Cyberpunk – 1988

Cyberpunk – 1988

Mark ‘Vague Downham

Originellement programmé pour octobre, l’événement La Rentrée des Cartables débutera un peu plus tôt sur La Faquinade. Aujourd’hui en fait. Comme je l’expliquerai d’ici à une semaine dans une news consacrée, cet événement aura pour but de profiter -sauvagement – de la rentrée universitaire pour vous enjoindre, à notre suite de vous plonger dans un essai, aussi court soit-il, en relation avec nos thématiques (culture geek, littératures de l’imaginaire, SFFF…).

Alors, au vu du premier tome, on peut se dire que je vais commencer doucement. On ne peut guère plus se tromper. Pour tout vous dire, je pensais lire ces 60 pages en… quoi… allez… disons deux jours en décousant bien ma lecture. Au final cela fait bientôt plus d’une semaine que je suis dessus. Et quand je dis dessus, c’est au moins une heure et demi tous les soirs, 5 à 6 fois par semaine.

Comment diable un si petit tome a-t-il pu retenir aussi longtemps un faquin tel que moi ? Hé bien… Peut-être parce que le propos en est d’une complexité rare, où chaque mot savant s’accompagne de son pendant néologique et où tout n’est rien et rien est tout.  C’est pourquoi, plutôt que de vous présenter une critique habituelle, je vais vous proposer une aide de lecture, qui, si la vie était bien faite, il faut bien l’admettre, aurait du être dispensée lors trois longues journées d’études dans un séminaire se tenant sous le métro moscovite. Mais la vie n’est pas une douce promenade au bord de la Méditerranée.

Heureusement d’ailleurs, je préfère largement la Mer du Nord.

Bienvenue dans le Métrophage. Lobotomie par exposition au Vidéodrome tous les jours à 6:00 AM. Réservez vos places !

Bienvenue dans le Métrophage. Lobotomie par exposition au Vidéodrome tous les jours à 6:00 AM. Réservez vos places !

Tom Mark Vague Downham

Si Tom Elvis Jedusor anagrammait Je suis Voldemort, Tom Mark Vague Downham n’anagramme que dalle. Ou bien si, à la limite : Mahamkova Guet Mr Down. Mais même si on connaissait cette Mme Mahamkova, pourquoi voudrait-elle descendre Mr ? Hein dis-le moi toi : pourquoi ? Et puis, faire une faute d’orthographe aussi grossière à get, sérieusement. C’est pas sérieux convenable.

Bref, concernant Mark Downham, l’auteur, on ne trouve rien ou presque de lui sur la toile, hormis quelques lignes de présentation sur le site de l’éditeur :

« Impliqué dans la scène post-punk situationniste de Manchester et Liverpool, exorciste du Cyberpunk, Mark Downham a disparu des écrans radars de la cybercritic après avoir fait parler de lui avec Cyberpunk. Le tout dans la plus belle tradition punk.« 

Voilà voilà. Heureux ? Ouais moi non plus. Parlons tout de suite de l’éditeur, Allia. C’est une maison d’édition que je ne connaissais pas jusqu’alors et que j’ai donc découverte avec autant de plaisir de d’étonnement à la lecture de ce texte. Après avoir jeté un coup d’oeil à leur catalogue, et lu leur avertissement au lecteur, je ne peux que rester là, fasciné par l’étrangeté apparente de la maison d’édition. Bref, croyez bien que j’y replongerai avec plaisir un jour où j’aurais plus de temps, histoire d’approfondir un peu. L’ouvrage en lui-même est beau. Et par beau j’entends sobre. C’est rouge, écris en gris – l’inverse de Brûlons tous ces elfes pour l’amour des Punks, c’est vrai, mais comme il y a encore des punks dans l’histoire, je ne peux m’enlever de la tête que les Illuminatis ont quelque chose à voir là dedans – et la seule phrase lisible au dos résume parfaitement l’intérieur du bouquin.

HA. HA.

Vous avez senti l’ironie ou vous souhaitez que j’appuie un peu plus ? Non ? Très bien. Alors attention, non pas que l’éditeur ai manqué de flair sur le coup, comme cela peut parfois arriver, non non, c’est plutôt que l’ouvrage en lui-même ne se résume pas. Ce n’est pas possible. Comme de compter jusqu’à l’infini. Deux fois. Sauf pour Chuck Norris, mais n’est pas Chuck Norris qui veut. Et Chuck Norris, de toute manière, il est surcoté, il s’est fait latter en battle par Honest Abe Lincoln. On note également les rabats à l’intérieur des couvertures qui nous dispensent de l’utilisation fastidieuse de marque page dans de si petits ouvrages. Well done.

Revenons à notre gus là. Ce Mark Downham qui a publié pour la première fois ses pensées en 1988 dans les pages du magazine Vague (#21) avant que de disparaître. Saleté de punk. Comme il place en grand manitou de l’orchestration de sa réflexion un certain Tom Vague, j’ai souhaité me pencher sur le cas du monsieur. Une rapide recherche sur le net apprendra à ceux qui n’ont jamais entendu ce nom que Tom Vague était l’éditeur de Vague justement, ce fanzine post-punk, une sorte de dépositaire universelle de la culture punk, de l’omniprésence du Métrophage, du Vidéodrome, etc…

Downham le cite à la fois comme une sorte de prophète messianique et à la fois comme il utiliserait l’identité de Jon Doe, Tom Vague est tout le monde, Tom Vague est vous et tout le monde est Tom Vague, vous êtes Tom Vague et vous cristallisez autour de vous le Métrophage. Sublime non ?

Des maximes surannées ?

L’ouvrage, comme vous pouvez le vois sur les différentes photographies se présente sous la forme de multiples petits paragraphes entrecoupés de titres en gras, parfois également de petites phrases. Chaque paragraphe va développer une thématique particulière, ces dernières ne se suivant a priori pas, mais on retrouve parfois des similarités. La première impression de lecture est la difficulté d’appréhension du texte qui reste très vague – humour – et parfois un brin trop élitiste pour le commun des mortels, quelques 25 ans après. Le propos n’en reste pas moins d’une pertinence et d’un cynisme placide rares.

« Croise un stakhanoviste avec un sadique et il émigrera en Afrique du Sud. Apprends-lui la phénoménologie, ça t’occupera.« 

« La relation entre le terrorisme et le média/Vidéodrome global est simple : les forces cloisonnées dans des rôles antagonistes se soutiennent l’une l’autre.« 

On le sait, le cyberpunk est une culture relativement complexe et élitiste, au moins dans les thèmes abordés dans la littérature consacrée et la façon de les traiter. S’il dépeint des foules amorphes, souvent dirigées comme des moutons dans un univers ou tout n’est que façade et qui engloutit les individus, aka le Métrophage, ce même système de communications permanentes, aka le Vidéodrome, est également la force avec laquelle les personnes extra-ordinaires peuvent essayer de contenir, renverser, ce monde.

Tant qu’à parler de Vidéodrome, de Métrophage, de Spectacle Global et de toutes les références culturelles des 1980’s, on s’aperçoit rapidement que ce qui pouvait sauter aux yeux à l’époque (les références culturelles, savantes…) est aujourd’hui bien loin de nos cultures modernes. Il y a un décalage constant entre la forme du propos et notre réalité très contemporaine. Cependant, ce décalage est bien rattrapé par l’éditeur qui annote régulièrement le texte afin que celui-ci puisse-t-être compris par tout un chacun (les références au moins) et, comme je viens de le dire, c’est un décalage de forme : si métrophage ou vidéodrome étaient des termes couramment usités à l’époque phare du cyberpunk (1970’s 1980’s), ces termes paraissent aujourd’hui surannés mais ce qu’ils représente est d’une exactitude souvent folle. Quand, aux prémices de l’internet, de la société d’écrans etc… Mark Downham nous sort des paragraphes complets sur la proche dépendances des jeunesses déboussolées dans le Métrophage par le Vidéodrome à ces technologies émergentes et qu’il prévoit un effondrement global sur le long terme des système économiques d’ultra libéralisme… On ne peut, 25 ans après, que prendre en considération ses propos qui ont prouvé avec le temps leur clairvoyance.

« Quittons le temps

Pour Baudrillard, dans son approche de la théorie cyberpunk, la télévision – que l’on appelle aussi Spectacle, est un paradigme des techniques d’évasions qui échouent, d’effets d’implosion, de codes mémorisés qui nous conduisent à un oubli total de soi : le Vidéodrome abolit toute distinction entre le receveur et l’expéditeur, entre le medium et le réel. Comme presque tous les théoriciens et comme l’Hérodiade de Mallarmé, emprisonnée dans une relation close et stérile avec son miroir, le sujet de Baudrillard est confronté à l’écran vidéo de manière ininterrompue, enfermé dans un univers de fascination. La matérialité du receveur et de l’appareillage télévisuel se dissout, les couches contradictoires et multiples du tissu institutionnel également, suivis par les impératifs économiques des multinationales. Le cyberpunk est impliqué dans ce projet, tout en critiquant de façon radicale le processus en oeuvre, avec pour objectif un changement en profondeur.

Comme on peut le voir, on a affaire à une vaste et hétéroclite tentative de définition du cyberpunk par la situation – d’ailleurs l’auteur s’en prend beaucoup aux situationnistes – et chaque paragraphe apporte une option supplémentaire au cyberpunk pour sa compréhension globale qui, il faut bien l’avouer, reste toujours plus ou moins floue.

Voici le fils d'Harry, aka le célèbre Coureur de Lame ! Expérience, ténacité pour cet être mesmerizant et chillant !

Voici le fils d’Harry, aka le célèbre Coureur de Lame ! Expérience et ténacité pour cet être mesmerizant et chillant !

Guide / Fürer / Vojd / Duce

C’est ici que nous en arrivons à l’aide de lecture que j’ai totalitairement intitulée. Les trois personnages présentés sont essentiels à la compréhension des réflexions de Mark Downham car ce sont les bases sur lesquelles il fonde toute son argumentation, ses démonstrations et par lesquelles il semble se justifier sans cesse dans une espèce d’argument d’autorité évangélique. Voyons voir ce que notre encyclopédie en ligne a à nous apprendre à leur propos :

Guy Debord : « (1931-1994) il est un écrivain, essayiste, cinéaste et révolutionnaire français. C’est lui qui a conceptualisé la notion sociopolitique de « spectacle », développée dans son œuvre la plus connue, La Société du spectacle (1967). Debord a été l’un des fondateurs de l’Internationale lettriste de 1952 à 1957, puis de l’Internationale situationniste de 1957 à 1972, dont il a dirigé la revue française. »

Jean Baudrillard : (1929-2007) il est un philosophe français qui a énormément réfléchi sur les culture de masse via le média global,  la société de consommation et la post-modernité – le cyberpunk donc – notamment au travers de deux ouvrages : Le Système des objets et La société de consommation.

J. G. Ballard : ((1930-2009) il est un écrivain de science-fiction et d’anticipation sociale anglais (né à Shanghai). Il a notamment écrit L’empire du Soleil et Crash respectivement adaptés au cinéma par Steven Spielberg et David Cronenberg.

Situationisme : « L’Internationale situationniste (IS) était une organisation révolutionnaire désireuse d’en finir avec le malheur historique, avec la société de classes et la dictature de la marchandise, se situant dans la filiation de différents courants apparus au début du XXème sicèle, notamment de la pensée marxiste d’Anton Pannekoek et de Rosa Luxemburg, du communisme de conseils, ainsi que du groupe Socialisme ou barbarie (Claude Lefort, Cornelius Castoriadis notamment) dans les années 1950. En ce sens, elle pourrait être apparentée à un groupe d’ultra-gauche. Mais elle représentait à ses débuts l’expression d’une volonté de dépassement des tentatives révolutionnaires des avant-gardes artistiques de la première moitié du XXe siècle, le dadaïsme, le surréalisme et le lettrisme.« 

Blade Runner : « est un film américain de science-fiction réalisé par Ridley Scott et sorti en 1982. Son scénario s’inspire assez librement du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? écrit par Philip K. Dick, à qui le film est dédié. Il se situe à Los Angeles en 2019 et met en scène Rick Deckard, interprété par Harrison Ford, un ancien policier qui reprend du service pour traquer un groupe de réplicants, robots créés à l’image de l’Homme, menés par l’énigmatique Roy Batty (interprété par Rutger Hauer).« 

Concernant Blade Runner, je vous conseille de lire les parties Influences et Analyses de la fiche wikipedia de ce film mythique qui est à la base du cyberpunk tel qu’on l’entend. Et c’est pas Le Cinquième Elément de Besson qui changera ça, si bien soit-il, Zorg me pardonne.

Bon, avec ça déjà, le livre devrait vous paraître beaucoup limpide qu’au premier abord !

Le mec il place magnétophone et réseau sémiotique dans le même énoncé, le mec. Chapeau.

Le mec il place magnétophone et réseau sémiotique dans le même énoncé, le mec. Chapeau.

Conclure ? Mais j’ai encore rien dit !

Bon jeunes gens, il va me falloir conclure à un moment donné. même s’il me semble qu’il me reste des dizaines de milliers de trucs à dire à propos de cet amas de réflexions. Mais bon je pense que la plupart des choses qui ont été dites l’ont été dans d’autres critiques donc je vous mets les liens :

Je rajouterai juste que les conseils de lecture en fin d’ouvrage sont rentrés dans ma PAL, faute d’une volonté suffisante : Neuromancien de William GibsonLes fleurs du vide de Michael Swanwick et La Schismatrice de Bruce Sterling. Dans tous les cas ce recueil de réflexion, qui pour moi est un véritable essai et a plus stimulé mon esprit que Bailey Jay. Et si vous ne savez pas qui c’est ne cherchez pas sur google. J’vous assure. Bref, génie.

« Cyberpunk = Nous avons déjà demain, c’est aujourd’hui que nous voulons !« 

Je vous laisse sur une autre réflexion de l’auteur, à propos de cet univers qui s’est agrégé autant sur le travail de romanciers et penseurs français qu’anglais ou américains, c’est toujours agréable de voir qu’aussitôt un genre créé pour la discussion sociétale réflexive, les Français en sont partie prenante et souvent en figure de proue. Comme quoi, on lui fait bien dire ce qu’on veut, au déclin de la sf, messieurs de Télérama.

« Trente secondes au dessus de Tokyo

La miniaturisation technologique est un aller simple. le syndrome d’un système global se dirigeant vers la domination et la circulation universelle. Les frontières géographiques n’existent plus dans le cyberpunk et de vastes territoires micro-électroniques sont construits en leur lieu et place. L’information, structurée par le traitement informatique des données, devient une nouvelle forme de matière brute pour les mythes industriels du futur proche. La convergence de l’ordinateur domestique, de la télévision et des lignes téléphoniques forme le réseau d’une nouvelle machinerie sociale virtuelle, qui témoigne de la consommation spectaculaire des produits et des dépendances.

Et tout ça en 1988, dude.

Vil Faquin

Chez le même éditeur : Au-delà de Blade RunnerLa Fin du voyage et
Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale.
A lire : Un avenir qui nous échappe & Un avenir retrouvé,
Rapport minoritaire / Souvenirs à vendre et
Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? / Blade Runner.
Sur le cyberpunkLe Programmeur de mémoireTuning JackNeuromancien,
Inner City
La Voix brisée de Madharva.
A voir : Conférence sur Blade Runner avec Raphaël Colson.

 

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