Un jour la guerre s’arrêta

Un jour la guerre s’arrêta

Pierre Bordage

Je n’ai jamais lu de Pierre Bordage avant aujourd’hui. Je ne sais pas, c’est le genre d’auteur que j’avais arbitrairement qualifié de mainstream dans ma psyché dérangée. Je n’avais jamais été attiré par sa bibliographie jusqu’à présent même si, il y a quelques semaines/mois de cela, nous avions reçu à la librairie l’édition anniversaire des 20 ans de la Trilogie des Guerriers du Silence, aux éditions de l’Atalante. Et le moins que l’on puisse dire, avec le packaging (marques-page, édition soignée), c’est que comme toujours chez nos amis de l’Atalante, c’est que l’ouvrage est beau (notamment l’intrigante illustration de couverture). Mais, même à ce moment je n’ai pas été convaincu, ayant trop peur de tomber sur un ouvrage new-age qui ne me convienne pas.

Alors quand sont arrivées à la librairie les épreuves non corrigées du prochain roman de Bordage, programmé pour septembre 2014 et intitulé Un jour la guerre s’arrêta, Au Diable Vauvert, autant dire que j’étais pas follement emballé. Et puis, comme on dit, il faut bien se lancer un jour dans le grand bain, donc le voilà, blanc comme des épreuves, estampillé du petit diable à la zigounette tombante – notons que zigounette et ziggourat sont parmi les rares mots de la langue française à commencer par zig (même zygomatique leur a faussé compagnie), un mystère que les plus grand linguistes ne s’expliquent pas.

Un avis franc du collier

Je vais essayer de donner un avis objectif tant la lecture a été fade, comme… comme un truc fade quoi. Je ne dis pas que l’ouvrage est mal écrit ou encore qu’il n’y a rien à chercher dans ce genre d’écrit, cependant, en l’état actuel, je n’ai absolument rien retiré du roman. Le billet risque, ipso facto, d’être fortement plus condensé que les précédents.

L’histoire est celle d’un jeune enfant de moins de 10 ans sans nom, qui n’est visiblement pas humain et débarque sur Terre (Paris, Gaza, Inde, New York…) sans en connaître les raisons. Il est à la recherche de son identité, de sa mémoire – Jason Bourne style – et des raisons qui motivent sa présence sur la planète bleue. Il n’est pas comme nous, pauvres humains mortels, et peut parler aux âmes, commander à la matière (il se déplace sur un nuage) et lui demander de stopper la guerre, comme ça.

A priori, l’intrigue peut potentiellement – j’y vais avec des pincettes, je vous préviens – revêtir une tournure sympathique. Simplement… Bah, je me suis franchement ennuyé. Je mentionnais en introduction mon appréhension de tomber dans un trip new-age, et mes craintes se retrouvent fondées. L’avis des quelques personnes à qui j’ai fait parcourir l’ouvrage – par ailleurs bien écrit, très facilement lisible et plutôt frais – est systématiquement le même : l’idée parait sympathique mais elle revêt, dans son traitement, trop de banalité. Non pas que l’on s’ennuie à la lecture du Jour la guerre s’arrêta – on n’a pas le temps pour ça et l’écriture ne nous le permet pas – mais à aucun moment on ne s’emballe pour savoir la suite, on la devine et on n’est jamais surpris.

Pour ceux qui se demanderaient à quoi ressemblent des épreuves non corrigées.

Pour ceux qui se demanderaient à quoi ressemblent des épreuves non corrigées.

Quelques points d’exemples

Déjà, clôturons deux points gênants : le coup de la baleine et le coup du nuage. Le nuage, tout d’abord, sur lequel notre jeune enfant se déplace – ou du moins est-ce ainsi que cela apparait aux yeux des personnages humains – a trop tendance à me faire penser à des niaiseries du style Petit Prince et m’a complètement sorti du doux-délire dans lequel Bordage a essayé bon gré mal gré de m’emporter. Alors je sens que je vais en prendre pour mon grade pour ce que je viens de dire sur « le chef-d’oeuuuuuuuuvre » de St Ex – j’insiste, on ne se gargarise jamais assez – mais ce conte pour enfant (si tant est qu’il le soit vraiment) m’a toujours déplu. C’est une opinion bien personnelle, mais cette critique l’est aussi et, quoiqu’on en pense, le célèbre aviateur a davantage démontré son talent dans ses récits de guerre (au premier rang desquels Pilote de Guerre) que dans les quelques dizaines de pages de ce conte éculé qu’on réutilise d’ailleurs en parc d’attraction aujourd’hui, histoire de pomper jusqu’à la substantifique moelle de ce succès made in France – mais bon, on se gargarise sur l’histoire de l’amateur de lainage que sur Roverandom de Tolkien, qui est à mon sens tout aussi remarquablement écrit et passe des messages égaux. Quant à la baleine maintenant, celle qui l’emporte vers les tréfonds de l’océan et donc de sa propre conscience/mémoire, on se replongea, selon sa passion du moment, vers Moby Dick, Pinocchio ou Le livre de Jonas et l’épopée biblique de Job. Je pense que la démarche est sincère et que la volonté de l’auteur est avant tout de surfer sur ces références pour justement appuyer son propos et les idées qu’il essaie de faire passer par son texte. Mais c’est tout là le problème, c’est que, du museau à la queue, il ne ressort aucune pensée structurée personnelle de l’ouvrage, tout juste un fade melting pot de clichés et de lieux communs.

Le personnage central – trop mièvre et inutile pour mériter le qualificatif de héros – est, justement, mièvre et inutile. Chacune de ses décisions ne provient jamais de lui-même. Il est excessivement exaspérant de gentillesse et d’amour, à tel point que cela suinte par tous les pores des pages ! Et je mets un point d’exclamation parce qu’on ne comprend pas comment cela peut-être ainsi. On se doute bien que c’est la volonté de l’auteur que de faire figurer cela de la sorte mais si, à chaque fois qu’il rencontre un personnage, l’enfant « l’entoure de tout [son] amour », qui qu’il soit et quoi qu’il fasse, ça devient relativement énervant, et ce rapidement. De même que cette opposition quasi constante dans l’ouvrage entre l’enfant, gentil bon et poli et les humains qui jurent, conchient, tuent. C’est effectivement un point central de l’ouvrage, qu’il faut montrer pour que le texte puisse s’exprimer, mais pas à chaque fois ! Pas à chaque dialogue ! Pas pendant tout le livre ! C’est chiant !

Et puis – je le redoutais, le voilà – le délire new age, avec le gourou indien, les leçons de bouddhisme sous-jacentes, le bien qui est bien et le mal qui est mal mais peut-être vaincu par un travail sur soi, l’accompagnement dans la quête intérieure, toussa. Vous me direz, ce sont des thèmes redondants de la fantasy d’une manière globale. Mais même Gemmell arrive à les camoufler et à les enrober suffisamment pour que le tout soit digeste – on en a parlé. Là non, c’est dit tel quel, noir sur blanc, comme ça. Tant et si bien que j’ai eu l’impression de me retrouver dans un apéritif dinatoire entre bobos du XVIème.

On pourra parler longtemps également de la présentation des humains : ceux qui vivent dans l’opulence et le confort occidental (notamment) sont souvent égoïstes, injurieux, peu enclins à l’ouverture alors que ceux qui ont eu moins de chance à la création de personnage – pour reprendre une allégorie rolistique – ont le cœur sur la main et toute la bonne volonté du monde. Je caricature à peine. A ce propos, on peut signifier une exception avec le passage dans la campagne d’un pays moyen-oriental qui impose visiblement la loi religieuse justifiant la lapidation de la femme qui commet l’adultère. Là encore, on comprend l’idée de l’auteur, mais il y a une maladresse extrême en traitant de ce sujet religieux (catalogation, resucées de relents d’extrême droite néfastes dont on sent que l’auteur veut pourtant se dissocier…).

Un de ces ouvrages a déjà été chroniqué, saurez-vous le retrouver ?

Un de ces ouvrages a déjà été chroniqué, saurez-vous le retrouver ?

Toute la tristesse d’un monde

Et  ce passage touchant au religieux est un exemple parmi d’autres de ce que le livre aurait pu être finalement. Mais il y a trop de maladresse et trop d’approximations dans l’histoire. La femme lapidée est en train de mourir devant les yeux de l’enfant-chéper qui commande à la matière et n’a pas jugé bon d’arrêter les pierres – on sent que le sujet gêne l’auteur – et bien ce dernier décide de lui balancer un sort de soin – … – et elle s’en sort indemne. Ah mais on ne vous avait pas dit ? En plus du reste, le gamin est un healer level 15 sur D&D.

On va dire que je m’acharne, mais je vous assure avoir essayé de comprendre la démarche de l’auteur mais je ne peux m’empêcher d’être fâché, dans le sens où cela me gêne un peu de voir le texte se débattre avec lui-même et finalement passer à côté de son potentiel – comme avec toutes ces formules que l’enfant prononce, réitérées et reprises mot pour mot à chaque fois que des circonstances similaires se présentent et qui auraient pu être un bon ressort narratif et qui, en l’état, ne servent à rien d’autre que rappeler la différence de l’enfant vis-à-vis de nous autres humain.

Mais soyons honnêtes, le livre n’a pas que des points noirs collés au milieu du front. Il a aussi une gentille bouille ronde. Personne n’enlèvera à l’auteur son talent pour écrire, c’est fluide, propre et plutôt agréable. Et puis il décrit de façon remarquable la découverte et l’adaptation de l’enfant à notre monde et à notre société de même que le regard cynique qu’il porte sur les sociétés humaines m’a plutôt plu. En outre, le jeu sur les noms donnés aux personnages (un personnage ne sera nommé par l’enfant que par les surnoms ou prénoms qu’il entendra prononcer par d’autres gens) m’a arraché quelques sourires en début de lecture même si, une fois encore, l’artifice fonctionne mal : l’enfant peut lire les pensées de n’importe qui, savoir ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent, comprendre que la fille décédée d’un agent de police lui manque et qu’il n’est plus le même depuis, voire discuter avec leur âme mais il ne pourrait pas y apprendre leur nom ?

Bref. Bref, bref. Si cet ouvrage était le devoir d’un de mes anciens étudiants, je me serais permis une petite réflexions du genre : « Peut mieux faire, des idées mais encore trop fouillis. Organisez votre pensée jeune homme ! » et je l’aurais taxé d’un 7 ou d’un 8 sur 20. Mais là, il s’agit de Pierre Bordage et je n’ai pas la prétention de juger, de noter un livre – qui reste un produit culturel que chacun appréhendera avec sa sensibilité et son bagage culturel propre, toute évaluation étant par conséquent strictement personnelle. D’autant que l’ouvrage est encore à l’état d’ébauches et qu’il pourrait évoluer d’ici à sa sortie en septembre 2014.

Ceci dit, j’évoquais fort justement en tout premier lieu de ce billet que je n’avais jamais lu de Bordage et que ça ne m’intéressait pas. Et bien, maintenant que c’est fait, et ne pouvant juger le travail d’un auteur sur une simple œuvre ne tenant pas ses promesses, j’avoue avoir une pincée d’intérêt sur l’arrière de ma boîte crânienne quant aux Gerriers du Silence notamment… Comme quoi, «  il y a toujours un peu de bon en ce monde qui mérite qu’on se batte pour lui, M’sieur Frodon. »

Vil Faquin.

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