Terre, Planète impériale (Imperial Earth)

Terre, Planète impériale (Imperial Earth)

Arthur C. Clarke

A ma grande honte, je suis encore un novice dans l’univers (trop) vaste de la science fiction. Mes premières amours s’étant portées directement sur la fantasy, et ce très tôt, j’ai beaucoup lu de ce côté-là d’abord. Et puis… Et puis on grandit, le monde change et on se rend compte que les seuls pessimistes vraiment crédibles sont probablement les auteurs de sf… A moins que ce ne soient les plus fervents optimistes d’un futur meilleur. Parce qu’une des choses à noter lorsque l’on lit de la science fiction, c’est l’immuable empreinte dans le présent de la plupart de ces récits. Bien souvent, ce genre qui parle de conquêtes spatiales, de vie future (ou passée parfois) traite de sujets extrêmement ancrés dans la réalité du temps où ils sont produits – et ceci, qui est vrai pour la littérature, l’est également pour le cinéma : on peut citer deux œuvres de Neil Blomkamp en la présence de District 9 et Elysium qui traitent tous les deux de ségrégation, entre autres thèmes, le premier mettant remarquablement en scène cette dernière dans une Afrique du Sud post-Apartheid mais qui reproduit le schéma d’icelui (oui, j’aime ce mot) au travers d’une population extra terrestre (litt.) enfermée dans un ghetto, le désormais célèbre District 9.

Tout ça pour dire que, question sf, le Vil était grave à la bourre et qu’il a décidé de se relancer. Et quoi de mieux pour se relancer que l’un des pontes du genre, le monsieur qui a été rendu célèbre par Stanley Kubrick en 1962 dans 2001 : Odyssée de l’espace, qui a écrit une somme incalculable – en fait, plus de 31 ouvrages (romans, recueils et ouvrages scientifiques inclus) – adaptée de sa nouvelle La Sentinelle (1951). Hein, quoi de mieux ? Dis-le-moi, toi ! Hé bien peut-être un auteur de sf pur jus, du genre scientifique à ses heures (pas si) perdues. Du genre d’Arthur C. Clarke en fait. Parce que, si vous l’ignorez – et c’est mal, le prolifique faquin a quand même pondu la théorie des satellites géostationnaires hein, vous savez, ceux qui tournent en même temps que vous et vous offrent la 3G (oui, j’en suis resté à la 3G). Oui, le monsieur, ou plutôt le Monsieur, est de ces gens là, qui vous font suer le cerveau. Et qui pensent. Alors pour commencer à rattraper mon retard, j’ai décidé de me lancer dans l’un de ses nombreux romans isolés, à vous smasher les gencives.

Un objet pas si impérial, en fait

Et c’est partie pour Terre, Planète Impériale publié pour la première fois en 1975 et lu dans sa dernière édition française chez Milady de 2013, avec une traduction de Georges H. Gallet. Alors autant vous dire qu’au vu du nom du traducteur, on ne va pas s’attarder sur la qualité du portage en VF. Gallet, c’est celui qui a relancé la fantasy et l’anticipation scientifique fictionnelle chez Gallimard et Albin Michel dès les années 1950 et ressuscité le Prix Jules Verne SF. Ca vous pose le décor un peu, non ? Même avec toute ma faquinerie habituelle, j’aurais bien du mal à trouver à redire à cette traduction car, même si souvent traduction égale brillamment viol – ou pour le moins attouchements bien crades – de l’œuvre originale (j’exagère ? moi ? vous me flattez…), ici vous prenez une leçon, amis traducteurs et autres puristes VO. J’ai parcouru une version numérique VO rapidement et elle n’a rien à envier à la VF – à moins que ce ne soit l’inverse. Bref, dans tous les cas, cela fait plaisir de lire une traduction de cette qualité, dans un style daté mais fabuleusement délicieux : pour cause, le livre date de 1975 et Gallet est mort en 1995, donc l’ensemble ne remonte pas à hier et puis, on y reviendra, mais le charme des anticipations technologiques d’antan, ça me laisse toujours rêveur et envieux de n’avoir point connu cette époque où le fantasme allait de pair avec les inventions les plus délirantes/géniales (je vous laisse, selon votre sensibilité propre, le choix de la qualification appropriée). Bref, après la chronique sur Dark Moon dans laquelle j’avais un peu tiré en semi-auto sur le boulot de Chergui (qui a fait un super job sur Les Salauds Gentillhommes soit dit en passant), on sait apprécier.

Et puis, toujours dans cette même chronique j’avais atomisé les responsables éditoriaux de chez Milady – carrément irresponsables sur le coup – à propos du travail de sagouin qu’ils avaient pondu sur le one shot de feu Dédé Gégé. Sans aller jusqu’à retirer mes plus vives critiques sur leur boulot, je vais au moins les adoucir. Cet ouvrage est ma foi plus que correct et respire une atmosphère visuelle assez épurée, sobre, qui colle tout à fait avec l’ambiance de l’œuvre et l’état d’esprit du personnage principal. L’illustration de couverture de Pascal Casolari est chouette et fonctionne vraiment. En tout cas sur un Vil Faquin tel que moi, cette espèce de mix baies vitrées + orbite + acier + froid + planète en contrebas + solitude = Bingo, t’as gagné le gros lot Frédo (c’est une expression, comme Remonte ton slibard, Lothar On me signale dans l’oreillette que cette référence est totalement gratuite). Alors oui il y a encore quelques pages imprimées de travers et d’autres menus défauts mais, comparés à la dernière fois, on a un travail propre qui, sans être transcendant, correspond aux attentes qu’on peut avoir pour un ouvrage poche à ce prix.

Voilà pour la forme éditoriale. Reste la forme du texte. Et bien comme souvent avec les ouvrages de science fiction – par exemple avec la fabuleuse Horde du Contrevent de notre Alain Damasio national – nous disposons d’ex-libris indispensables : si le premier, le plan du jeu auquel s’adonne bien malgré lui le jeune Malcolm tout au long du récit grâce à son esprit tourmenté, trouve sa justification narrative et que les habituelles citations de début d’ouvrage – Shakespeare et Hemingway, rien que ça ! – sont le fruit de la volonté de l’auteur, tout comme le formidable point de postface écrit par Clarke et dans lequel il justifie ses errances scientifiques et recadre son propos – je dis fabuleux en cela que ce court texte nous montre la démarche de l’auteur qui, pour produire un écrit de qualité a été à la pêche aux informations/connaissances pour donner de la crédibilité à son récit, like a sir – le système de notes parsemées tout au long du récit est quant à lui une volonté éditoriale et de traduction. Je m’explique. Situées en fin de roman, les notes permettent à ceux qui le souhaitent d’en apprendre plus sur le discours de l’auteur qui évoque et survole souvent des points de science, d’astronomie, de mécanique et/ou de physique qu’un individu lambda tel que vous (moi je suis un individu lambdé an dro, pour la référence) ne maîtrise pas ou peu s’il ne s’intéresse pas assidûment à ces thématiques, des points dont chacun peut, selon sa convenance lire ou squeezer – même si dans ce dernier cas, cela signifierait rater une partie du récit (déjà court avec à peine 400 pages, on en redemanderait presque). Ces notes sont le fruit autant de l’éditeur que du traducteur (j’vous ai dit que c’était un bon ?) et permettent de faire le point sur certains éléments qui pouvaient être vrais dans les théories de 1975 mais dont on sait aujourd’hui scientifiquement qu’ils étaient faux. C’est fort.

Ca fait sf là ou pas ? Parce que j'ai pas mieux...

Ca fait sf là ou pas ? Parce que j’ai pas mieux…

La segmentarisation, c’est la vie

La segmentarisation des lois du marché, comme dirait un certain E. M., c’est mal. Ca segmentarise. Mais si on reprend le concept et qu’on l’applique à notre bonne vieille littérature des familles, on appelle ça le chapitrage. Jusque là, rien de bien nouveau sous le Soleil, n’est-ce pas ? Hé bien sous le Soleil peut-être pas, mais sur Titan, à l’ombre de Vénus, vous n’imaginez même pas. C’est en-effet un paradoxe assez sympathique au demeurant que celui de trouver un rafraichissement inespéré – et donc d’autant plus délectable – dans un chapitrage à l’ancienne, mode old-school – et pas hipster, parce que ça a été écrit en 1975 et que ça ne cherche à rien imiter. Pourquoi parler de chapitrage à l’ancienne ? Hé bien parce que cela faisait des éons que je n’avais pas éprouvé cette sensation chatouillante – et que je n’avais pas utilisé ce mot – qui est celle qui vous saisit à la fin de chacun des chapitres de Terre, planète impériale. Chaque chapitre est clairement séparé des autres, tant sur le plan de la chronologie du récit que sur le plan des thèmes abordés, et vous force à redémarrer votre immersion, à replonger dans un contexte différent et à re-découvrir l’art de la description de Clarke et sa bonhommie britannique qui transpire dans chaque portrait de personnage, dans chaque réflexion… On en vient à se demander parfois si le héros n’est pas un gros niaiseux. Bon, c’est bien probablement le cas. Mais c’est un niaiseux attachant et convaincant dans ce cas, crédible en tout point.

Pour ce qui est de l’histoire, rien de bien surprenant, l’adaptation du désormais célèbre « alors moi je viens avec des combats contre des démons, un romance impossible, la trahison d’un frère et même un dragon » – pour poursuivre dans le même champ de référence. Bon on remplace le combat contre des démons avec un combat physique contre la gravité – on en reparle juste après – et le dragon par le système de propulsion du vaisseau-navette (tout aussi fascinant et menaçant que le dragon, mais de façon bien plus subtile) et on s’en sort avec une trame narrative bien ficelée sans être époustouflante. Mais Vil n’en a rien à foutre. Pourquoi ? Parce que.

Parce que comme on le disait en introduction, ce qui compte bien souvent dans ces romans de sf, c’est avant tout les thèmes et les questions sociales qui sont soulevées, la façon de projeter nos propres problèmes dans un avenir mi-fantasmé mi-redouté et re-mi-fantasmé derrière – comment ça je suis lourd avec cette référence ? Je ne vois pas de quoi vous parlez. Et c’est là que le roman trouve toute sa splendeur. C’est une tradition vieille comme le monde dans l’uchronie – Le Meilleur des Mondes d’Huxley ou 1984 d’Orwell en étaient de brillants exemples, des exemplae même, si on se réfère à la signification médiévale qui ne saurait être plus exacte que dans ce cas – et l’anticipation l’a depuis longtemps fait sienne et s’en accommode à merveille – je me permets au passage un petit aparté avec La zone du Dehors de Damasio qui propose une illustration de la dangerosité des courants dominants dans les politiques socio-libérales actuelles et qui, comme 1984 en son temps (celui de la crainte du totalitarisme), s’inscrit dans l’actualité sans pour autant risquer d’être démodé au prochain siècle – même s’il n’est a priori pas pour tout de suite.

Et on arrive au moment où j’aimerais discourir de chaque thématique abordée mais où deux problèmes se présentent. Le premier, à l’aulne de ma faquinerie, n’en est pas vraiment un : je risquerais de vous gâcher le plaisir mais bon, je suis Vil, donc je m’en fous. Mais le deuxième est bien plus rebutant : ce serait long  (cmb). Et ça, vraiment, non. Donc je vais prendre sur moi (en développé couché je fais 120, donc ça devrait aller) et synthétiser. En gros on tape dans la réflexion écologique (mais pas écologiste) inversée – le héros vivant sur Titan et découvrant la Terre et ses légumes cultivés dans le sol ! – doublée d’un joli discours anthropiste, de réflexion sur l’amour et la famille d’ici quelques siècles, sur l’industrie et les lobbies inhérents – pour le coup, on n’est pas trop dépaysé –, sur la contrebande… On aborde des tonnes de questions fondamentales au caractère social de l’homme au travers des personnages et de leurs liens familiaux notamment – puisque le héros est le clone de son ‘’père’’ lui-même clone de son propre géniteur (c’est trop tard pour faire une alerte spoil ?) – et chaque personnage, sans être un cours magistral de psychologie, est suffisamment fouillé pour avoir une personnalité propre très reconnaissable, permettant une identification instantanée – avec tout ce que cela suppose de présupposés et d’idées préconçues – souvent battues en brèche d’ailleurs. Comme vous l’avez deviné on assiste également à un très large discours sur le clonage et à un dialogue entre deux discours opposés ainsi qu’à une dichotomie psychologique profonde pour le héros – il est un clone et réfléchit sur l’utilité/la légitimité d’un tel processus. Même si la fin de l’ouvrage frôle la consensualité, l’intégralité du récit s’articule autour de dizaines de points qui sont autant de manières d’intellectualiser une trame simple qui dans les grandes lignes tient au récit d’initiation doublé du thème de l’étranger dépaysé (Albert Camus, je crie ton nom – Eluard style). Cela donne une épaisseur au tout, permettant souvent à l’auteur des petits chapitres entiers sur des points de background inutiles – dans le sens non-nécessaires – au bon déroulement du récit et à sa compréhension. C’est suffisamment rare de nos jours où, en littérature comme à l’écran, rien n’est anodin et tout sert à tout (les rimes, c’est ma passion, comme Omar Sharif et les courses).

Surtout, le cœur de ces réflexions s’articule autour de l’adaptation de Duncan – le héros – à la gravité terrestre. C’est une peu une sorte de lubie omniprésente dans l’histoire. Clarke nous fait bouffer de la gravité et des difficultés d’adaptation à la gravité terrestre et ce dès le début. On sent que l’idée tenait à cœur au monsieur parce qu’elle est remarquablement bien développée sans jamais devenir redondante et elle est intelligemment utilisée dans le background ainsi que dans l’intrigue. De quoi inspirer, peut-être, pas mal de développeurs et de scénaristes de jeux vidéos next gen qui fourmillent d’idées mais peinent réellement à les porter à l’écran.

Une Terre impériale, à ne pas confondre avec une certaine Terra...

Une Terre impériale, à ne pas confondre avec une certaine Terra…

Ce qu’on retiendra

Ce qu’on retiendra c’est le côté remarquablement actuel du discours et ce malgré des passages absolument magiques de kitch et d’anticipation. Et je dis kitch avec toute l’affection qu’on peut avoir en découvrant quelque chose de vieux, ridé, mais encore incroyablement charmeur : comme un vieux film de Romero ou votre maman au saut du lit. Si vous ne devez lire qu’un seul passage, je me permets juste de vous recommander ce début de chapitre où le héros découvre son outil électronique qui fait à la fois agenda électronique, smartphone et tout un tas d’autres fonctionnalités qui nous sont indispensables aujourd’hui. C’est un passage très touchant de sincérité et empli d’un fantasme à peine dissimulé, d’une hâte muette à l’idée d’utiliser un jour de pareils outils, de ces petits compulseurs de données – on se rappelle de la postface dans laquelle Arthur C. Clarke nous expose toutes ses recherches et le temps que cela a pu lui prendre.

Dans tous les cas, ce livre regorge de bonnes choses, pas toujours exposées de façon aussi géniales qu’elles le mériteraient ou de la façon dont on sent que l’auteur aurait aimé les mettre en avant – on sent de la retenue sur certains thèmes, peut-être pour ne pas gâter le récit – ainsi que de clins d’œil habiles à de grands classiques ainsi qu’à sa propre bibliographie. Le plus remarquable est cet intérêt prononcé pour les coraux – et les manipulations génétiques sur ceux-ci – qui se justifie dans l’histoire et d’un point de vue narratif mais que l’auteur ne peut s’empêcher de présenter avec une certaine désuétude désinvolte et bienfaitrice un peu comme des reliques d’un passé révolu, vestiges d’un temps que les hommes ont souhaité – et réussi à ! – laisser derrière eux. Tout cela nous renvoie à ce corail d’Orwell dans son 1984 que le héros va acheter dans un magasin d’antiquité et qu’il conserve comme un trésor défendu qui lui coûtera cher, idée reprise également dans les années 1980 par V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd.

Au final, ce livre, on n’en retiendra pas quelque chose.

On le retiendra.

Vil Faquin

Du même auteur : Les gouffres de la LuneLes Enfants d’Icare,
Les Chants de la Terre lointaine et Le Marteau de Dieu.

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15 commentaires

  1. N’ayant pas encore lu le Monsieur je n’ai pas d’avis sur le livre ni d’envie particulière puisque, je dois dire, il me semble que les thématiques et le développement au moins sont de ceux qu’on peut attendre au vu du packaging, résumé, et tout le bataclan. Reste à tester le style, les mots. Ah, et, si, souvent je me dis qu’il n’y a que les lecteurs de S-F qui sont conscients du potentiel social, philosophique, éthique (pour ne citer que ça) des livres du genre. J’entends fréquemment des gens dire que les vaisseaux spatiaux c’est pas leur truc, avant de retourner à la dernière grosse vente de fiction sociale, ou pseudo-philosophique, ce qui m’intrigue quelque peu.

    1. Le style, un peu daté, est délicieux (ou en tout cas, de mon côté, je m’en régale). Pour ce qui est du potentiel social des écrits de SF, je t’invite à patienter jusqu’à la semaine prochaine et la publication de l’article sur Farlander, qui pour le coup est complètement là dedans.

      Et je te laisse avec une citation du Sieur Jaworski pour illustrer mon propos : « […] Le roman médiéval, en s’intéressant aux conquêtes d’Alexandre le Grand, à la geste de Guillaume d’Orange ou aux aventures des chevaliers Arthuriens projetait souvent sa propre réalité dans le récit, et invitait à réfléchir autant sur l’époque contemporaine de l’écriture qu’à se divertir des merveilleuses aventures du passé. Cette dimension réflexive est plus que jamais reconnue (et recherchée) dans le roman actuel. »

      Un médiéviste tel que moi ne peut, en définitive, qu’approuver 😉

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