La Volonté du Dragon

La Volonté du Dragon

Lionel Davoust

Il est des amours qu’on ne peut renier. Les gros soldats en armure mécanisée, mode exo-squelettes, en font partie. Les récits de stratégie aussi. Et quand un petit peuple a priori en équilibre s’oppose à une armée impériale et impérialiste, je deviens insatiable. Alors merci Monsieur Davoust d’avoir combiné tous mes fantasmes en un court roman. Maintenant, je ne vous remercie pas de m’avoir détruit mes rêves les plus profonds. Et d’avoir réussi à mon égard une catharsis parfaite, quoiqu’un peu veule car elle m’a bien rappelé qu’on ne vit pas à Neverland.

Arrivé à ce stade de l’introduction j’ai bien envie de vous poser une bonne grosse photo de l’ouvrage et de m’arrêter ici. De vous laisser un peu baver et surtout de ne vous point expliquer les raisons de mon transport – d’ailleurs, en parlant de ça, faudra que je pense à racheter une carte métro moi. Mais je ne suis pas de cette sorte. Je suis d’une sorte supérieure. De celle qui cause. Beaucoup. Beaucoup trop.

La Volonté du Dragon, avec sa couverture... ma foi... avec sa couverture quoi.

La Volonté du Dragon, avec sa couverture… ma foi… avec sa couverture quoi.

Soyons Critic

Hey ! Une intro en 150 mots ! Ca ne m’était pas arrivé depuis… Ouais jamais en fait. Bon, après avoir subi une attaque en règle de la part de Patounator Premier pris d’une crise d’hystérie soudaine – Sa Sainteté n’avait plus la moindre souris à occire, comprenez-vous – et un bandage plus tard, je peux reprendre le cours de mon propos.

La Volonté du Dragon est donc publié aux éditions Critic et il me plait de parler de cette jeune maison d’édition, qui a à peine 5 ans fondée en 2009 à Rennes. Les deux cofondateurs se sont appuyés sur leur librairie éponyme pour développer une maison d’édition tournant autour des littératures de l’imaginaire. Les premiers auteurs à en sortir, des locaux, sont Thomas Géha avec son Sabre de Sang (aujourd’hui publié également en poche par Pocket) et, donc, Lionel Davoust. C’est très intéressant d’avoir sous la main l’un des premiers produits finis d’une maison d’édition car on peut mesurer le travail fourni et le comparer à celui d’autres maisons d’éditions plus importantes.

Honnêtement il n’y a pas à rougir. Hormis le format bizarre entre deux, qui semble être une règle d’or quand un indépendant se lance dans l’édition, l’ensemble est particulièrement soigné. La couverture est agréable, solide et la reliure fait bien son boulot. La pagination est agréable également et l’imprimeur dispose du logo Imprim’Vert dont je ne sais absolument rien. Mais ça le fait, avouez. Sinon parlons des couvertures. Je suis désolé mais la première de couv’ est ratée. On me dira tout ce qu’on veut, que l’illustration est loin d’être moche, qu’il y a tout ce dont le roman a besoin sur icelle et que le graphisme est sympa… Mais c’est fade boudiou. Celle de La Route de la Conquête envoie quand même plus de pâté (on y reviendra bientôt). Alors ça tient peut-être au manque de moyens initiaux de Critic qui a fait au plus sûr, ne sachant pas comment ça allait se passer pour eux. Mais je persiste à dire que c’est un des (très rares) défauts de cette édition. Le second (oui j’ai dit qu’ils étaient très rares) étant peut être la quatrième de couverture qui… bah qui n’est que fouillis. Au final on s’y retrouve quand on la regarde la première fois on se tape trois gros titres en pleine poire et cinq paragraphes dans les dents.

Je regrette, une fois encore, que le quatrième de couverture spoile aussi effrontément l’intérieur du propos. Je ne dis pas que je pourrais faire mieux, je comprends réellement la difficulté de se lancer dans un tel exercice, mais j’ai commis l’irréparable en lisant tout cela avant de lire le bouquin – ce que je ne fais plus grâce/à cause de Milady d’ailleurs – et ça m’a un peu gâché l’un des nœuds de l’intrigue. Ce n’est pas grand chose, mais j’en parle parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse.

Sinon chez Critic ils font quelque chose que j’apprécie énormément. Ils laissent en fin d’ouvrage un petit espace, respectable tout de même, d’expression pour les illustrateurs. On en apprend donc un peu plus sur les parcours de Cyrielle Alaphilippe et Frédéric Navez qui ont travaillé sur l’ouvrage. C’est bien, c’est intéressant. Bref, j’ai beaucoup d’affection pour le travail du petit éditeur Breton et je vous propose de visiter son site internet, le site de la librairie, le blog (et l’ancien blog) et une petite présentation.

Le fameux (fumeux !) quatrième de couverture ! Ho haha ! Voilà voilà.

Le fameux (fumeux !) quatrième de couverture ! Ho haha ! Voilà voilà.

Sol Invictus

La Volonté du Dragon c’est avant tout un roman où il n’y a pas de dragon. Je ne vous spoilerai pas en vous disant ce qu’on entend donc par dragon mais ne vous faites pas de faux espoir. Vous inquiétez pas, y’a grandement de quoi faire malgré ça. Globalement, il raconte l’équivalent d’un poil pubien sur la chronologie du temps. Après, me direz-vous, il y a poil pubien et poil pubien. Y’a ceux qui sont là et qu’on chasse d’un soufflet négligeant et il y a les autres, qui s’incrustent entre vos incisives et que vous êtes obligés de traîner pendant tout un congrès du G20. Et dans le cas présent, c’est plutôt la deuxième proposition.

En effet, La Volonté du Dragon raconte l’histoire d’une bataille. Moins d’une journée qui va marquer l’histoire de deux nations et, indirectement, de tout un continent – et pas incontinent, hein, je vous vois venir, même si ça se passe sur l’eau. Le puissant empire d’Asreth désire posséder l’univers connu, en gros, pour les amener dans la lumière du progrès. Il préfère procéder par la diplomatie dans un premier temps car son développement technologique lui assure une supériorité militaire incontestée, il est invaincu. Mais bon voilà, le Qhmarr refuse de courber l’échine et son monarque à l’apparence consanguine  préfère commander une résistance honorable mais en apparence idiote futile.

Une nouvelle fois, après Farlander, on se retrouve avec un truchement d’impression. Lionel Davoust est très fort car il nous propose un champ de valeur qui se pose comme évident de prime abord mais qui se révèle plus complexe que prévu au fur et à mesure de la partie, posant le lecteur dans un mal être constant : ce dernier en effet dans un affrontement où chaque camp défend des convictions si diamétralement opposées ne peut pas rester neutre et détaché. La prise de position, l’identification selon ses propres principes moraux et son propre système de valeur, ses propres aspirations, est logique et j’irai même jusqu’à dire qu’elle est voulue. Seulement voilà. Ce qui nous apparaît comme noir ne l’est pas tant que ça et ce qui nous apparaît comme blanc se fonce également. J’ai personnellement eu beaucoup de mal à admettre la position que j’avais prise. Face aux décisions prises par le camp de mon cœur, j’ai peu à peu glissé vers l’autre camp, sans totalement m’avouer aller contre mes convictions.

C’est cela, la grande force de Lionel Davoust. Son humanité. L’humanité de son récit. Le lecteur se retrouve pris au plein milieu d’un indicible tiraillement entre ses convictions et son humanité. Et ça fait du bien.

« L’Asrien dévisagea Mherran, surpris par sa nuance de voix. Ce n’était ni la courtoisie lisse qu’il avait affectée à leur rencontre, ni la colère et la morgue qu’il avait laissées paraître depuis le début de la partie.
De la tristesse.
Les deux hommes, deux dirigeants hauts placés mais pourtant subalternes, défendant chacun un ordre qui les dépassait, se dévisagèrent un long moment, partageant silencieusement le même regret des actes dictés par la nécessité et la même résolution à les accomplir. Deux hommes prêts à blesser leur âme, à endosser, seuls, la damnation.
-Vous voyez, Excellence, c’est exactement pour cette raison que nous devons protéger le monde de lui-même, énonàa lentement Vasteth. Se battre, fût-ce pour rien, reste toujours préférable à l’asservissement.
-Sur ce point, généralissime, nous sommes d’accord. Il semble que ce soit juste l’identité de l’oppresseur qui nous sépare.
« 

La Volonté du Dragon avec La Route de La Conquête, la suite des nouvelles se passant dans le monde d'Evanégyre.

La Volonté du Dragon avec La Route de La Conquête, la suite des nouvelles se passant dans le monde d’Evanégyre.

Tribute [avec (petits) spoils]

L’humanité de Lionel Davoust est vraiment le point central de l’ouvrage. Cela se traduit directement, et très fort par le choix des personnages que nous allons suivre. Nous allons adopter le point de vue de cinq personnages au cours de l’histoire (moins de 160 pages) : le généralissime en charge des opérations de tractation, l’amiral de la flotte des envahisseurs, le capitaine du navire amiral, un technicien artech (science de contrôle des flux magiques et sorte d’énergie nucléaire qui donne sa puissance à l’Empire) et un artilleur.

Chacun a ses propres tiraillements, ses besoins et ses craintes, ses idéaux pour lesquels il est prêt à tout sacrifier ou presque. Chacun est humain à sa façon. Le généralissime essaie d’éviter le conflit, est rempli d’horreur à l’idée de celui-ci et se damnerait pour une résolution pacifique ; l’amiral est lui strict et dur, professionnel, droit dans ses bottes et est le point d’ancrage des valeurs impériales en toute circonstance ; le capitaine du navire, lui, est dépité de laisser son commandement à l’amiral et est prêt à tout, par exemple à un héroïsme fatal, pour défendre son navire ; le technicien artcech est un savant qui s’est engagé pour bénéficier des meilleures académies et qui a peur du combat ; l’artilleur, enfin, est un rude combattant intraitable et avec le cœur sur la main.

Chacun de ces personnage va être amener à se révéler ou à sombrer dans une folie destructrice, à camper sur ses positions et à respecter le plan ou à devenir fou à lier. Les destins croisés, du tragique à l’héroïque en passant par l’impuissance, font la force de récit où tous agissent mais peu comprennent. C’est cette toile de fond qui m’a noué les tripes à la lecture de La Volonté du Dragon. D’un récit banal et qui promettait d’être sans grande innovation, donc sensiblement ennuyeux si ce n’était du style de l’auteur, on déterre un récit qui sur le pan de l’intrigue, certes, n’invente rien mais qui fouette de lecteur d’une narration puissante. On regrettera juste que les personnages suivis soient tous des hommes, car les personnages féminins rencontrés semblent tout à fait dignes d’intérêt (l’une, notamment, sera l’héroïne de La Route de la Conquête).

Attention maintenant au spoil. Je dis spoil mais c’est inscrit sur le quatrième de couverture : « Du déroulement d’une partie d’échecs pourrait bien se décider l’issue de la guerre… » peut-on y lire. Alors déjà à aucun moment on appelle ça des échecs dans le livre, le jeu du laah, tout au plus, mais à la limite on peut avouer que ça semble y ressembler pas mal. Mais ce qui m’a interpellé moi, c’est que ce jeu semble, d’après les dires des autochtones, magiquement influer sur le sort de la partie. Cela me rappelle beaucoup (coïncidence ?) La Stratégie Ender, film dont je n’ai pas lu les romans (Ender’s game) d’Orson Scott Card et où le jeune Ender en s’entraînant à un jeu règle le problème final de la guerre. Je ne sais pas comment c’est traité dans les ouvrages puisque je ne les ai pas lus, mais de ce que j’ai pu en comprendre, le traitement de Davoust est assez différent et pose ses questionnements propres au-delà du simple clin d’oeil. De toute façon, le jeu, dans les sociétés indo-européennes, a toujours été mis en avant (on retrouve des jeux d’échecs ou leur pendants un peu partout en Europe et dans la Méditerranée depuis l’Antiquité, un autre jeu similaire en Chine…), et ce n’est pas Dumézil qui me contredira, ni le roi Burgonde.

Les illustrations internes sont quand mêmes plutôt classieuses. Personnellement j'adore cette dernière. Chouette crayonné.

Les illustrations internes sont quand mêmes plutôt classieuses. Personnellement j’adore cette dernière. Chouette crayonné.

Game Over

On en arrive à la conclusion, bon an mal an, mais juste avant d’imiter notre maître à tous Jean-Claude Duss, je voudrais revenir sur un point. Vous savez celui que j’ai déjà abordé dans Chien du Heaume quand je disais que je ne savais pas s’il fallait classer ça en roman historique ou en fantasy. Et bien là c’est pareil. C’est clairement de la fantasy mais on a des populations avec une avancée technologique tellement inégalitaire qu’on croirait se retrouver dans une partie de Civilisation. Ce qui importe c’est que tous les peuples ont le même degré de technologie, sauf un. Ce peuple là utilise des machines nucléaires, des canons nucléaires alors que les autres ont des arcs, des flèches, leur bite et leur couteau – je schématise. Si on se place dans le référentiel fantasy du bouquin, c’est clairement de la science-fiction telle qu’un des acteurs aurait pu l’imaginer. De la science fiction fantasy. Mais bon, après ça va encore gueuler en commentaire que je me pose trop de questions et que je réfléchis trop alors je ne pousse pas le débat plus loin.

Bref sur ce je vous invite glorieusement (oui oui) à découvrir cet ouvrage passionnant et suintant d’humanité. Lionel Davoust, pour sa première publication propre (il avait déjà publié en anthologie auparavant) se fend d’une très jolie oeuvre que l’on ne peut que saluer. Une belle découverte pour laquelle je remercie un peu Dyonisos du Bibliocosme. Bref, on s’embrasse et on revient bientôt pour la fin de La Rentrée des Cartables et pour la suite de La Volonté du Dragon.

Vil Faquin

Du même auteur : La Route de la Conquête, Port d’âmesRécital pour les Hautes Sphères
(+ 
Tuning JackPersonne ne l’a vraiment dit) & et l’édito de février.
Sur de la fantasy steampunk Sense of Wonder.
Lionel Davoust est lauréat du Prix Exégète 2015.

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21 commentaires

  1. C’est du Warcraft, quoi ? Moi j’aime bien pinailler de base, et encore plus depuis que tout le monde s’emmêle joyeusement les pinceaux à coller pas les bonnes étiquettes sur des trucs qui vont pas, mais toi je t’aime bien, ta définition me va pour « science-fiction fantasy ». Comme j’aime pas trop les hybrides j’ai tendance à tout caser dans science-fiction, hop là, mais j’ai pas lu le bouquin donc on va dire que t’as raison.
    Moi c’est le pass bus qui va arriver en fin de vie, pour la Toussaint en fait, pile poil.
    Et t’as écorché le nom de ton pote Dionysos, mais on t’en veut pas, vu que c’est deux lignes avant la fin j’imagine que c’est une façon très concrète de sentir ton épuisement. ^^

    1. Et bien tu résumes parfaitement ce superbe article. Merci. 🙂

      Et c’est pas Warcraft, mais Warhammer ! Warcraft c’est juste un univers repompé pour des histoires de droit. Fin bref.

      Pour Dionysos, osef, de toute je sais qu’il ne lit pas ce blog 😀 !

  2. J’avais déjà envie de le lire, mais ça me confirme 🙂 Surtout le fait des 5 personnages à des niveaux hiérarchiques différents ou dans des domaines distincts, qui suivent leurs propres intérêts et des enjeux différents. C’est aussi ce que j’ai aimé avec la Route de la Conquête ( en tant que recueil), on a les points de vue d’acteurs très différents, entre la Généralissime, puis les soldats, ou encore les conservateurs culturels, diplomates… On aborde différents aspects ! Ce n’est pas historique, mais comme beaucoup de romans du monde de l’imaginaire c’est inspiré du monde réel, d’événements qui se sont déjà produits et qui sont remis en perspective dans un autre univers, et c’est ça qu’est bien 😀

    1. Mais j’aime et approuve totalement !
      C’est un très très bon roman court ! Et en plus, les personnages sont tellement attachants que leurs destins nous émeut et nous prend aux tripes ! C’est bien, c’est cool.
      Je suis en train de terminer la Route de la Conquête là 🙂

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