Les Gouffres de la Lune (A fall of Moondust)

Les gouffres de la Lune (A fall of Moondust)

Arthur C. Clarke

 Bon, je m’étais laissé un peu happer par l’incroyable manne des auteurs français ces derniers mois et j’ai notamment fait un tir groupé dans la Bibliothèque Voltaïque des Moutons Electriques. J’ai envie de dire que cette fin d’année, après le superbe Edito d’Estelle Faye, est le meilleur moment pour revenir aux premières amoures de ce blog.

On arrête pour un temps les critiques chaudes et hautes en couleurs, on laisse de côté les mondes enchantés et féériques de Faye ou la fange crasseuse et pleine de stupre de Ferrand, on oublie les mecha-warrior de Davoust et on repart dans l’espace à fond les ballons.

Au tout début de ce blog, quand j’avais encore des envies d’équité et que je voulais faire un article de fantasy, un article de sf, un article de roman histo/d’aventure etc… j’avais enchaîné, après Dark Moonpar Terre : Planète Impériale. Si vous l’avez manqué, n’hésitez pas à aller le relire avant cet article, j’y présentais notamment l’auteur et la portée de son oeuvre. Hop, c’est parti !

On voit bien que c'est Casorli qui fait les deux illustrations ! Il a de la suite dans les idées et son identité visuelle d'une couverture à l'autre fait écho à l'identité littéraire de Clarke d'un roman à l'autre.

On voit bien que c’est Casorli qui fait les deux illustrations ! Il a de la suite dans les idées et son identité visuelle d’une couverture à l’autre fait écho à l’identité littéraire de Clarke d’un roman à l’autre.

Vo – Vf

Quel duel, mes amis. Bon, bref. Les Gouffres de la Lune sort en 1961 et la version dont je dispose date de 2013 par Bragelonne pour Milady – oui on sait que c’est pareil – et est traduit par B. R. Bruss. Le monsieur, que vous connaissez peut être sous son vrai nom – René Bonnefoy – ou l’un de ses (nombreux) pseudonymes – Roger Blondel (romanesque) / Georges Brass (érotique) / Marcel Castillan / Roger Fairelle – n’est pas un perdreau de l’année. On avait déjà dit avec Imperial Earth que le traducteur, G. H. Gallet, n’était pas un branque et avait fait ses armes avec brio. Il semble que le milieu de la sf soit propice à ce genre de surprises, à savoir les ouvrages des maîtres anglo-saxons – oui… c’était le cas pendant longtemps du moins ! – sont traduits par des références. 54 romans de science fiction, 5 de romance et 7 d’érotiques, plus une adaptation cinématographique. Bref, le bougre a su faire son trou.

Il est pourtant un auteur controversé car, s’il défend après guerre des points de vue antimilitaristes dans ses livres, il n’en reste pas moins un ex secrétaire d’état à l’information sous le régime de Vichy. La classe à Dallas quoi.

Pour revenir sur son travail de traduction qui est ma foi plus que correct et délicieusement vieillot – oui parce que la SF imaginée en 1961 à base de câbles, d’ondes radio dans l’espace et de lune habitée, c’est toujours plus crédible avec un langage d’époque -, il n’y a presque rien à dire excepté cette traduction de titre. En effet le titre original est A fall of Moodust. Autrement dit, si on traduit littéralement « une chute de poussière de Lune » ou, plus adapté, « Glissement/coulée de poussière de Lune« , ce qui serait plus adapté au vu de l’histoire. C’est vrai que c’est difficilement traduisible en français si l’on veut rendre le côté oppressant et la dimension SF… Du coup, on a encore une fois une des limites de la traduction : il est parfois impossible de respecter littéralement et l’adaptation dans le respect du ton de l’ouvrage et du message de l’auteur est nécessaire. Et Bruss s’en sort plutôt bien avec ses Gouffres de la Lune. On a la lune, on a l’angoisse. La poussière attendra.

Et je m’aperçois qu’avec tout ça, je n’ai même pas mentionné l’auteur. Arthur C. Clarke. Voilà c’est fait. C’est un grand monsieur, on lui doit 2001 de Kubrick. La préface du bouquin nous annonce qu’il est l’un des auteurs les plus lus et les plus reconnus avec Asimov. Encore un autre bougre que je devrais lire mais auquel je n’ai pas le courage de me frotter.

Pour continuer la présentation, je vais reprendre les mots d’Estelle Faye :

« Quand j’étais môme, on lisait Fondation, Jarvis, le messager de la Grande Ile, ou encore Chroniques Martiennes. On imaginait des forêts sur Mars, l’homme sur la Lune était déjà vieux. Et surtout l’Espace ne semblait pas si loin. La SF que je lisais, qui se lisait autour de moi, s’inscrivait pour une bonne part dans une tendance à la Jules Verne. Pour nous, les Chroniques Martiennes étaient de l’anticipation comme avait pu l’être, à son époque, De la Terre à la Lune. Pour vous situer, je suis née un an après le premier Star Wars, et un an avant Alien. Dans nos revues pour enfant, on nous parlait d’habitations bulles pour vivre sur des planètes étranges, et cela nous paraissait, sinon proche, du moins possible. Cela ferait partie de notre monde, un jour, dans un avenir tangible.

Puis l’Espace s’est éloigné. Des horizons réels, nous sommes passés aux horizons imaginaires.« 

Ouais, l’espoir, voilà. Ce truc qui faisait qu’à l’époque on rêvait d’espace et on se le rendait possible. C’est ce qui m’attire éternellement chez ces vieux auteurs : coloniser des planètes obscures, progresser, évoluer. J’ai pas dit « croître », parce que la croissance c’est de la merde. Je ne dis pas que les auteurs plus récents ne nous emmènent pas sur d’autres planètes hein, je dis simplement que le propos y est plus optimiste alors que maintenant. Et de loin. Et c’est sympa. J’ai presque l’impression en lisant Clarke que son anticipation est consciente d’elle-même et de ses limites, qu’elle est déjà nostalgique de son temps en prédisant un retour en grâce du marasme ambiant et de l’exécution des optimismes sur l’autel de la sur-information et des extrémismes. Arthur C. Clarke m’emmène là où je n’ai jamais pu vivre, tant temporellement que géographiquement : je ne vivrai probablement jamais sur la Lune – j’aime trop ma Bourgogne, dixit le mec ostracisé à Lyon – et je n’ai jamais connu cette époque des années 60-70, quand tout semblait possible et qu’on rêvait d’ailleurs pas par déception d’ici-bas mais par simple curiosité.

La nostalgie se fait sentir également au travers des noms qu’il choisit de donner aux différents lieux d’importance desquels proviennent les solutions aux problèmes rencontrés par l’ingénieur-chef Lawrence tout au cours du roman : la station spatiale Lagrange II (astronome italien), les observatoires Dostoïevski et Verne, … Les noms des mythologiques vaisseaux : Argo, Séléné, Auriga, Cassiopée… Délicieusement vieillot je vous dis !

On regrettera juste l’absence des annexes qui avaient tant apporté à Imperial Earth. Leur absences tient peut-être au fait qu’ici, il n’y a pas de point véritablement technique de nos jours. Mais j’avais apprécié l’effort et le contenu. Je parle rapidement de l’illustration qui, comme pour Imperial Earth m’envoie du rêve vers les étoiles (couleurs bleutées, vaisseaux spatiaux, clair de Terre) mais dans laquelle, si c’est bien le Séléné dans la partie centrale, je relève un gros problème d’échelle par rapport aux descriptions. Elle est également signée Pascal Casolari (site).

Le problème d'échelle dont je vous parlais, en gros plan.

Le problème d’échelle dont je vous parlais, en gros plan.

Faudrait pas tomber dans l’archaïsme non plus

Ouais, c’est pas faux. Parce que si, par certains aspects, on peut se délecter de bon nombre de ses formes d’archaïsme, Arthur C. Clarke n’en reste pas moins un  gars old school sur pas mal de point. Le fait est que le bouquin reste écrit en 1961 et tout ce qui pourra être dit ci-après est à prendre sous cette aune.

La première chose que je souhaite soulever dans ce roman, c’est la place de la femme. Il y a bien le personnage de Sue Wilkins, mais qui fait de la figuration pour montrer l’évolution de Pat Harris, et quelques autres passagères qui interviennent, mais toujours pour déclencher des événements qui vont faire réagir nos chers héros. Mâles. De plus, ces mêmes personnages féminins, notamment Sue Wilkins, qu’on devine discrète et effacée mais efficace – la femme parfaite quoi, comme semble le suggérer lui-même le bouquin, puisque le héros l’épou-SPOIL-sera -, sont traités avec une condescendance qui m’a parfois mis mal à l’aise. Miss Wilkins prouve tout le bouquin qu’elle est débrouillar-non elle ne vit pas dans la brume-de mais on la porte quand même à bout de bras à la fin sans lui laisser le choix. J’en vois déjà certains crier au complot MRA.

Je ne pense pas que l’auteur soit un fin misogyne, bien au contraire. Dans Imperial Earth, l’un des principaux protagonistes est… et bien une femme oui. Bingo l’haricot. Ce qu’il faut comprendre c’est que le monsieur est né en 1917 et qu’il a été, comme chacun l’a toujours été, un reflet des images et des réalités de son temps. Il ne faut pas voir du sexisme voulu, de la misogynie, là où il n’y a qu’un reflet d’une société inégalitaire et indéfendablement arriérée par rapport à la nôtre – quoi que de plus en plus je me le demande, vu certaines actualités… – : on rappelle que les mouvements pour les droits des femmes et l’égalité de ceux-ci avec les hommes en étaient à leurs débuts. Entre A fall of Moondust et Imperial Earth, il y a 17 ans. 17 ans c’est le temps qu’il a fallu pour arriver à voir une astronaute devenir l’héroïne d’un film de sf novateur : Alien – Le Huitième Passager avec le Lieutenant Ellen Ripley superbement interprété par la non moins sublime Sigourney Weaver.

On voit donc que l’homme comme le texte, au travers d’une lecture comparée de ces deux ouvrages, évoluent de concert avec leur temps et qu’il ne sert à rien de tirer à boulets rouges sur Clarke sur ce point là. Même si la lecture m’a permis de me rappeler pourquoi je militais pour cette fameuse égalité homme-femme. Comme quoi même plus de 50 ans après, il y a toujours à dire des enjeux sociaux latents d’un bouquin.

Là où l’archaïsme resurgit de façon plus directe et, parfois, plus gênante, c’est dans l’emploi des termes scientifiques et généraux en matière d’ingénierie spatiale. Bien que j’aimasse le côté kitsch et old school, parfois au-delà de la raison et d’un bon équilibre mental, j’avoue que parfois j’ai eu du mal à considérer le sérieux de la chose. Comme vous le savez ce blog essaie de faire des critiques construites sur les bouquins dont il traite. Mais ces critiques, je ne les soumets en aucun cas à l’objectivité, et je les exclue encore moins du champ du paradoxe. C’est pourquoi à la lecture des gouffres de la Lune, j’ai eu parfois ce léger sourire moqueur que je peux avoir quand je regarde un vieux film d’anticipation que les années ont rendu, malheureusement, désuet si ce n’est risible. Je ne parle pas de la qualification d’aéronef pour les vaisseaux-spatiaux, que je trouve incroyablement plus poétique à défaut d’être scientifiquement exacte. Mais n’est-ce pas le propre des étoiles que de d’inspirer l’homme ?

Ici ce sont plutôt les grands paragraphes d’étonnement scientifique qui sont parfois écrits (traduits ?) avec naïveté, comme à la page 263 quand le cameraman s’étonne de la complexité technique d’envoyer et recevoir des ondes. Ce n’est pas désuet en soi – c’est même précurseur et pertinent, on a la même chose aujourd’hui avec nos téléphones récepteurs par satellites – c’est la façon de l’écrire qui est… datée. Encore une fois, j’adore, je signe, mais ça vous catégorise un écrit.

« Dans son viseur, Braques voyait la même image que sur le petit écran de contrôle. Non, pas tout à fait la même. Celle de l’écran, en effet, avait été prise deux secondes et demie plus tôt, le temps qu’elle aille de la Lune à la Terre et qu’elle en revienne. Pendant cette fraction infime de la durée – deux millions et demi de micro-secondes pour parler comme les ingénieurs électroniciens – elle avait subie maintes transformations et aventures. Dans la caméra même, elle avait été saisie par le transmetteur de l’Auriga et dirigée sur Lagrange II, à cinquante mille kilomètres au-dessus de leurs têtes. Là, elle avait été lancée dans l’espace, puis captée par l’un ou l’autre des relais-satellites qui tournaient autour de la Terre. Les dernières centaines de kilomètres, les plus durs de tous, à travers l’ionosphère, l’avaient amenée jusqu’au building des Informations Interplanétaires, où ses aventures avaient réellement commencé alors qu’elle rejoignait le flot incessant de sons et de signaux électriques grâce auxquels on informait et amusait une bonne partie de l’espère humaine.
Et à présent, cette image était revenue, après avoir passé entre les mains des directeurs de programmes, des ingénieurs assistants, des services chargés des effets spéciaux. Elle était revenue d’où elle était partie, passant de nouveau par de nombreux relais. Pour aller du viseur de la caméra au petit récepteur de poche – à peine la largeur de la main les séparait – l’image avait parcouru près de sept cent cinquante mille kilomètres.
Jules Braques se demanda si cela en valait la peine. Les hommes s’étaient déjà posé des questions de ce genre depuis que la télévision fut inventée.
« 

Voilà toute la quintessence même de ce qu’est Arthur C. Clarke et de son style. On explique tout. Parce qu’à l’époque tout n’était pas aussi évident pour le lecteur que maintenant et que ces explications relevaient notoirement de ce qui faisait la magie du genre : la technologie et la fonction discursive de la technologie sur la sf. Personnellement j’aime, mais plusieurs personnes m’ont fait la remarque. N’empêche que quand t’achètes du Clarke ou que tu l’empruntes à la bibliothèque du coin, tu sais à quoi t’attendre et faut pas faire l’étonné. Si on rajoute à ça les références culturelles datées (quel gosse de nos jours à lu du Dickens ?), on a un chouette combo qui peut, certes, rebuter.

Simplement, le bougre est relativement doué pour vulgariser, comme page 213 :

« Quiconque avait seulement un peu d’expérience des conditions lunaires aurait cru savoir immédiatement pourquoi l’ingénieur avait échoué. Le marteau, naturellement, n’avait que le sixième de son poids sur terrestre [ndlf : la gravité, toussa]. Donc, non moins naturellement, ses effets étaient six fois moindres.
Mais ce raisonnement aurait été complètement faux. Une des choses les plus difficiles à comprendre pour un profane 
[ndlf : donc toi] était la différence qui existe entre le poids et la masse [ndlf : physique, 5ème B, collège du Vieux Fresne tavu]. Et parce que on nombre de gens n’avaient pas pu saisir cette notion [ndlf : toi, again], il y avait de nombreux accidents. Car le poids n’était qu’une caractéristiques arbitraire ; on pouvait le changer en passant d’un monde à un autre. Sur Terre, ce même marteau aurait pesé six fois plus que sur la Lune. Sur le soleil, il aurait été plus de deux cents fois plus lourd. Et dans l’espace il n’aurait absolument rien pesé.
Mais dans ces trois endroits, et en fait dans tout l’univers, sa masse – ou son inertie – restaient exactement les mêmes.
« 

On va s’arrêter là pour ce passage, mais imaginez ça sur deux pages : répétition, explication, prizpourunkon, toute la saveur de l’auteur est là. On sent que le bonhomme est un scientifique – je vous avais dit ici pour ses inventions des satellites géostationnaires non ? – et qu’il tient à ce que ses lecteurs comprennent tout bien ; lecteurs qui, soit dit en passant, n’avaient pas nécessairement la même éducation qu’aujourd’hui, rappelons-nous. Mais la didactique n’a jamais tué personne (p 221) :

« Si, quelques jours auparavant, un reporter avait réussit à traîner Lawson – fils de la loi sisi la famille gros – devant une caméra pour qu’il explique la technique de l’infrarouge, les auditeurs auraient été promptement abasourdis par l’étalage un peu méprisant qu’il aurait fait de sa science. Tom aurait fait une conférence ardue où il aurait été question d’efficience quantique, de radiation du corps noir, de sensibilité spectrale. Cela aurait convaincu l’auditoire que le sujet était terriblement complexe (ce qui était vrai) [oui bon, c’est juste des infrarouges les gars on s’emballe pas] et qu’un profane ne pouvais rien y comprendre (ce qui était totalement faux).« 

Personnellement je vois là un aveu de l’auteur quant à sa méthode : je vous explique des trucs compliqués de façon simple pour que vous puissiez comprendre mes romans tout en essayant de ne jamais paraître pédant. Et le pire ? C’est que ça marche.

BOUH!

BOUH!

Vous connaissez le Père Tinent ?

Parce qu’à défaut d’être pédant, il est pertinent, notre bonhomme. On l’a vu il fait preuve d’une réflexivité sociale dans Imperial Earth et c’est la même chose ici. Seulement on a déjà développé ce point alors on va revenir, plutôt, sur un autre. Parce que zut flûte et turlutte.

On va plutôt s’attarder sur le trait de génie de Clarke dans cet ouvrage : la folie médiatique et la course à l’information. On sait bien que ce n’est pas nouveau, mais le prévoir de façon aussi claire en 1961, c’est fortiche. Le passage sur les ondes et l’image cité un peu plus haut est à lire dans ce contexte.

Arthur C. Clarke propose notamment une critique relativement vive des émissions de divertissement (p 283) et il considère régulièrement les téléspectateurs comme des idiots notoires au travers des réactions de l’inénarrable professeur Lawson :

« Dans la cabine de l’Auriga, la voix du directeur des programmes sur la Terre se fit entendre – avec le petit décalage habituel d’une seconde et demie [ndlf : nous y revoilà !].
– Très beau travail, Maurice et Jules. Nous allons continuer à enregistrer pour le cas où il surviendrait quelque chose de nouveau. Mais nous ne diffuserons pas jusqu’à nouvel ordre ce que vous prendrez. En attendant, nous aurons autre chose à nous mettre sous la dent. Tous les inventeurs plus ou moins cinglés qui essaient d’obtenir des brevets pour un nouveau modèle de pince à linge ont des vues sur la façon de sauver les passagers du 
Séléné. Nous allons rassembler un groupe à 6h15. Ca devrait être amusant…
– Et qui sait ? Peut-être l’un d’eux apportera-t-il une idée utilisable ?
– Peut-être. Mais j’en doute. Les plus sensés ne participeront pas à notre émission car ils savent à quoi ils s’exposeraient…
« 

Kaboom! Prend ça la télé. On peut dire, comme Perron, qu’il n’y va pas avec le dos de la main morte. Il effectue une critique acerbe également des émissions télévisées en temps réel qui se délectent du malheur – ou de l’idiotie – d’autrui. Dans notre cas, vous l’aurez compris, c’est un vaisseau tanké sur la Lune avec tous les problèmes de survie qu’on imagine et une caméra d’un astucieux journaliste braquée sur lui. Les moments de scrupules du journaliste sont savoureux et aimablement nuancés, tant et si bien qu’on finit par ne pas trop avoir de dégoût envers lui. Il filme cela car il sait que professionnellement cela lui rapportera, mais humainement des dilemmes se posent à lui. Néanmoins il nous pose un étonnant cas de téléréalité comme cela a pu être le cas récemment avec la prise d’otage de Sidney.

En parallèle on a le délice d’observer ces mêmes compagnies d’information, qui font la course à l’information, et donc à l’argent, coûte que coûte, se raisonner d’elles-mêmes quand il s’agit de la vie privée de l’un ou de l’autre des protagonistes. Sens moral et course effrénée au buzz, un autre dilemme qu’on n’est pas prêt de voir émerger dans nos contrées. Encore une fois on voit le décalage d’époque : là où il aurait été impossible de franchir une barrière en 1960, c’est aujourd’hui chose courante. Le progrès, voyez-vous.

En parlant de progrès, l’auteur tient également un discours intéressant sur les progrès de l’éducation et de l’intelligence, valeur qui lui est très chère (p219) :

« Le fait que la société l’eût pourvu de connaissances qui, un siècle auparavant [ndlf : c’est-à-dire au XXème siècle], n’étaient l’apanage que d’un petit nombre d’hommes, n’avait pas atténué les griefs de Tom Lawson contre elle. A cette époque, l’enseignement était prodigué automatiquement à tout enfant dont l’intelligent et les aptitudes le permettaient. La civilisation avait besoin -simplement pour se maintenir – d’utiliser au mieux tous les talents, et toute autre politique eût été un suicide [ndlf : j’espère que certains de nos responsables politiques se sentiront visés s’ils viennent à lire cet article]. C’est pourquoi Tom Lawson estimait qu’il ne devait pas de remerciement à la société […] elle n’avait fait qu’agir dans son propre intérêt.« 

Une société qui s’auto-régit et qui compte sur l’intelligence de tous pour se maintenir. Ca ferait rêver. Et tout cela se passe dans le XXIème siècle imaginé par Arthur C. Clarke. Le nôtre en semble terriblement loin en ce moment…

On peut reprocher ce qu'on veut à Milady, et je ne m'étais pas gêné pour le faire, mais leurs ouvrages restent bon marché !

On peut reprocher ce qu’on veut à Milady, et je ne m’étais pas gêné pour le faire, mais leurs ouvrages restent bon marché !

Littérature de genre

Je m’aperçois ici que je n’ai pas parlé de l’histoire. Ou quasiment pas. Mais au final, ça importe peu, as usual. Ce qui m’importait ici était bien plus important, d’un point de vue intellectuel que cette histoire de sauvetage dont on devine facilement le dénouement. Ce qui importait c’était le regard rétro-futuriste d’Arthur C. Clarke et le nôtre, d’historiens du réels, sur son texte.

Vous le savez, j’aime bien discuter des genres littéraires. Qu’est-ce qui fait qu’un genre est un genre, qu’un bouquin est classable ou pas. Je n’ai jamais vraiment de réponse et j’arrive toujours à compliquer ce qui paraît simple. Ce qu’on peut dire en tout cas pour Les Gouffres de la Lune, c’est que c’est contrasté.

S’il a été clairement écrit comme de la sf, les champs lexicaux et le ton sont là pour le prouver, il relève néanmoins tout autant du huis-clos et la façon relativement décalée et parfois amusante qu’a l’auteur de traiter ce thème est réellement intéressante.

Seulement, ici, même si j’ai dit au-dessus que je n’en parlerais pas, je suis obligé de revenir sur le discours social du roman qui le classe également dans la catégorie des critiques acerbes. Nombre de nos travers, on l’a vu sont rapportés et mis en exergue mais un dernier a une saveur particulière. Je vous laisse voir par vous-mêmes ce mix entre témoins de Jéhovah et doux-dingues à chapeau d’aluminium :

« Tout ce thème de fabulation avait été soigneusement étudié par un groupe de psychologues vers les années 70 [ndlf : on rappelle que le livre est de 1961] – si Hansteen avait une bonne mémoire. Les psychologues étaient arrivés à cette conclusion que, vers le milieu du siècle, une assez grosse partie de la population terrestre était convaincue que le monde était sur le point d’être détruit, et que le seul espoir de salut était dans l’intervention de créatures venues de l’espace. Ayant perdu la foi en eux-mêmes, beaucoup d’hommes cherchaient un secours dans les étoiles.
La croyance aux soucoupes volantes se prolongea une dizaine d’années. Puis elle avait brusquement disparu, comme une épidémie qui arrive au bout de sa course. Les psychologues estimaient que deux facteurs étaient responsables de ce phénomène : le premier était tout simplement l’ennui ; quant au second, il résidait dans le fait qu’au cours de l’année géophysique internationale, en 1957-1958, l’homme avait fait son entrée dans l’espace.
« 

Espoir et craintes. A quand notre tour ?

Vil Faquin.

Du même auteur : Terre, Planète impérialeLes Enfants d’Icare,
Les Chants de la Terre lointaine 
et Le Marteau de Dieu.
Dans le même style : Le Voyageur et Seul sur Mars.

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