiqu’on en dise, Jean D’Aillon est tout sauf un baltringue. On a beau ne pas être d’accord avec certaines de ses prises de positions dans le domaine de la recherche, ce qu’on ne peut qu’évidemment reconnaître, c’est son érudition. Le monsieur est docteur en économie historique, macro-économie et sciences économiques, a travaillé dans des commissions européennes ou au ministère, enseigné à l’université… Du coup, une chose est sûre, c’est qu’il maîtrise la fin du XIIème siècle comme un chef. Et c’est tout ce qu’on lui demande. Touchant moi-même ma bille pour le coup – Chrétien, si tu nous entends, spéciale dédicace gros ! – cela fait plaisir de lire un romancier qui ne sacrifie pas l’historicité pour l’intrigue mais mêle les deux de façon remarquable.
  3. Quand on touche sa bille dans un domaine ou sur une période donnée, on peut se permettre des largesses – cmb. Et c’est là qu’apparaissent les petits plaisirs coupables de Jean d’Aillon. Comme Peter Jackson dans La Bataille des Cinq Armées qui nous place un détour par Angband et la race disparue – car désuète – des orcs blancs du Nord, Jeannot se fait plaisir et réalise quelques fantasmes de fanboy. Jackson aime les Terres du Milieu et nous offre tout ce qu’il peut en 2h40 de film quitte à paraître brouillon ? Bah Jeannot, lui, comme c’est un mec old school il y va molo et nous distille tranquillement des éléments ici et là : il rattache l’histoire de son chevalier fauché, Guilhem d’Ussel pour un temps à celle d’un certain Robert, comte de Locksley, et autres viennoiseries de ce genre – et vachement mieux que Ridley Scott. Pourquoi fait-il ça ? Comme Jackson, parce qu’il en a envie. Et qu’il peut.
  4. De plus, là où il pourrait tomber facilement dans le manichéisme déiste asymétrique et dérangeant de simplicité à l’aune duquel on présente souvent cette période dite, de façon très réductrice, des croisades – Diantre que cette phrase sonnait plus simple dans mon esprit qu’une fois couchée sur le vélin convertie en 0 et en 1 -, il ne le fait pas. Pour résumer il ne tombe pas dans le Gentil Chréti(e)n et Méchant Bougnoul. Et putain que c’est bon. C’était une des raisons qui me faisaient redouter cette lecture, et de loin la principale : tomber dans la caricature d’une opposition doctrinale tout droit tirée des imagiers d’Epinal (dans les Vosges, 88 cousin !). Ce serait oublier qu’en plus d’être un épisode guerrier particulièrement sanglant de l’histoire, ça a également été un moteur culturel sans équivalent dans l’histoire récente de l’Occident et de l’Orient médiévaux, fait d’échanges scientifiques, culturels et commerciaux. C’est là que le sage Ibn Rushd entre en jeu. Ce marseillais d’adoption, au profil basané vachement prononcé sera le compère et le conseiller de notre bon Guilhem. Un édifiant lien dont on aurait bien besoin de s’inspirer en ces temps de radicalisation.
  5. Et puis, on en oublierait presque le principal : c’est avant tout une histoire bien ficelée. On suit l’enquête, on devine juste ce qu’il faut, on prend autant de plaisir à la deuxième lecture, on avance avec le héros, on se repose avec lui, on trépigne et on souffre à ses côtés. Sans jamais nous transcender, Marseille 1198 nous fait partager le chemin de ce Clint Eastwood, ce Pale Rider, cet High Plains Drifter. Et après tout, à aucun moment Jean d’Aillon ne nous fait espérer plus : il nous propose une enquête dans un Marseille médiéval bien rendu et justement évoqué. C’est ce qu’on a. Une valeur sûre.
Une trilogie et un bout de prequel ! Même si les couillettes sont pas histo (200 ans de décalage grosso merdo), ça me donne envie d'y retourner.

Une trilogie et un bout de prequelDe Taille et d’Estoc ! Même si les couillettes sont pas histo (200 ans de décalage grosso merdo), ça me donne envie de m’y replonger.

D’un point de vue beaucoup plus personnel, et du coup bien moins objectif, je retiendrai deux choses. Tout d’abord la qualité de ce livre dans ce qu’il décrit. S’il s’agit d’un roman qui ne vous triturera pas l’esprit pendant des semaines entières, ni qui vous tiendra en haleine d’une façon tout juste humaine, il faut rendre à César ce qui lui appartient : pour un livre de cet acabit, de cette prétention, la qualité est grandement supérieure à la normale. Je l’ai dit un peu plus haut, on s’attendrait à voir des concessions historiques sur un autel ou l’autre. Alors il y en a une ou deux, mais très légères et souvent rattrapées par la suite. Mais on garde une grande cohérence d’ensemble.

Ensuite, il faut également que j’avoue que les romans d’Aillon sont mes petits péchés mignons. Je n’aime pas lire du thriller, non pas que je n’y trouve pas d’intérêt, mais ce n’est pas le genre qui me fait vibrer, loin s’en faut. Souvent parce que l’univers est par top réaliste, froid et cynique. Et si c’est pour lire et imaginer un monde semblable à celui dans lequel je me réveille chaque matin et m’endors chaque soir, je ne vois pas l’intérêt. J’attends juste que ce monde proposé soit différent : meilleur ou pire, cela importe peu. Alors imaginez que des thrillers dans un univers médiéval et sur une période que je maîtrise sur le bout des doigts, parfois même à me demandé si je n’y aurais pas passé quelques mois – comment ? de la prétention ? toutafé ! – ça avait tout pour me barber. Et en fait… bah voilà, j’aime. Je suis pris dedans, j’ai envie de savoir la suite.

Je ne m’en sens pas honteux pour autant – quoique les 5 raisons avancées ci-dessus sonnent une auto-justification assumée – mais j’avoue avoir été surpris par cet état de fait. Alors maintenant, si comme moi vous voulez retrouver vous incruster au-dessus de l’épaule droite de Guilhem d’Ussel et le suivre dans ses aventures, vous pouvez retrouver la trilogie Fin de siècle (MarseilleParisLondres) chez J’ai Lu, le prequel aux Presses de la Cité et le sequel chez Flammarion.

Une bise faquine de fin d’année à chacun d’entre vous. Sauf toi, le mec en bleu au deuxième rang. J’aime pas le bleu.

Vil Faquin.

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5 commentaires

  1. Tiens, voilà une sympathique critique qui me donne envie de lire les oeuvres de ce monsieur que mes lecteurs s’arrachent (les bouquins, pas le monsieur) (je suis bibliothécaire) !
    Merci ! 🙂

    1. Ca se lit très bien, ce n’est pas l’auteur ni l’ouvrage du siècle, mais c’est plaisant et bien foutu !

      Essaie avec Marseille 1198 et si ça te plait, enchaîne avec Paris et Londres 🙂

      1. Ok, noté ! 🙂 Bon, je ne promets pas de m’y mettre rapidement, PAL énorme oblige ^^ » Mais c’est noté dans la Liste des Livres à Lire.

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