Edito 12.14 / Estelle Faye

 Qu’est-ce que l’espoir en SF ?

(ou : revoir Alien avec ma cousine de 17 ans)

 

Il y a une question qui, de temps à autre, ressurgit dans l’actualité du petit milieu de la SF française, comme ce vieux ballon blanc nacré qui revient toujours cogner contre la berge du lac artificiel des Buttes Chaumont : celle  de l’espoir en l’avenir, de la science-fiction positive, optimiste…  Question qui bien souvent génère des polémiques diverses, allant du simple « est-ce scientifiquement crédible ?  » jusqu’au plus borderline « est-ce politiquement correct de fantasmer des avenirs meilleurs ? « .  Je ne vais pas tenter de répondre à ces questions ici, je ne vais même pas juger de leur pertinence, mais plutôt essayer, un instant, de cerner quelques traits de l’espoir en SF.

Avant même de l’écrire, j’ai pensé à mon roman Un Eclat de Givre comme à un post-apo positif, ou du moins un « post-apo pas glauque ».  Un post-apo où même après la catastrophe, l’humanité parvient non seulement à survivre, mais à se reconstruire, au final à vivre. Et le monde redevient un terrain d’aventures. Un roman freak show, gouailleur et solaire, voilà ce que j’ai voulu écrire. Ce que j’ai écrit, j’espère. Et pourtant, il y a quelque chose, au coeur de Givre, qui m’a échappé, qui s’est insinué là presque malgré moi. Une mélancolie, une nostalgie qui n’est pas un regret du passé, mais plutôt de ce que le futur aurait pu être, de certaines promesses non tenues. Et pourtant j’aurais envie de vivre dans le monde de Givre, j’avais vraiment voulu créer un futur plein d’espoir – bon, un espoir à ma manière, qui a plus traîné ses guêtres sur des petites scènes de théâtre que dans des bars chics sur les Champs Élysées. Est-ce que c’est suffisant ? L’espoir que le monde continue, et même qu’il devienne plus intéressant à vivre, est-ce un horizon assez large pour la SF aujourd’hui ? N’a-t-on pas envie de voir plus grand ?

« Avant même de l’écrire, j’ai pensé à mon roman Un Eclat de Givre comme à un post-apo positif, ou du moins un « post-apo pas glauque ». »

Quand j’étais môme, on lisait Fondation, Jarvis, le messager de la Grande Ile, ou encore Chroniques Martiennes. On imaginait des forêts sur Mars, l’homme sur la Lune était déjà vieux. Et surtout l’Espace ne semblait pas si loin. La SF que je lisais, qui se lisait autour de moi, s’inscrivait pour une bonne part dans une tendance à la Jules Verne. Pour nous, les Chroniques Martiennes étaient de l’anticipation comme avait pu l’être, à son époque, De la Terre à la Lune. Pour vous situer, je suis née un an après le premier Star Wars, et un an avant Alien. Dans nos revues pour enfant, on nous parlait d’habitations bulles pour vivre sur des planètes étranges, et cela nous paraissait, sinon proche, du moins possible. Cela ferait partie de notre monde, un jour, dans un avenir tangible.

Puis l’Espace s’est éloigné. Des horizons réels, nous sommes passés aux horizons imaginaires. Nous avons vu l’aube se lever sur d’autres planètes, certes, mais dans Anarchy Online, par les yeux de nos avatars. Qu’avons-nous gagné, qu’avons-nous perdu au change ? Pour le coup, la question est beaucoup trop complexe pour tenter d’y répondre ici. Ceci est une simple tentative d’appréhender deux/trois enjeux de la SF par le premier prisme dont je dispose : mon expérience de lectrice de SF, qui s’est muée peu à peu en expérience d’auteur, et celle des amateurs d’une même génération autour de moi. Pendant un temps, les horizons virtuels nous ont suffi, nous nous perdions en controverses byzantines sur les degrés de réalité des univers de Matrix, à nous demander si tout cela n’était, au fond, que le grand rêve d’une machine. Controverses qui, par parenthèses, laissent pour le moins dubitatif une bonne part du public ado d’aujourd’hui – dont ma cousine citée dans le titre.

Deuxième mouvement, donc : puisque l’Espace s’éloigne, puisque le réel écrase l’horizon, rendons-lui la pareille, éloignons-nous du réel. Seulement ce n’est pas aussi simple, le réel est là, il frappe à la porte, il ne se laisse pas oublier. Soyons honnête, on a parfois envie de vivre dans le vrai monde, de se frotter aux angles concrets de la réalité. Alors a ressurgi le post-apo. Bien sûr, il existait déjà, il courait depuis longtemps dans les veines de l’imaginaire. Mais ces dernières années, quelle déferlante. Et surtout, pour une bonne partie du public, le rapport au post-apo a changé. Ce n’est plus un cauchemar, une forme de catharsis, ou une manière d’exorciser ses peurs. C’est une littérature de combat, une manière de récréer de l’espoir au forceps, dans un monde qui est devenu bien chiche quand il s’agit d’en lâcher. Cela se voit encore plus dans les dystopies Young Adult, qui ont trop marqué le paysage culturel récent pour pouvoir être ignorées.

L’espoir réside sans doute là, aujourd’hui, en SF la transmutation d’un monde d’épreuves en récit d’aventures, d’un être écrasé en héros, cabossé et couturé certes, mais en héros néanmoins.

A cela on pourrait objecter que le space op opère ces dernières années un retour en force auprès du grand public, d’Avatar en Star Trek en passant par Gardiens de la Galaxie, et en finissant sur Interstellar. Certes, mais c’est un space-opera dont la partie anticipation – celle qui ferait de ces histoires des futurs crédibles – est gommée. Ce n’est pas un défaut de ces films, ce n’est simplement pas dans leur nature. Ce sont des récits d’aventures, reprenant les codes du western et de la high fantasy dans le cadre d’Avatar, du roman picaresque dans Gardiens… Ou bien c’est un questionnement sur la nature humaine, dans Interstellar, film dont la seule idée d’anticipation est la description d’une Terre mourante, et où l’aventure spatiale est portée pour beaucoup par des êtres a priori non humains. Encore une fois, ce ne sont pas ici des jugements de valeur, cela n’enlève rien à ces films.

« Un roman freak show, gouailleur et solaire, voilà ce que j’ai voulu écrire. Ce que j’ai écrit, j’espère. »

Mais quand on lisait Chroniques martiennes ou Fondation, on sentait, on visualisait le lien avec notre présent, avec notre Terre réelle, un lien jamais rompu, y compris, dans le cycle d’Asimov, dans la quête incroyable de Stars End.

Aujourd’hui l’Espace est devenu, pour l’essentiel, un champ d’évasion et d’aventure, un lieu de questionnement sur la culture, sur ses limites et sur celles de l’être humain. C’est très bien. Mais est-ce encore porteur de cet espoir si particulier de la SF, celui qui s’ancre dans notre réalité pour nous dire qu’elle va évoluer, qu’ à partir d’elle, aujourd’hui, va se créer un monde que nous pourrons arpenter demain, un monde qui sera sinon meilleur, du moins passionnant?

L’été dernier, j’ai revu Alien avec ma cousine de dix-sept ans. J’ai oublié, le temps du film, tout ce dont je viens de parler, et je me suis remise à croire à ces routiers de l’espace, je me suis remise à imaginer ce que ça pourrait être, de poser le pied sur d’autres planètes, d’autres mondes certes hostiles, mais avant tout inconnus. Ma cousine a trouvé le chestburster  mignon, elle a bien aimé le film, et puis elle est retournée dessiner des punkettes, combattant des hommes-chiens dans un univers post-apo.

Estelle FAYE
4 décembre 2014

De la même auteure : Porcelaine / Un Eclat de Givre / Interview.
Pour répondre à cet édito : édito de Raphaël Colson partie 1 et 2.
De la disparition de l’espoir : Mythes et idéologie du cinéma américain.
Autres considérations sur l’écriture : Edito de F. Wittner sur Méchants et Héros,
Edito de SoFee L. Grey sur la place des fées dans le monde moderne.
De quoi redonner espoir : Seul sur Mars, Edito du Capitaine du Nexus VI sur la place de la SF dans l’identité générationnelle

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18 commentaires

  1. « Dystopies Young Adult » ah ouais tiens cette appellation marche bien aussi. C’est intéressant ce qu’elle dit. ça correspond à mon ressenti de dilution. Non pas que je déteste les aventures, burlesques ou pas, mais je ne me vois pas me passer de la SF plus réfléchie.

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